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Chatillon, M. (1984). L’évangélisation des esclaves au XVIIe siècle — Lettres duR.P. Jean Mongin. Bulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupe,(61-62),3–136. https://doi.org/10.7202/1043829ar


PREMIÈRES PAGES

Le tableau de la religion aux Antilles sous l’Ancien Régime que l’on brosse habituellement est plutôt sombre. Les blancs, déracinés, auraient abandonné la solide foi de leurs aïeux et la fréquentation des Offices auraient été pour eux plus l’occasion de rencontre que de dévotion. Les Noirs, après un baptême à la sauvette, auraient été laissés dans un complet abandon religieux sauf de quelques missionnaires, aux ordres des colons, qui auraient entrepris une véritable œuvre de déculturation pour en faire des sujets dociles, mais la persistance de cultes africains montraient bien le peu d’emprise du christianisme sur les esclaves.

Ce ne sont guère les témoignages de Dutertre et surtout Labat, toujours cités, qui viennent infirmer ce sévère juge­ment. Mais ce schéma grossier répond-t־il à la réalité ? Il est permis d’en douter lorsqu’on considère, qu’aujourd’hui en­core, les Antilles Françaises sont un des pays d’Amérique où le catholicisme est le plus solidement implanté. Grâce à ces documents exceptionnels que sont les lettres écrites par un Jésuite, le R.P. Mongin, dans les années 1680, nous pou­vons découvrir un tout autre tableau de l’évangélisation des esclaves.

Les Jésuites furent d’abord appelés à la Martinique en 1640 par Duparquet et le Père Bouton y fonda leur première mission. Ils devaient desservir les paroisses du Nord de l’île jusqu’à leur expulsion en 1760. A Saint-Christophe, De Poincy, brouillé avec les Capucins et en Guadeloupe, Houël avec les Dominicains, devaient à leur tour faire appel à eux. La Guyane à partir de 1674 leur fut entièrement confiée. Enfin ils succédèrent aux Capucins en 1705 dans la partie Nord de Saint-Domingue.

Le témoignage unanime des Gouverneurs et Intendants des îles, reconnaît, qu’à la différence des autres ordres reli­gieux, les Jésuites ont une conduite irréprochable et témoi­gnent d’un zèle particulier pour l’évangélisation des esclaves. Dans une lettre de 1696, l’Intendant Robert de la Marti­nique, attribue ces qualités au fait qu’ils sont soumis à une obéissance stricte à leurs supérieurs, que l’on n’envoie que des sujets de plus de 35 ans, partant moins soumis aux passions de la jeunesse, et qu’ils ne touchent directement ni pension ni casuel ce qui n’est pas, dans les autres ordres, sans entraîner des pratiques répréhensibles.

Lorsque Mongin débarque à Saint-Pierre en 1676, la mission des Jésuites était solidement implantée aux Antilles.

Mais qui était Mongin ?

Nous n’avons peu de renseignements sur lui, en dehors de ceux qu’il nous fournit incidemment dans ses let­tres. Il était né le 14 février 1637 à Carcassonne et entra à la Compagnie de Jésus, le 1er avril 1655. Il prononça ses grands vœux à Perpignan le 15 août 1671 et fut par la suite affecté à diverses missions dans le Languedoc où il s’attacha tout particulièrement à la conversion des protestants, avec un certain succès, semble-t-il. Il avait toujours souhaité partir aux Missions, mais ce n’est qu’après 14 ans de sollici­tations à Rome et à Toulouse qu’il obtint d’être envoyé aux Antilles. Il s’embarqua avec un autre Jésuite, le Père Bonnal, le 12 décembre 1675 à Rochefort et arriva à la Martinique le 7 février 1676. Là il fut affecté pendant trois ans à la paroisse du Carbet (du 25 juillet 1677 au 6 novembre 1679 d’après les Registres) puis à celle du Cul-de-Sac־à-Vaches. Il était très apprécié du Supérieur Général, le R.P. Le Mercier qui s’at­tachait à la restauration de cette mission et qui le chargea d’envoyer sur la mission de la Martinique un rapport au R.P. Provincial de la province de Toulouse. Il fut ensuite en­voyé à Saint-Christophe où, débarrassé de toute fonction curiale, il eut la responsabilité des seuls Noirs d’un quartier au nombre d’environ 2 500. Nous ignorons la durée de son séjour à Saint-Christophe, mais il semble qu’il ait du rega­gner la France pour raison de santé. Il mourut à Toumon le 26 juin 1698, à l’âge de 51 ans. A travers ses lettres Mongin apparaît comme un sujet brillant avec une solide culture générale et théologique. Com­me beaucoup de Jésuites (ceux de Pékin avaient été nommés directeurs de l’observatoire impérial) il s’intéresse à l’astro­nomie et envoie des observations sur la Comète qu’il observe à Saint-Christophe en 1681. Il tache de se tenir au courant de l’actualité et lit des ouvrages religieux et scientifiques, no­tamment le Journal des Savants (dans lequel un de ses confrères, curé du Diamant avait fait paraître une étude sur l’Homme Marin du Diamant en 1671).

Il entretient les meilleurs rapports avec les autorités de l’île. Il invite le Gouverneur, le Chevalier de Saint-Laurent, à la grande fête qu’il organise pour les Noirs de Saint-Chris- tophe à l’occasion de l’Epiphanie. Il aura souvent recours aux bons offices du Gouverneur Général Baas, protestant converti, lorsqu’il il a des difficultés avec les Huguenots de la Martinique. Lorsqu’il mourra le 15 janvier 1677, Baas léguera sa bibliothèque aux Jésuites. Peut-être Mongin l’avait-il alors assisté.

Venu avec une forte escadre aux Antilles, l’Amiral d’Estrées passe deux fois aux Antilles, en 1677 et 1679. Mongin dans deux de ses lettres célèbre ses victoires et nous décrit la réception donnée à cette occasion par les Jésuites. Il a probablement composé les vers adressés à l’Amiral.

Ce n’est cependant certainement pas un Jésuite mondain, la vie conventuelle reste sa règle absolue et ses relations très correctes avec les colons n’ont rien à voir avec celles qu’entretiendra, quelques années plus tard, un Labat qui appréciait fort les distractions de la vie coloniale. Il sait cependant goûter les paysages antillais : « Tous les plaisirs innocents de la campagne sont ici dans leur perfection et la verdure éternelle de ce pays est un spectacle qui charme et que je trouve aussi beau que le premier jour que je l’ai vu. »

Mais toute sa vie n’a qu’un but : la conversion des païens qui risquent de mourir sans connaître la vraie foi. Animé d’un immense zèle apostolique, il consacrera tout son temps à ses « chers nègres » ne se laissant rebuter ni par les difficultés, ni par les échecs qui avaient finalement découragé son pré­décesseur à Saint-Christophe. Il affiche même de l’opti­misme, car il sait qu’il n’est que l’instrument du Seigneur, que son action personnelle n’est rien et que seule la grâce accordée par Dieu peut obtenir des résultats. Il a longtemps, comme tant de gens au xviie siècle, été torturée par l’idée de son salut, mais son état missionnaire lui a permis de trouver un apaisement : « J’ai prétendu embrasser un état où je puisse diminuer l’effroyable incertitude de mon salut éter­nel et venir mourir dans un emploi qui étant de soi le plus pénible de tous ceux de la Compagnie, a paru aussi le plus propre à me faire espérer que Dieu me fera miséricorde à la fin de ma vie. »

Au cours de son séjour aux Antilles Mongin écrivit de nombreuses lettres à différents correspondants où il exposait en général les diverses formes de son apostolat missionnaire. C’est probablement lui qui a pris copie de ces lettres dont après sa mort il circula beaucoup d’exemplaires et que nous retrouvons aujourd’hui dans différentes bibliothèques. (Tous les originaux de ces lettres ont par contre disparu).

[…]

 

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