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BUREAU, Jacques. France Éthiopie. Cent ans de relations : Un bref récit. Nouvelle édition [en ligne]. Addis-Abeba : Centre français des études éthiopiennes, 1997 (généré le 28 avril 2021). Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/cfee/585. ISBN : 9782821872295. DOI : https://doi.org/10.4000/books.cfee.585.

Présentation

C’est à quelques unes des pages des cent ans de relations franco-éthiopiennes et à quelques unes des figures marquantes de ces relations qu’est consacré ce bref historique. Ces relations furent souvent d’amitié, d’incompréhension parfois, d’indifférence jamais. Publié en 1997 avec le soutien de l’Ambassade de France à l’occasion du centenaire des relations diplomatiques franco-éthiopiennes, cet essai retrace cent ans d’histoire partagée.

Amitié et complicité
p. 9-20
reproduction des premières pages § 1-13
Référence électronique du chapitre
https://books.openedition.org/cfee/589

Des années 1890 à 1935, il apparaît que la France a joué un rôle considérable dans la naissance de l’Éthiopie moderne.

Mais qu’entendons-nous par la naissance de l’Ethiopie moderne ? Tout simplement la corrélation de la reconnaissance internationale de l’Ethiopie avec l’ouverture de celle-ci à l’Occident. L’Ethiopie ne date évidemment pas de Ménélik, mais c’est lui qui la fit accéder au rang d’Etat moderne et reconnu de la communauté internationale. Une entreprise qu’il réussit non pas en se fermant au monde extérieur, mais en le sollicitant. Etant bien conscient du retard technologique et, à certains égards, culturel de son pays, Ménélik prit l’initiative d’une politique d’ouverture dont aucun de ses prédécesseurs, Theodoros ou Yohannes, n’avait été capable. Contre l’avis de son entourage, et en particulier de son épouse Taitu, Ménélik accepta l’influence étrangère sur son sol et la présence de colonies à ses frontières. Il le fit certainement par réalisme, sachant bien les limites de ses forces, mais surtout afin de se donner les instruments de son indépendance ; c’est-à-dire d’obtenir la reconnaissance internationale de sa souveraineté ainsi que la participation des puissances coloniales à sa politique de modernisation.

C’est dans ce contexte que se situe le rôle tout particulier de la France en Ethiopie. Un double rôle en fait, diplomatique d’une part avec la reconnaissance de l’indépendance éthiopienne ; culturel d’autre part avec l’introduction d’un nouveau système d’éducation et de nouvelles techniques dans des domaines aussi divers que les transports, l’imprimerie, la monnaie, la poste, etc.

L’intérêt diplomatique immédiat de la France était de conforter sa présence à Djibouti et en Afrique Orientale, non seulement contre d’éventuelles revendications éthiopiennes-Ménélik n’avait-il pas annoncé en 1891 que son territoire s’étendait du Nil à la Mer Rouge et à l’Océan Indien ?-mais aussi contre les visées coloniales britanniques et italiennes dans la région. Les années 1890 furent marquées par un va-et-vient continu de délégations européennes auprès de Ménélik, chacune tentant de faire valoir ses propres ambitions tout en dénonçant celles des autres. En bref, trois puissances coloniales étaient alors en lice dans la région : la France, la Grande-Bretagne et l’Italie. La Russie, dont quelques officiers accompagnèrent les forces françaises en Ethiopie, était l’alliée de la France ; l’Allemagne, bien que sollicitée par Ménélik, resta sur la réserve jusqu’à la veille de la Grande Guerre ; quant aux Etats-Unis, ils ne devaient apparaître sur la scène éthiopienne que beaucoup plus tard. Au cœur de ces activités diplomatiques, quel fut plus particulièrement le rôle de la France ?

Face aux ambitions romaines, auxquelles elle était déjà confrontée en Afrique du Nord, la France soutint Ménélik dans sa résistance à l’invasion du nord de l’Ethiopie par les Italiens en lui fournissant des armes. Se prévalant d’une prétendue reconnaissance de leur protectorat sur l’Ethiopie par Ménélik lors du traité de Wuchalé, les Italiens envahissaient le territoire éthiopien à partir de leur colonie d’Erythrée au mois d’octobre 1895. Du côté éthiopien, ce fut la levée en masse conduisant à leur victoire sur les forces italiennes à Adoua. Cette victoire historique de mars 1896 scellait l’indépendance du seul pays africain ayant ainsi réussi à stopper l’expansion d’une puissance coloniale ; elle constituait aussi un atout pour la France qui, comme en témoigne la presse de l’époque, se réjouit massivement de cette défaite italienne à laquelle ses fusils Gras avaient contribué. De plus, cette défaite fit envisager à la France de réaliser enfin le grand projet d’un empire transafricain et de contrer la percée coloniale britannique dans le bassin du Nil.

Dès 1896, l’Italie étant hors-jeu, la France mit sur pied le projet d’une double expédition militaire faisant se rencontrer sur le Nil deux troupes, l’une venue d’Afrique occidentale et l’autre d’Afrique orientale, afin de couper la route au projet « perpendiculaire » des Britanniques de faire la liaison entre l’Egypte et leurs territoires d’Afrique de l’Est par la conquête de la haute vallée du Nil. Partant de l’ouest, ce fut la célébre mission Marchand ; partant de l’est, via donc l’Ethiopie, ce furent les missions Bonvalot, Clochette et enfin Bonchamps. Les deux formations avaient pour objectif de se rencontrer sur le Nil, à Fachoda, et de contrer ainsi les Britanniques.

Négocié avec Ménélik par Lagarde, un accord franco-éthiopien devait non seulement permettre la traversée d’est en ouest du territoire éthiopien par les troupes françaises débarquées à Djibouti, mais aussi assurer à celles-ci le soutien d’un fort contingent éthiopien. Dans un premier temps, ce fut un fiasco total. En raison des difficultés du terrain et de l’obstruction d’une partie des autorités éthiopiennes, Bonchamps dut faire demi-tour au confluent du Baro et de l’Ajuba et revint à Addis-Abeba en juillet 1897. Les Français, en compagnie de Russes et d’Ethiopiens, ne repartirent qu’en mars 1898 vers le Nil qu’ils atteignirent en mai et où ils hissèrent les pavillons français et éthiopien. Le succès fut, cette fois-ci, tout relatif ; épuisés et menacés par la montée des eaux, les Français durent faire à nouveau demi-tour, manquant ainsi de quelques semaines le rendez-vous avec Marchand. En conséquence, Marchand dut évacuer le poste sur l’ordre du gouvernement français, après un ultimatum britannique. Ce retentissant échec de la France ne devait pourtant pas être un échec pour Ménélik puisque l’avancée des troupes françaises vers le Nil permit à celui-ci de conforter ses positions dans ses provinces occidentales en obtenant, grâce au soutien des forces françaises, la soumission des petits chefs locaux.

Du fait de sa rivalité avec la Grande-Bretagne et l’Italie, la France s’était ainsi faite par deux fois le soutien de Ménélik. Le souverain éthiopien ne devait d’ailleurs pas arrêter là sa manipulation des rivalités occidentales. Nous retrouverons celles-ci à propos de la construction du chemin de fer Addis-Abeba-Djibouti où s’opposèrent intérêts français et britanniques.

A l’issu de cet imbroglio colonial qui se conclut au début du siècle par des accords de frontières qui ne devaient plus être remis en cause jusqu’en 1935, la France et l’Ethiopie signèrent en 1908 un traité d’amitié dit « Traité Klobukovski », du nom de l’ambassadeur extraordinaire venu le négocier à Addis-Abeba. L’intérêt tout particulier de ce traité tenait au statut d’extraterritorialité juridique qui était alors fait aux citoyens français ne devant plus être jugés en Ethiopie que selon les principes de notre droit. Anticipant de quelques décennies l’établissement d’un appareil juridique d’inspiration française en Ethiopie, ces privilèges étaient augmentés d’autres avantages en ce qui concerne les droits d’importation et ils furent ensuite étendus à la plupart des autres résidents européens en Ethiopie. Constituant une forme du régime des capitulations, ce traité devait être unilatéralement dénoncé par Hailé-Sellassié en 1931.

L’apparition de l’Allemagne et de son alliée, la Turquie, dans les affaires éthiopiennes allait, à la veille de la Première Guerre mondiale, renforcer à nouveau la présence de la France en Ethiopie. Dans la succession tumultueuse de Ménélik, la France se trouva, cette fois-ci, aux côtés de la Grande-Bretagne et de l’Italie pour soutenir le coup d’Etat renversant le jeune souverain, Lij Yassu. Petit-fils et héritier de Ménélik, celui-ci s’était en effet tourné vers l’Allemagne et la Turquie afin de se démarquer de la trop forte présence des trois principales puissances coloniales. De plus, par son attention sympathique portée aux affaires des musulmans d’Ethiopie, Yassu se mit à dos l’aristocratie et l’Eglise éthiopiennes qui trouvèrent un soutien actif chez les adversaires européens de l’Allemagne. Au mois de septembre 1916, les Alliés protestaient officiellement contre les actions « inamicales » de Yassu et, quelques jours plus tard, à l’occasion de la fête de Maskal, celui-ci était déposé. Zawditu, fille de Ménélik, était nommée impératrice, et Tafari Makonnen était désigné comme l’héritier du trône avec le titre de ras. Cette intervention des Alliés, et tout particulièrement de la France, dans ce coup d’Etat ne devait pas être étrangère aux relations privilégiées qu’allait plus tard entretenir Tafari Makonnen, futur empereur Hailé-Sellassié, avec la France.

Après la guerre, Tafari reprit l’entreprise d’ouverture à l’Occident que Ménélik avait confiée au propre père du régent, le ras Makonnen. Prenant le chemin de fer de Djibouti, puis le bateau, Tafari entreprit de fréquentes visites à l’étranger et notamment en France où il se rendit en 1924, peu après l’adhésion de l’Ethiopie à la SDN.

Cette dernière entreprise n’avait pas été aisée, certaines puissances arguant de la pratique encore vivace de l’esclavage en Ethiopie pour lui fermer la porte de la SDN. Mais la pression de la France, de son gouvernement comme d’un lobby éthiopien particulièrement dynamique, notamment autour de l’ancien médecin de Ménélik, le Dr. Vitalien, un Français de la Guadeloupe, fut déterminante. Dans ses mémoires officielles, Hailé-Sellassié consacra au reste de longs développements à cet épisode heureux des relations franco-éthiopiennes, et à cette accession à la SDN qui passait à ses yeux pour la plus grande réussite de son mandat de régent.

L’espoir que Tafari avait mis dans la SDN, comme garante supérieure de son indépendance, mais aussi dans l’amitié de la France, devait être malheureusement déçu lorsque la communauté internationale fut incapable de s’opposer à l’invasion fasciste de l’Ethiopie en 1935.

[…]


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