via https://books.openedition.org

Le rayonnement français en Europe centrale,
Du XVIIe siècle à nos jours
Olivier Chaline, Jaroslaw Dumanowski et Michel Figeac (dir.)

Dirigé par Olivier Chaline, Jarosław Dumanowski et Michel Figeac, le présent ouvrage aborde le rayonnement culturel de la France en Europe centrale, phénomène de longue durée et de large rayonnement, du xviie jusqu’à nos jours à travers plusieurs thématiques : l’armée et la diplomatie françaises, le livre français, la culture matérielle et les mœurs, l’influence artistique ou encore économique. Il est donc normal que les auteurs s’attardent sur les succès français, tout en distinguant des intensités du rayonnement selon les États, les régions, les périodes et les catégories sociales.

Référence électronique du chapitre
MAJOROS, István. 39. L’influence de la France sur les intellectuels et écrivains en Hongrie après Trianon, pendant la période de l’entre-deux-guerres In : Le rayonnement français en Europe centrale : Du xviie siècle à nos jours [en ligne]. Pessac : Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 2009 (généré le 14 avril 2021). Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/msha/18262. ISBN : 9782858925902. DOI : https://doi.org/10.4000/books.msha.18262.

39. L’influence de la France sur les intellectuels et écrivains en Hongrie après Trianon, pendant la période de l’entre-deux-guerres

István Majoros

p. 511-517

La Hongrie appartenait politiquement au monde germanique, surtout dans les années 1930. Dans une telle situation, la culture et l’influence françaises servirent de contrebalance à la germanisation.


TEXTE INTÉGRAL

Raoul Chélard, dans la préface de son livre La Hongrie contemporaine (publiée en 1891 à Paris) reconnaît que l’influence française a subi des pertes en Europe. C’est pourquoi « on a commencé, en France, à s’occuper sérieusement de la connaissance des pays étrangers », afin de les reconquérir. Et puisque à la fin du XIXe siècle la Hongrie se trouve parmi les pays d’Europe les moins connus en France, l’auteur consacre un livre à ce pays. Il constate que la Hongrie, depuis le compromis avec Vienne en 1867, est en pleine évolution et il ajoute : « On aurait tort, en France, de laisser passer inaperçu ce mouvement dont l’initiative et l’influence françaises pourraient tirer des bénéfices considérables ». Et si on regarde les années avant 1914, la France était populaire dans les classes inférieures et moyennes ; la vie artistique et littéraire en Hongrie était bien influencée par la culture de la France, les idées françaises étaient depuis longtemps à l’honneur et la culture française était en haute estime, et le français plus répandu et plus populaire que l’anglais et « il peut, au prix d’un faible effort, se substituer en Hongrie à l’allemand, même dans les relations économiques ». Mais les choses changèrent à cause de la Grande Guerre. Dans les rapports des documents diplomatiques français au temps de la conférence de la paix à Paris, on peut lire que le sentiment populaire était « fortement francophobe », parce qu’aux yeux des Hongrois la France porte seule la responsabilité de l’exécution des décisions de la conférence de paix, et la France joue le « rôle ingrat de gendarme ». La diplomatie française était au courant de ces changements en Hongrie. Au printemps 1920, Millerand, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, nomma M. Doulcet haut-commissaire français à Budapest et dans sa lettre d’instruction, il lui prescrivit les principes généraux de l’action française en Hongrie. Après avoir donné des conseils politiques, Millerand écrivait à M. Doulcet : « C’est, en effet, sur le terrain intellectuel, comme sur le terrain économique, que notre influence a la chance de s’exercer de la manière la plus utile et la plus féconde ». Le haut-commissaire doit donc faciliter la diffusion de la langue, de la littérature, de l’art et des idées françaises par l’envoi d’un universitaire, et ce travail est important, puisque le pays est envahi par le germanisme. Mais il insiste sur le fait qu’un rapprochement politique susciterait des jalousies et des méfiances de la part des nouveaux alliés de la France en Europe centrale. À la fin d’avril, le nouveau haut-commissaire, M. Fouchet, écrivit une lettre à M. Millerand sur les possibilités de la propagande française en Hongrie. Il y fait allusion à une nouvelle de la presse selon laquelle la Grande-Bretagne accepte 1 200 enfants hongrois pour une année, ce qui donne une bonne impression de l’Angleterre à Budapest. Le haut-commissaire regrette que la situation économique de la France ne permette pas une telle action, puisque la propagande française est bien difficile en Hongrie à la veille de la signature du traité de paix. Le prix des livres français empêche une pénétration française à cause d’un pouvoir d’achat bien faible en Hongrie. Un ami hongrois de la France propose à Fouchet, l’envoi gratuit de la littérature de guerre pour pouvoir montrer aux Hongrois les souffrances de la population française pendant la guerre. Et ce serait important, puisque la Hongrie ne connaît que le front d’Orient et le front italien, croyant « que ce dernier a été le plus terrible ». Mais il rejette ensuite cette proposition, parce que « les libraires israélites les accapareraient rapidement, pour essayer de les revendre au prix habituel, et sans doute la plupart ne feraient-ils que changer de magasins dont ils ne sortiraient probablement plus ». Enfin, M. Fouchet estime que des collections de journaux illustrés peuvent résoudre le problème de la propagande, parce que ces journaux peuvent être vendus à des prix accessibles, et ils peuvent impressionner le public hongrois. En novembre de cette année, M. Fouchet écrit dans son rapport à M. Leygues, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, que depuis le compromis avec Vienne la Hongrie gravite dans l’orbite politique de l’Allemagne. Mais il estime que ce pays ne doit pas rester forcément germanophile, parce que « la mentalité magyare n’a rien de commun avec la mentalité allemande ». Et il y ajoute : « Et si nous considérons seulement le peuple, c’est-à-dire le paysan hongrois, comment dire qu’il a une sympathie naturelle pour l’Allemand, quand toutes les chansons populaires raillent la grande race du Nord, quand le mot “Allemand” est parfois synonyme des pires injures ? ». Il continue ensuite en expliquant que le Hongrois s’enthousiasme pour les arts et la littérature de la France. C’est pourquoi M. Fouchet avait la plus grande confiance dans l’avenir de la France en Hongrie. Il estimait que son pays pourrait drainer vers les universités françaises beaucoup d’étudiants hongrois. Selon lui, par une simple affaire de propagande bien menée « on doit infailliblement réussir » et la Hongrie « peut devenir rapidement, presque facilement francophile ». Et encore une de ses remarques à propos de cela : « Il faut vivre à Budapest pour se rendre compte de cet état de choses. Nulle part mieux qu’ici, on ne voit estimer nos écrivains et nos poètes ». Mais les dirigeants politiques de la France ne vivaient pas à Budapest. Et il ne faut pas oublier qu’il n’y avait que quelques mois qu’on avait signé le traité de paix avec la Hongrie, et que ce pays perdait les deux tiers de sa superficie. Nous sommes donc après Trianon et c’était une nouvelle situation. Mais regardons les faits, qu’a-t-on réussi à réaliser dans les années 1920-1930 ?

Après Trianon, pour la France, il n’était pas facile d’influencer la Hongrie, parce que le public la tenait pour responsable de ce traité de paix humiliant. Il est vrai que Paris, sous l’influence de M. Paléologue, essaya en 1920 de faire une intégration économique dans la région danubienne avec Budapest comme centre. Mais à l’automne de cette année, Paléologue a été remplacé par Philippe Berthelot à la direction politique du Quai d’Orsay qui a abandonné ces tentatives annonçant la politique de « pilier », une sorte de realpolitik, disant que les ressources de la France ne permettent la coopération qu’avec les bénéficiaires du système versaillais. D’autre part, il estimait que la politique hongroise menacerait le nouveau système français dans le bassin du Danube, puisqu’un jour ce pays rénové par les investissements français pourrait changer de camp et renforcerait l’Allemagne. Et deux ans plus tard, Clément-Simon, ministre de France à Belgrade, reconnut : « En Europe centrale nous pratiquons une politique slavophile ». Dans cette situation, il ne resta à Paris que la culture pour essayer d’influencer la Hongrie, mais ce n’était pas facile à réussir sur ce terrain non plus.

Jusqu’en 1927, on ne peut pas voir de grands changements dans la politique culturelle de la Hongrie envers la France. Peut-être parce que dans la première partie des années 1920, Paris s’occupait tout d’abord de l’exécution complète du traité de Trianon par la Hongrie. C’est ce qu’on peut voir dans les instructions données à François de Carbonnel : « La condition essentielle du maintien de relations normales entre la France et la Hongrie réside dans l’exécution loyale par ce pays des stipulations du Traité de Trianon » écrit Poincaré, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères au nouveau ministre de Hongrie à Budapest à partir de mars 1924, remplaçant Jean Doulcet à ce poste. Paris n’était pas content du gouvernement de Budapest, parce qu’il était « loin de se prêter à l’exécution intégrale des stipulations militaires du Traité ».

Durant cette période, chaque année, 1 200 à 1 500 étudiants partaient à l’étranger pour y faire des études. Mais si l’on compare le nombre des étudiants, le nombre des boursiers à Berlin, à Vienne ou à Paris, il y a de grandes différences. La capitale allemande acceptait 500 à 600 étudiants chaque année, à Vienne il y en avait 300 à 500 et à Paris on n’en trouve que quelques douzaines. La Légation de France à Budapest avait huit bourses valables pour une année pour former à Paris de bons professeurs de français hongrois.

Entre 1922 et 1924, on essaya d’influencer le public hongrois par un quotidien, L’Écho du Danube. La France soutenait ce journal par 2 500 francs (le gouvernement hongrois donnait 3 500 francs). Le rédacteur en chef était Félix de Gérando, d’origine hongroise et française. Ce journal a été publié en français mais plus tard, puisqu’il était au service du révisionnisme de la Hongrie et dans les pays voisins, il fut interdit plusieurs fois et Paris ne lui donna plus aucun soutien financier.

À la fin des années 1920, on peut voir des changements dans les relations culturelles entre la Hongrie et la France grâce à deux personnages, Kunó Klebelsberg, ministre de l’Instruction publique et des cultes entre 1922 et 1931, et Louis de Vienne, ministre de France à Budapest à partir de 1927. En février 1925, M. Klebelsberg lança un programme pour défendre la Hongrie par la culture. Ce programme gouvernemental considérait lui aussi que la propagation de la langue et de la culture françaises en Hongrie étaient importantes. C’est dans le cadre de ces efforts qu’on fonda en 1927 l’Institut français sous la direction du professeur Sándor Eckhardt à l’Université de Budapest. Par la suite furent créés des départements français dans d’autres universités, en Hongrie également. Et c’est sur la proposition de M. Klebelsberg qu’on établit le Bureau Franco-Hongrois de Renseignements Universitaires à Paris en 1928, pour servir les intérêts des étudiants hongrois dans la capitale française. Plus tard, ce Bureau devint l’Institut Hongrois. Mais malheureusement, ce Bureau ne reçut pas beaucoup de soutiens financiers de la part du gouvernement hongrois pour son fonctionnement. Si on le compare avec d’autres instituts de ce type à l’étranger, on peut bien voir les différences. Le Collegium Hungaricum à Rome était soutenu en 1930 et 1931 par 163 000 pengoes, le même institut à Vienne par 112 000 et à Berlin par 102 000. En ce temps-là, le Bureau Franco-Hongrois à Paris ne perçut que 12 000 pengoes.

L’autre personnage contribuant à l’amélioration des relations culturelles entre Paris et Budapest était Louis de Vienne, ministre de France, qui ranimait ces relations pendant sa mission dans la capitale hongroise. Il connut bien la Hongrie, et à la fin de sa mission à Budapest dans les années 1930, il insistait sur la correction du traité de paix avec la Hongrie, tout d’abord du point de vue des ethnies, mais il n’était pas au service du révisionnisme hongrois. Durant sa période, le nombre de personnages hongrois recevant la Légion d’honneur augmenta. Entre 1913 et 1926, il n’y avait qu’un Hongrois obtenant cette distinction. En 1927, deux écrivains, Héltai Jenő et Molnár Ferenc, étaient médaillés ; en 1931, on peut mentionner parmi les décorés le célèbre compositeur Bartók Béla et le poète Babits Mihály. En 1929, pour la première fois après la guerre, on organisa une exposition artistique à Budapest. À deux reprises, la capitale hongroise accueillit la Comédie-Française. En 1929 on essaya de fonder de nouveau un journal francophone à Budapest, la Gazette de Hongrie, hebdomadaire tirant à 2 000 à 3 000 exemplaires. Le Quai d’Orsay la soutenait avec 2 500 francs par mois. Cet hebdomadaire aidait les écoliers apprenant la langue par des textes français. Au début des années 1940, ce journal était le seul organe francophone en Europe centrale. À la fin des années 1920 (1928), on publia 4 460 livres en Hongrie. Le cinquième de ces publications était des romans dont presque la moitié étaient traduits. Si on compare le nombre des traductions, les romans traduits de l’anglais venaient en tête avec 147 œuvres. Et après cela, les traductions françaises suivaient avec 86 romans. Ce qui est intéressant, c’est qu’on ne publia que 83 œuvres traduites de l’allemand. Et si on regarde le nombre des boursiers hongrois en France, il y a une augmentation considérable pendant la période de Louis de Vienne à Budapest : au début des années 1930, il y avait plus de boursiers hongrois en France qu’en Angleterre, en Suisse ou aux États-Unis, et ce nombre approchait de celui de Vienne, de Berlin et de Rome. En 1921-1922, il n’y avait que deux boursiers hongrois en France ; on en trouve 43 en 1927-1928 et 323 en 1930-1931.

Parmi les organes, il faut mentionner la Nouvelle Revue de Hongrie fondée en 1932, tirant à quelques centaines d’exemplaires. Cette revue paraissant chaque mois était financée par le ministère des Affaires étrangères de Hongrie et à partir de 1933 également par le Quai d’Orsay. Elle faisait une propagande tout d’abord pour la Hongrie à l’étranger, mais on trouve parmi ses auteurs les représentants de la vie culturelle, scientifique et politique de la France, donc la revue servait à l’influence française aussi en Hongrie. Le premier exemplaire en janvier 1932 s’occupait du désarmement et parmi les auteurs on découvre Édouard Herriot, ex-président du Conseil. Plus tard, on peut lire par exemple des articles de Louis de Vienne, Georges Duhamel, Aurélien Sauvageot, Robert de Dampierre (ministre de France), François Gachot (attaché culturel à Budapest) et la revue s’occupait de plus des relations franco-hongroises. Mais le foyer de l’influence française dans la période de l’entre-deux-guerres était le Collegium Eötvös, créé en 1895 à Budapest sous l’influence de l’École Normale Supérieure. La Légation de France à Budapest l’aidait bien pour pouvoir y fonder une excellente bibliothèque.

Dans la propagation de la culture française il faut mentionner le nom de quelques savants, écrivains et artistes hongrois. Sándor Eckhardt, professeur de l’Université de Budapest, avait passé une année à Paris en faisant des études à l’École Normale Supérieure. Il s’occupait de la littérature française et des relations franco-hongroises. Benedek Marcell, Gyergyai Albert, Sőtér István, Halász Gábor, Zolnai Béla, Hankiss János et d’autres faisaient connaître la littérature française et les nouveautés du roman français en Hongrie. Márai Sándor, Illyés Gyula, József Attila ou Radnóti Miklós passaient un peu de temps à Paris et en France, et leurs œuvres reflètent cette présence et diffusent, par leurs écrits, la culture française. Le peintre Aba Novák Vilmos peignit pour l’exposition universelle de Paris en 1937 les images de l’histoire des relations franco-hongroises pendant plusieurs siècles, et il reçut pour son travail le Grand Prix de l’exposition.

On pourrait, bien sûr, énumérer encore plusieurs exemples pour présenter l’influence française sur la vie culturelle en Hongrie entre les deux guerres. Dans cette période, la Hongrie appartenait politiquement au monde germanique, surtout dans les années 1930. Dans une telle situation, la culture et l’influence françaises servirent de contrebalance à la germanisation. Et la vie intellectuelle en Hongrie était toujours ouverte et sensible à la culture française, même après Trianon, quand la Hongrie n’était pas la bénéficiaire du système de Versailles.

Comment expliquer alors cette sensibilité ? Eckhardt Sándor dans son œuvre Le génie français, publiée d’abord en hongrois en 1938 et en français en 1942, pose cette question. La culture française était toujours la plus humaniste, écrit-il, et c’est ce qui explique cette sensibilité, cet esprit ouvert aux idées françaises dans une époque où les relations de la Hongrie avec la France se caractérisent par le rôle de l’amour sans réponse.

Auteur
István Majoros
Université ELTE-Budapest

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