BARROS-SOUSA, Iris de. Le mythe français au Portugal du point de vue de la lexicographie In : Gallomanie et gallophobie : Le mythe français en Europe au XIXe siècle [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2012 (généré le 11 avril 2021). Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/pur/116679
ISBN : 9782753568969. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.116679.

Gallomanie et gallophobie,
Le mythe français en Europe au XIXe siècle,
Laura Fournier Finocchiaro et Tanja-Isabel Habicht (dir.) Histoire

Au cours de la phase de Nation building qui définit l’Europe au XIXe siècle, l’image de la France a eu un rôle particulier : modèle ou contre-modèle de civilisation, exemple de nationalisme littéraire et politique à imiter ou à combattre, vivier de stéréotypes nationaux déclinés dans l’Europe entière. Pour construire leur propre identité, les différents pays et les différentes régions se sont à un moment ou à un autre interrogés sur le mythe français et ont pris position pour assoir leur légitimité ou mieux cerner leur différence.


Iris de Barros-Sousa
Le mythe français au Portugal du point de vue de la lexicographie

p. 215-227

https://doi.org/10.4000/books.pur.116679.

La France, miroir culturel et civilisationnel, eut son emprise sur le Portugal qui n’échappa pas non plus au mythe français, dès le XVIIIe siècle


RÉSUMÉ

Alors que la vie politique portugaise, au tournant du XVIIIe siècle, est marquée par la gallophobie, le domaine lexicographique illustre quant à lui les tendances gallomanes des auteurs et du monde de l’édition portugais. À partir du XIXe siècle, les premiers dictionnaires bilingues français-portugais compacts voient le jour : pratiques, transportables, moins chers afin de toucher un public élargi, ces dictionnaires sont construits par des lexicographes à la fois gallomanes et lusophiles, souhaitant transporter d’une nation à l’autre ce qu’elles offraient de meilleur. Nous voyons ainsi que les plus importants dictionnaires monolingues portugais ou bilingues portugais-français sont construit sur le modèle français ou directement à partir de la langue française, s’inspirant du corpus lexicographique rassemblé par les plus grands savants du monde du dictionnaire français.


EXTRAITS

En 1754, trente ans avant la naissance de la lexicographie moderne monolingue portugaise, le premier dictionnaire bilingue français-portugais et portugais-français du père Joseph Marques (dates de naissance et de mort inconnues) fut lancé auprès du public : ce type de dictionnaire vint marquer d’une pierre blanche un tournant décisif dans la lexicographie au Portugal. En effet, jusque là toute production lexicographique contenant le portugais en plus d’une autre langue vivante passait systématiquement par l’intermédiaire du latin, car c’était alors par définition la langue d’attestation de la norme ou de la correction. Pour la première fois au Portugal, les dictionnaires entraient dans l’ère de la lexicographie moderne non dépendante du latin, acceptant, sans intermédiaire, le français comme langue source et langue cible. L’effacement de la présence intermédiaire systématique de la langue latine, laquelle, finalement, servait surtout à l’instruction des textes religieux, des cours théoriques universitaires et de toute une rhétorique assez classique, rigide et fermée, permit le face-à-face d’un véritable duo vernaculaire : le français et le portugais. Le dictionnaire bilingue français-portugais était le produit d’un contexte propice et bien précis, celui des Lumières et de l’admiration généralisée, au XVIIIe siècle, pour la France et la langue française. En effet, dans tous les pays d’Europe, le XVIIIe siècle fut témoin de l’apparition progressive d’un large réseau d’échanges avec la France dans tous les domaines : philosophique, culturel, scientifique, politique, économique, artistique, celui de la mode, des manières et des mœurs. Les idées nouvelles venues de France circulaient par le biais des marchandises, des hommes et des livres. Par conséquent, l’engouement pro-français provoqua des nécessités immédiates touchant la base même de la communication, l’échange oral et écrit. Le goût de la langue française conduisit à une véritable libéralisation du monde et du mouvement lexicographiques bilingues.

La France, miroir culturel et civilisationnel, eut son emprise sur le Portugal qui n’échappa pas non plus au mythe français, dès le XVIIIe siècle. L’attrait de la France joua en particulier un rôle prépondérant dans le domaine de la lexicographie portugaise, qui constitue l’un des piliers fondamentaux de la nation. Nous nous attacherons ici à analyser comment l’hégémonie française, tout autant que dans d’autres domaines, imposa ses marques à la lexicographie : nous observerons comment, à l’origine, l’engouement pour la France devint l’instigateur de la lexicographie bilingue moderne dans l’espace dictionnairique portugais et comment celle-ci en tira sans conteste un bénéfice conséquent. Nous analyserons les monuments lexicaux français et leur méthodologie intrinsèque, considérés comme modèles de référence pour la construction d’une lexicographie bilingue français-portugais et portugais-français nationale. Dans un deuxième temps, nous verrons que tout au long des XVIIIe et XIXe siècles, la gallomanie fut un mobile de production lexicographique à succès. Enfin, nous constaterons le détachement progressif et positif vis-à-vis de l’hégémonie française vers une libération identitaire de l’univers dictionnairique et linguistique portugais.


La gallomanie, mobile d’une production lexicographique à succès

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https://books.openedition.org/pur/116679#tocfrom1n1


Culture française et sentiment national portugais

On remarque que l’admiration pour la culture française au Portugal coexiste intimement avec les qualités de ce qui est national, notamment la langue, les auteurs, ainsi que les actions politiques héroïques ou innovantes des membres de la Monarchie. Il n’y a donc pas eu d’étouffement de la langue portugaise par le français, comme l’explique la préface du dictionnaire de Pédegache de 1769. L’auteur y fait l’éloge des deux langues, et montre même un certain orgueil de la langue et de la culture nationale :

« La clef des savoirs nécessaires à tous les hommes est l’étude des langues. La Portugaise pour sa pompe, énergie, et majesté, peut anoblir des sujets mécaniques ; développer les plus héroïques, et sublimes ; et mérite sa place parmi les plus riches : elle ne se révèle pauvre que pour celui qui ne la maîtrise pas. La Française pour sa délicatesse, force, ordre, et clarté, avec laquelle elle s’explique, se fait quasi universelle, et a mérité que toutes les nations s’efforcent de l’apprendre, et de la parler. »

À son tour, Costa e Sá prône le retour du dictionnaire bilingue français-portugais à un statut proche du dictionnaire encyclopédique et universel tel que l’était celui du père Marques (1758). Il déclare que le monument lexicographique qu’il présente est le « Trésor » respectivement de la langue française et de la langue portugaise :

« Une œuvre, telle que l’est ce dictionnaire, qui est le « Trésor » universel de la Langue Française, je veux dire, de la Langue des Savants lesquels se distingueront dans toutes les plus illustres époques de la Littérature, de l’érudition, et qui est également le « Trésor » de la Langue Portugaise, […] une Œuvre donc de si grande importance, et de nécessité si indispensable à la Nation Portugaise. »

Costa e Sà laisse entendre que la langue française, langue des savants, permet de mettre en valeur le trésor qu’est la langue portugaise en donnant voix aux faits glorieux des monarques du pays et aux doctes compositions des savants autochtones.

Nous nous apercevons ainsi que malgré la mode, l’hégémonie et le mythe français ne sont pas parvenus à étouffer l’amour et le respect de la patrie portugaise pour sa langue-mère, que Pédegache décrit d’ailleurs un peu plus haut comme appartenant à l’une des plus riches parmi les langues de source latine. Ainsi, dans l’une des autres éditions de son dictionnaire, pourtant réduite au sens français-portugais, il s’attache à défendre la langue portugaise, ses contours et ses reflets culturels, comme il s’acharne à la légitimer :

« Par le biais de ce dictionnaire, se détromperont les Français, et tous les Étrangers, qui sans posséder une connaissance assez profonde de la langue Portugaise publient, que cette dernière est un idiome pauvre, inculte, barbare, et éventuellement forme de divers fragments des langues mauresques, et Castillanes ; ils feront justice à une langue fille de la Latine, et qui conserve tant de ressemblances à sa mère dans les inversions de phrase, et dans les vocables, au point que sans trop de peine il est possible de composer des œuvres à la fois Latines, et Portugaises ; ils reconnaitront qu’elle : est douce pour déclarer, grave pour surenchérir, efficace à manier, suave à prononcer, brève pour résoudre, et accordée aux plus importantes matières de la pratique, et de l’écriture. »

Les lexicographes insistent sur le fait que le face-à-face vernaculaire présenté dans leur ouvrage n’est pas la représentation de la prédominance d’une langue sur l’autre, d’une culture sur l’autre mais bien un duo, un côte-à-côte de deux langues et de deux cultures différentes aux contours parfaitement définis, qui peuvent se servir l’une à l’autre.


La gallomanie à l’épreuve des invasions françaises

Que devint ce panorama de fraternité lexicographique après les invasions françaises ? Curieusement, l’hégémonie culturelle de la France varia peu sous l’occupation napoléonienne du territoire portugais. Même si un certain ressentiment et une défiance visible face au peuple français se faisait sentir, suite aux initiatives militaires entreprises par Napoléon en vue d’une progressive conquête territoriale de tous les pays d’Europe, ceci ne causa pas véritablement de désintérêt pour la langue et la culture françaises mais aida à ouvrir et libérer un sentiment identitaire propre qui, finalement, était sous-jacent.
 
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La libération identitaire de l’univers dictionnairique et linguistique portugais

Au tournant du XIXe siècle, l’hégémonie de la langue française laissa progressivement la place non plus à une lexicographie unilatérale mais à un échange illustrant un intérêt vernaculaire se mouvant dans les deux sens. Autrement dit, le Portugal ne ferma pas ses portes à la langue française en acte de représailles et inversement, la France commença à s’intéresser à la langue portugaise.
 
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CONCLUSION

Nous avons vu que l’admiration pour la langue française au Portugal sert, dans une première phase, à la dynamisation d’une lexicographie bilingue moderne se libérant du joug latin et donnant ainsi au portugais le droit à un statut de langue solide en soi. Le français s’institue d’abord comme la nouvelle langue d’attestation de la norme, telle que l’était anciennement le latin, et devient donc la langue légitime, la lingua franca revêtue d’un habit moderne permettant de véhiculer des idées modernes. Dès la seconde moitié du XVIIIe siècle et surtout au cours du XIXe siècle, les dictionnaires bilingues français-portugais se mettent en outre au service des deux langues, et se chargent d’un rôle de divulgation scientifique, d’un projet intime de transformation culturelle, d’information et de formation. Le partenariat lexicographique entre les langues française et portugaise a été l’un des premiers et des plus importants, et il a finalement permis la naissance du dictionnaire monolingue portugais, qui ne parvient sur le marché que trente ans après le dictionnaire bilingue français-portugais. Si ce n’est quelques épisodes facétieux dus à une poignée d’érudits, à la fois puristes et rancuniers, le modèle français qui sert à la construction du dictionnaire portugais s’impose dans le pays.

Le mythe français, qui a servi de socle à un processus transnational de formation identitaire au Portugal, a donc eu des conséquences importantes, voire fondamentales, sur la construction d’un univers lexicographique lusophone propre et finalement original.

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