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Grinberg, Ivan, et Philippe Mioche. « L’aluminium objet d’histoire », Entreprises et histoire, vol. 89, no. 4, 2017, pp. 6-8.

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TEXTE INTÉGRAL

Au regard du fer ou du cuivre, l’aluminium est arrivé bien tard dans l’histoire industrielle. Mais il s’est acquis une position confortable dans la connaissance historique grâce à une croissance rapide des publications scientifiques à son propos à partir de la fin des années 1980. On prendra la mesure de ce rythme dans l’article d’Ivan Grinberg qui questionne la démarche de l’Institut pour l’histoire de l’aluminium (IHA), fondé en 1986, en balayant ce mouvement historiographique. Si l’invention scientifique de l’aluminium est une affaire européenne, la France a été le théâtre quasi-unique des développements proto-industriels (1854-1886) liés à un premier procédé, chimique, mis au point par Henri Sainte-Claire Deville. Auteur d’une thèse récente sur cette période pionnière, Thierry Renaux montre dans le présent numéro en quoi une collection d’objets, la Collection Jean Plateau-IHA, constitue une source d’histoire utile pour interroger l’innovation mais aussi la banalisation du métal. Comme le rappelle le clin d’œil de Nadège Sougy, avant l’âge industriel l’aluminium est utilisé principalement pour faire des bijoux. Il est aujourd’hui le métal le plus utilisé après l’acier, en particulier dans les domaines de l’emballage, du transport et de la construction.

Avec la baisse du prix de vente et l’industrialisation que permet une deuxième génération de procédés (Hall, Héroult en 1886 et Bayer en 1887), le métal nouveau s’est lentement imposé dans de nombreux domaines puis a connu une croissance spectaculaire après la Seconde Guerre mondiale. Au sein d’un oligopole de producteurs « occidentaux » dominant le marché, une compétition franco-américaine durable s’est déployée : Pechiney d’un côté, le pionnier français, Alcoa de l’autre, le géant américain, sont les principaux acteurs du développement des technologies et des marchés. Dans les années 1980, l’un et l’autre se sont intéressés à leur histoire ; le « champion national » français a joué un rôle décisif dans l’impulsion des recherches sur cette industrie et a largement ouvert ses archives à des recherches pluridisciplinaires. Initiées par des historiens comme Henri Morsel et François Caron, ces recherches ont établi un socle de connaissances d’abord centré sur le matériau et l’entreprise française.


Une redistribution des cartes

Mais les choses ont bien changé depuis les années 1980. Alors que l’oligopole avait longtemps contrôlé le marché et les prix, l’introduction du métal au London Metal Exchange en 1978 a profondément changé la donne et les stratégies d’entreprises. La troisième mondialisation a amplifié ce mouvement, marqué notamment par une redistribution massive des cartes des producteurs. La production d’aluminium poursuit sa croissance mais elle s’est déplacée. L’oligopole s’est brisé avec l’apparition de nombreux nouveaux entrants – en particulier la Chine, dont le poids est passé en une décennie de 10 à plus de 50 % de la production mondiale – et la concentration du secteur s’est affaiblie. Au début des années 2000, Pechiney a été avalé par le Canadien Alcan, lequel s’est fait absorber par l’Anglo-Australien Rio Tinto, alors premier groupe minier mondial. La redistribution se prolonge, comme le montre la cession récente de l’usine de Dunkerque au Gupta Family Group, un groupe anglo-indien.

Parmi les questions que pose la redistribution des cartes, il y a celle de l’avenir de l’industrie de l’aluminium en Europe, que nous avons voulu aborder dans la table ronde de ce numéro. Car la situation du continent est complexe. Sans remonter à la Britannique BACO absorbée en 1958 par Reynolds, les anciennes entreprises phares ont disparu aujourd’hui : l’Helvétique Alusuisse, le Français Pechiney, l’Allemand VAW. La production de métal primaire issu des usines d’électrolyse stagne ou régresse dans les limites de l’Union européenne alors qu’elle progresse fortement ailleurs. Dans ce débat, les professionnels jugent sévèrement les politiques européennes ; à leurs yeux, elles sont une cause directe du déclin de la production de métal léger sur le Vieux Continent, alors que la demande poursuit sa croissance.

L’essor du métal d’affinage, obtenu à partir du recyclage de ce que l’on nomme « matières premières secondaires », participe de façon croissante à l’offre de métal disponible. Comme le montrent Jean-Marie Pache et Sylvain Jacob, deux professionnels du secteur qui éclairent les premiers pas d’une activité et le tournant lié aux chocs pétroliers, cette évolution récente s’inscrit dans les enjeux de l’économie circulaire et de la protection de l’environnement, essentiels pour l’avenir de cette industrie. C’est aussi sur le registre du recyclage autant que sur l’histoire des électrolyses américaines que nous recevons dans la rubrique archives le témoignage de Ralph Lowell Cheek, ancien dirigeant du groupe Kaiser, puis PDG de IMCO Recycling, recueilli par l’historienne orale Janice Dilg, sélectionné et présenté par l’historien de l’environnement Carl Zimring, auteur d’un ouvrage très récent sur le « surcyclage » de l’aluminium.


Les dynamiques de la recherche sur l’aluminium

L’avenir de l’industrie est une chose, celui de la recherche historique en est une autre. Car le « socle de connaissances » autorise – voire appelle – un renouvellement, un élargissement et une diversification des recherches. Les deux programmes financés par l’Agence nationale de la recherche (ANR) : CREALU (2011-2014) et FRALUBEC (2012-2014), associant divers laboratoires publics et l’IHA, y ont contribué. Ce numéro d’Entreprises et Histoire consacré à l’aluminium voudrait en témoigner.

Dominique Barjot et Pierre Lanthier présentent la démarche de FRALUBEC. Au cœur de celle-ci : une approche comparative des stratégies de deux entreprises, Alcan et Pechiney, mais aussi de leurs « histoires territoriales ». Cette comparaison permet d’évoquer avec nuance les dissemblances des stratégies managériales des deux groupes où les faiblesses de Pechiney sont soulignées. Elle montre aussi les différences marquées entre l’engouement patrimonial au Québec et les limites de celui-ci en France.

Florence Hachez-Leroy, prolongeant une HDR récente, présente trois controverses importantes sur les applications alimentaires de l’aluminium entre le XIXe siècle et les années 1930. Elle montre à la fois que les interrogations médicales sur la nocivité de l’aluminium ne sont pas levées et que les industriels interviennent très tôt pour influencer des débats auxquels la société civile ne participe guère.

Franck Cochoy, qui a publié un ouvrage remarqué, cartographie les liens entre les brevets d’invention qui se citent mutuellement ou pas. Il dresse le tableau de l’aluminium dans le ski comme « innovation transitionnelle ». L’article propose une approche novatrice de l’innovation centrée sur le concept de « coopétition » entre les matériaux, marquée dans cet exemple par l’association des métaux (y compris l’acier) et du bois, puis de nouveaux matériaux grâce à des colles ad hoc.

Philippe Mioche explore un nouveau territoire stricto sensu en dressant un premier tableau de l’entrée de l’Australie dans l’industrie de l’aluminium. Une entrée récente qui repose bien entendu sur les ressources naturelles du pays, mais aussi sur les compétences managériales issues de l’histoire minière longue de l’Australie.

Si ce numéro parvient à convaincre le lecteur des dynamiques passées et présentes de la recherche sur l’aluminium, il aura atteint son but.


Lire sur cairn : https://www.cairn.info/revue-entreprises-et-histoire-2017-4-page-6.htm


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