via Persée


Sohier Estelle. Addis-Abeba et le couronnement de Hāyla Sellāsē. Mise en scène d’une ville, réinvention d’une cérémonie. In: Annales d’Ethiopie. Volume 28, année 2013. pp. 177-202.

www.persee.fr/doc/ethio_0066-2127_2013_num_28_1_1534

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Plan
La gare d’Addis-Abeba, porte d’entrée dans l’Empire
Lieu de mémoire : la statue équestre de Menelik II
Le couple royal et le sacre
Aménagement de l’espace pour les défilés
«Puissance de la Trinité »
Des arcs de triomphe pour l’empereur
La stèle et l’horloge : une nouvelle conception du temps pour la nation éthiopienne


[…]
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Lieu de mémoire : la statue équestre de Menelik II

Les festivités sont lancées le 1er novembre, la veille du sacre, avec l’inauguration de la statue équestre de Menelik II (Fig. 4a et 4b). Le nouveau roi des rois a tenu à ce que tous les représentants des gouvernements étrangers y assistent, puisque la cérémonie est décalée d’une journée par rapport au programme initial afin de permettre à une délégation retardataire d’y participer. La statue a été édifiée face à l »église Saint-Georges qui allait accueillir le lendemain la cérémonie du sacre, comme elle avait été le lieu de couronnement de Zawditu en février 1917. Érigée à la demande de Menelik II sur une des plus hautes collines d’Addis-Abeba, face au gebbi, c’était l’une des principales églises de la ville, et le lieu de commémoration de la bataille d’Adoua. L’élévation d’une statue équestre renforçait la symbolique de l’église, celle du prestige du pouvoir royal et de la lutte contre l’envahisseur étranger, et l’expression de la mémoire de Menelik II, avec une forme renouvelée.

Comme l’édification de la gare, la commande de la statue à l’étranger a été une véritable affaire d’État durant une décennie, comme le montrent les témoignages des ministres italiens et français en poste à Addis-Abeba. En 1920, le gouvernement éthiopien avait sollicité les conseils du ministre italien pour la création d’un monument à la mémoire de Menelik II. Les chefs des missions éthiopiennes envoyées à l’étranger avaient été invités à partager leurs souvenirs des capitales qu’ils avaient visitées, et le conseil de la couronne avait examiné des photographies prises dans les plus grandes villes du monde. Après le refus du gouvernement italien que ladite statue soit exécutée par un artiste de la péninsule – ce qui aurait été une offense à la mémoire des tombés de la bataille d’Adwa – la royauté éthiopienne s’adressa à un sculpteur parisien, M. Gardet, en supervisant sa réalisation dans les moindres détails. La statue fut fondue en France avant d’être acheminée en pièces détachées jusqu’à Addis-Abeba.

L’attention avec laquelle a été élaboré ce projet et son coût de fabrication indiquent son importance pour le gouvernement éthiopien, ce d’autant plus que la sculpture était inédite dans la capitale, sans doute en partie en raison des prescriptions de l’Église.

Fig. 4a – Cérémonie d’inauguration de la statue de Ménélik II, 1er novembre 1930. Carte postale Chante, coll. privée
Fig. 4b – Détail de la statue, Cliché C. Bosc-Tiessé, 2008

Les délégations étrangères sont utilisées comme des acteurs de l’événement, puisque Hāyla Sellāsē confie au représentant du roi d’Angleterre, le duc de Gloucester, le soin de dévoiler le monument. Nous ne savons pas exactement en vertu de quelle préséance ce rôle lui échut (son âge ou son rang ?), mais ce geste symbolise la reconnaissance de la mémoire de Menelik II par le souverain régnant sur le plus grand empire du monde, le Royaume-Uni, devant les représentants de treize puissances étrangères. Il implique aussi la reconnaissance internationale de la victoire d’Adoua remportée par l’Éthiopie contre les troupes coloniales italiennes en 1896, puisque la statue représente un roi de guerre, tourné en direction de l’ancien champ de bataille, au nord du pays. La symbolique belliqueuse du monument est atténuée par le fait que Menelik II ne brandit pas d’arme. La pensée que Louis Marin a développée à partir d’autres lieux et d’autres temps sur la force des représentations pourrait être appliquée ici : «La représentation met la force en signes » ; elle substitue à une force extérieure des signes de force «qui n’ont besoin que d’être vus pour que la force soit crue ». Telle est en effet la volonté du nouveau gouvernement éthiopien en organisant une cérémonie internationale autour de la statue du vainqueur d’Adoua. Le monument valorise la force du roi, mais aussi celle de ses troupes, par synecdoque, avec le vocabulaire de reconnaissance et de célébration des héros nationaux des Occidentaux. Ce faisant, il en fait un «lieu de mémoire » à la fois national et international, et le convertit en puissance, c’est-à-dire «capacité de force » . Durant la suite du règne de Hāyla Sellāsē les défilés militaires étaient d’ailleurs organisés autour du monument.

Pour éviter que les symboles de pouvoir ne se fassent concurrence, l’arbre de justice qui se dressait au même endroit avait été abattu peu de temps avant l’inauguration de la statue. Depuis 1925, Tafari avait déplacé le lieu des pendaisons publiques dans un lieu plus discret, à l’écart des regards et – des appareils photographiques – des étrangers. Toutefois, des images du gibet avait été maintes fois publiées dans des ouvrages européens sur l’Éthiopie, ou en cartes postales, raison pour laquelle le gouvernement éthiopien avait peut-être jugé préférable de faire disparaître ce lieu attaché au souvenir de pratiques peu compatibles avec la politique et l’image internationale de Tafari. À sa place est dessinée une place comprenant toutes les caractéristiques d’un aménagement urbain moderne : la statue est mise en valeur au centre d’un rond-point agrémenté d’un terre-plein, de murets, d’escaliers, de pelouses et d’allées soigneusement dessinées, tandis qu »une grille en fer forgé entoure et protège le monument, environnement adéquat pour un espace de reconnaissance internationale.

Le dévoilement de la statue équestre remplit une autre fonction dans le cadre des cérémonies du couronnement. Commanditée par la fille de Menelik II, Zawditu, la sculpture n’est dévoilée qu’après sa disparition, quelques heures avant le couronnement de son successeur. Le monument subit alors un glissement de sens : il devient le symbole de la passation de pouvoir entre feu Menelik II et le nouveau souverain, Hāyla Sellāsē, puisque la cérémonie du sacre commença le soir même, avec le transport des insignes royaux dans l’église de Saint-Georges. L’agencement géographique et temporel des deux événements scelle la mémoire de Menelik II, encore très populaire dans la capitale, à celle de Hāyla Sellāsē, dans l’espace et dans les mémoires. Il abolit les deux décennies qui séparaient la disparition de Menelik II de la vie publique, en 1910, de l’avènement de Hāyla Sellāsē. L’héritier désigné de Menelik II, le leğ Iyāsu, disparaissait une nouvelle fois officiellement de la mémoire nationale.

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