via Persée


Werner Karl Ferdinand. Le rôle de l’aristocratie dans la christianisation du nord-est de la Gaule. In: Revue d’histoire de l’Église de France, tome 62, n°168, 1976. La christianisation des pays entre Loire et Rhin (IVe-VIIe siècle) pp. 45-73.

www.persee.fr/doc/rhef_0300-9505_1976_num_62_168_1565

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Plan
1. Pour en finir avec les Francs envahisseurs barbares
2. Qu’est-ce que l’historien peut dire du phénomène proprement religieux, de la « conversion » et du baptême de Clovis
3. Le baptême de Clovis et la tradition historiographique française
Bibliographie


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3. Le baptême de Clovis et la tradition historiographique française

Grégoire de Tours est à l’origine de presque tout ce que nous savons sur Clovis en général, et sur son baptême en particulier, grâce à ses Dix livres d’histoire improprement appelés Histoire des Francs. Le premier de ces livres expose l’histoire du monde depuis la Création, en suivant la Bible, puis les Évangiles, et en donnant enfin quelques informations sur l’apparition du christianisme en Gaule. Ainsi mise en perspective, l’histoire des Francs prend un sens providentiel : les Francs sont les successeurs des Juifs de l’Ancien Testament; ils sont le nouveau peuple élu. Donc, pour Grégoire de Tours aussi, le baptême de Clovis n’est pas un commencement. Il s’inscrit dans une très longue histoire; dans l’unique histoire, celle du peuple de Dieu. L’intervention de la providence divine se manifeste tout au long du récit de Grégoire.

Examinons quelques épisodes et d’abord la bataille où Clovis invoque pour la première fois le Christ. Il le fait par ces mots :

« Jésus-Christ, toi que Clotilde proclame être le fils du Dieu vivant… je sollicite ta glorieuse assistance. Si tu m’accordes de l’emporter sur ces ennemis et si j’éprouve l’effet de cette puissance dont le peuple qui t’appartient prétend avoir fait l’expérience, je croirai en toi et le ferais baptiser en ton nom. J’ai invoqué mes Dieux, mais je vois bien qu’ils n’ont rien fait pour me secourir… C’est toi que j’invoque maintenant; je désire croire en toi; fais seulement en sorte que j’échappe à mes ennemis. » « A peine avait-il prononcé ces mots, poursuit Grégoire, que les Alamans, tournant le dos, commencèrent à s’enfuir. »

Autre intervention divine, après que Clovis ait entendu les instructions de Remi : le roi objecte qu’il est prêt à croire au vrai Dieu mais que son peuple risque bien de refuser de le suivre. Néanmoins, il va lui parler. « Il se rencontre avec les siens, nous dit Grégoire. La vertu de Dieu le devance et, avant qu’il ait ouvert la bouche, le peuple entier s’écrie d’une voix unanime : « Pieux roi, nous rejetons les Dieux mortels et nous sommes prêts à suivre le Dieu dont Remi proclame l’immortalité. »

On prépare alors un somptueux baptistère, poursuit notre historien, orné de tentures blanches, illuminé de cierges et parfumé au point que, « par un effet de la grâce de Dieu, les assistants croyaient respirer les odeurs du Paradis ». Le roi demande au pontife qu’il le baptise. « Nouveau Constantin, dit explicitement Grégoire, il se dirige vers la piscine baptismale pour y être purifié… Le roi, après avoir confessé le Tout-Puissant, Dieu en trois personnes, fut baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit, et oint du saint chrême au moyen du signe de la croix du Christ ».

Il n’y a rien d’autre dans Grégoire de Tours sur le baptême de Clovis. Ce qui lui importe, c’est de montrer que Clovis a été baptisé dans l’orthodoxie catholique et non dans l’arianisme, d’où son insistance sur les trois personnes de la Trinité. C’est de montrer aussi que par son baptême Clovis s’inscrit dans la tradition romaine chrétienne, d’où la référence à Constantin.

Quant à l’onction du saint chrême, c’est l’onction normale qui accompagne le baptême par l’eau et que les liturgistes appellent l’onction postbaptismale. Il n’y a rien là qui évoque autre chose, et en particulier rien qui évoque un sacre royal.

Or, au baptême de Clovis est lié le prestige des « rois très chrétiens ». Ce titre qui leur permet de revendiquer une position émi- nente parmi les autres souverains de la chrétienté. La source qui nous permet de saisir la genèse de ces prétentions est la Vie de saint Remi achevée vers 878 par l’archevêque de Reims Hincmar (845-882) qui fut le plus éminent personnage de la Francie dans la seconde moitié du IXe siècle. Sa source principale est bien sûr Grégoire de Tours ou ses abréviateurs. Mais il a recueilli d’autres traditions qui viennent en particulier d’un office de saint Remi célébré à Reims.

De là vient sans doute l’épisode nouveau et essentiel qu’il ajoute au récit de Grégoire de Tours : la foule qui se presse auprès du baptistère est si nombreuse, écrit Hincmar, que le clerc qui apporte le saint chrême ne peut accéder jusqu’aux fonts baptismaux. L’évêque alors se met à prier, les yeux et les mains levés vers le ciel, et voici qu’une colombe « plus blanche que neige » apporte dans son bec une ampoule (une fiole) remplie d’un chrême exhalant une si merveilleuse odeur qu’elle dépassait en suavité celles de tous les parfums répandus dans le baptistère. Remi verse une partie de son contenu dans les fonts, et baptise Clovis. Après quoi, il trace sur lui, avec le saint chrême, le signe de la croix.

Et Hincmar fait immédiatement la comparaison, qu’il développe longuement, avec le baptême du Christ dans le Jourdain où le Saint-Esprit était apparu sous forme d’une colombe. Clovis, « nouveau Constantin » chez Grégoire de Tours, est un « nouveau Christ » chez Hincmar trois siècles plus tard.

C’est au même Hincmar qu’on doit le rapprochement entre le baptême de Clovis et le sacre des rois. Le premier roi sacré en Gaule fut le premier carolingien, Pépin III le Bref en 751. Par le sacre il obtenait de l’Église une légitimité qu’il n’avait pas par hérédité, puisqu’il avait détrôné le dernier mérovingien descendant de Clovis. Or la liturgie du sacre s’inspirait de ce que l’on savait du sacre des rois de l’Ancien Testament, et le rite essentiel en était une onction.

Le 9 septembre 869, Hincmar assisté de six évêques avait procédé dans la cathédrale de Metz au sacre de Charles le Chauve comme roi de Lotharingie. Évoquant Clovis, Hincmar rappelle qu’il a été converti par la prédication de saint Remi, baptisé dans la cité métropolitaine de Reims, « oint et sacré roi avec un chrême venu du ciel, dont nous avons encore ». Pour la première Jois , les deux rites distincts du baptême et du sacre sont explicitement confondus dans nos sources. Il sera progressivement admis que les rois de France sont sacrés à Reims, avec le chrême de la sainte ampoule envoyée par Dieu pour parfaire le baptême de Clovis. Et par syllogisme on admettra que le baptême de Clovis fut suivi d’un sacre. Une inscription rémoise de la fin du XVe siècle résume ce qui est devenu une vulgate :

L’an de grâce cinq cent le roy Clovis Receut à Reims par saint Remy baptesme, Couronne et sacre de l’ampoule pour cresme Que Dieu des cieux par son ange a transmis.

Dès lors, tout ce qui se reliait à la sacralité royale découlait de la sainte ampoule et du baptême de Clovis. Dans la première moitié du XIVe siècle, un religieux de l’abbaye de Joyenval, dans le diocèse de Chartres, au bord de la forêt de Marly, avait fait donner à Clovis les armes aux trois fleurs de lys. Au XVe siècle, l’oriflamme royale conservée à Saint-Denis, que la tradition reliait à Charlemagne, passa dans les mains de Clovis. A la fin de ce même siècle, des miniatures attestent que Clovis guérissait aussi les érouelles par simple toucher.

Comme l’a si bien montré Colette Beaune, en cette fin du Moyen Age, souvent présentée comme traversée par l’irrésistible montée de l’esprit laïc, voici que Clovis pour la première fois tend à être considéré comme un saint, le saint fondateur de la monarchie de France, comme saint Olaf pourt la Norvège ou saint Etienne pour la Hongrie.

On peut constater que dix siècles d’histoire des Francs permettent la vénération de fait du premier roi catholique, bien qu’il n’ait jamais été canonisé par lÉglise. On évoque le temps de Clovis presque dans les mêmes termes que celui de saint Louis : ce fut un « bon temps », de gloire militaire, de justice et de paix, où il n’y avait ni impôts ni gabelle. Clovis est devenu l’archétype du roi chrétien : il est d’ailleurs le premier des Louis. Il n’y a qu’une seule numération de Clovis (= Louis I) à Louis XI… et jusqu’à Louis XVIII en passant évidemment par Louis IX ( = saint Louis).


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Le baptême de Clovis ne serait-il donc finalement qu’un événement banal et inéluctable de l’histoire de la Gaule romaine, suivi de la lente élaboration d’une mythologie historiographico- politique? — Assurément pas! L’entrée des Francs en catholicisme leur a donné un rôle essentiel dans l’histoire de l’Occident parce qu’elle signifiait leur entrée en romanité.

Le couronnement impérial de Charlemagne en 800 s’inscrit dans son prolongement : le roi des Francs, en accord avec l’Église de Rome, rétablissait d’une certaine façon l’Empire romain. Mais quand l’Empire carolingien est partagé après 843, c’est sur sa partie occidentale que se concentre progressivement la mémoire des Francs : c’est cette partie occidentale qui prendra, mais au XIIIe siècle seulement, le nom de France.

En nous appelant Français, nous portons le nom de ces « envahisseurs barbares germaniques » qu’étaient les Francs. Le baptême catholique de Clovis nous a fait échapper à la barbarie en nous intégrant dans la romanité. La France serait donc, de par ses origines et son histoire : germanique, catholique et royale.

Voilà qui fut assez difficile à supporter par nos collègues historiens au XIXe siècle : un XIXe siècle héritier de la Révolution, créateur de républiques, adversaire du cléricalisme sinon du catholicisme et promoteur de la nation française. Alors, ils sont allés chercher le mythe historiographique qui deviendra la vulgate de l’école obligatoire de la Troisième République : celui de « nos ancêtres les Gaulois ». Mais c’est un mythe récent et savant, élaboré à l’époque de l’humanisme, qui est bien loin d’avoir l’enracinement historiographique et populaire du baptême de Clovis.

Je crois pouvoir ajouter que, du baptême de Clovis, et de l’interprétation qu’en a donné Grégoire de Tours dès le VIe siècle, reste l’idéologie tenace du peuple français, élu pour les grandes missions. La France, « fille aînée de l’Eglise » est aussi « mère des Révolutions ». Charles de Gaulle a défendu « une certaine idée de la France » et ses successeurs à la tête de la République ne l’ont pas renié.

Une telle prétention ne se comprend, me semble-t-il, qu’au terme d’une recherche attentive à l’importance des phénomènes religieux dans l’histoire des sociétés et des cultures qui ont fait la France d’aujourd’hui ; une recherche qui peut nous faire remonter au baptême de Clovis et à l’entrée des Francs en romanité.

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