l’Éditorial

Jean Marc Bastière / Rédacteur en chef

On connaît le rôle joué par Clovis et par son baptême, ravivé par le sacre des rois de France à Reims, dans la mémoire de ce qui deviendra plus tard la France. Les Mérovingiens jouèrent ainsi un rôle fondateur dans la conscience nationale. On sait moins qu’au Moyen Âge les Francs, ou Français, crurent qu’ils étaient, tout comme les Romains, les descendants des Troyens. Les humanistes des XVe et XVIe siècles démontrèrent la fausseté de ce mythe unificateur. Ce constat engendra une longue et grave crise d’identité. Une nouvelle vision, opposant les Francs vainqueurs aux Gaulois vaincus, imposait l’idée que deux peuples coexistaient au sein du royaume, l’un fait pour dominer de façon héréditaire, l’autre pour la soumission. Les théories d’Henri de Boulainvilliers, parues en 1727, mirent le feu aux poudres : « Il y a deux races d’hommes dans le pays. » Cette vue idéologique ne correspondait pas à la réalité sociale – avec une accession à la noblesse plus ouverte qu’on ne l’imagine. La réaction finale allait être violente : la Révolution française. On se souvient de la réponse de Sieyès dans son fameux libelle, Qu’est-ce que le tiers état ? : que les étrangers (les aristocrates) retournent dans les forêts de « Franconie » ! D’où le mythe compensateur de la nation gauloise, qui n’eut jamais de réelle existence, même s’il y eut une civilisation celte brillante. Il se forma, certes, après la conquête de César, une conscience provinciale des habitants de la Gaule romaine. Quant à l’opposition entre Francs et Gaulois, elle ne résiste pas à la connaissance historique. Il y eut bien une symbiose, confirmée par l’archéologie des cimetières, entre les Francs et les Gallo-Romains

 



EXTRAIT DU DOSSIER

Des rois au miroir de l’histoire

UN DESTIN

FRANÇAIS

Quand les Mérovingiens ne passaient pas pour des fainéants, leur qualité d’ancêtres de la France leur valut tous les honneurs. Telle fut la destinée posthume de cette dynastie, vilipendée ou célébrée au gré des idéologies, des régimes et des crises.

BRUNO DUMÉZIL

MAÎTRE DE CONFÉRENCES, UNIVERSITÉ PARIS-OUEST


Proclamé empereur le 18 mai 1804, Napoléon médite sur les symboles de son nouveau régime. Comment remplacer les fleurs de lys ? Liées à l’Ancien Régime, elles susciteraient la colère des révolutionnaires. Difficile d’en mettre sur le manteau du sacre ! Après réflexion, l’empereur choisit de les remplacer par des abeilles d’or, inspirées de celles découvertes dans le tombeau du roi Childéric Ier, père de Clovis. Ces mystérieux insectes permettent de se rattacher aux origines de la France : dans les moments de doute, le Mérovingien constitue une valeur sûre. Tel est le sort de l’époque franque : parce qu’elle est jugée fondatrice, son histoire redevient un sujet d’intérêt dès que se posent des questions d’identité. Mais par ce qu’elle est lointaine, cette histoire se prête aussi à toutes les déformations et à tous les fantasmes. Quitte à sombrer à nouveau dans l’oubli dès que l’actualité change. Les premiers à réfléchir sur le sujet sont les Carolingiens. Après avoir mené son coup d’État en 751, Pépin le Bref rencontre bien des oppositions. Pour justifier l’éviction d’une dynastie vieille de trois siècles, il commence par fustiger l’incapacité de ses prédécesseurs à protéger la chrétienté. Car ce n’est pas le monarque mérovingien qui a obtenu la victoire sur les envahisseurs païens du Nord et sur les musulmans du Sud : c’est Charles Martel ! Pépin affirme aussi qu’à cause des Mérovingiens, l’Église serait entrée en crise morale et financière. Et puisque le coup d’État de 751 n’a pas convaincu tout le monde, le roi demande à être une nouvelle fois couronné en 754. Cette fois, le pape est présent, et les clercs francs inventent une nouvelle cérémonie, le sacre, qui fait de Pépin et de son fils Charlemagne les vrais lieutenants de Dieu sur Terre. Des auteurs stipendiés par les Carolingiens se chargent de raconter que la seule activité des derniers Mérovingiens était de porter des cheveux longs et de circuler dans un char à bœufs ; vers 830, l’historien Éginhard fixe la version officielle de ce mythe.

Charlemagne (768-814) va plus loin en déclarant que ses sauvages prédécesseurs ont fait sombrer la culture classique. Des lois imposent le rétablissement d’un « bon» latin, celui parlé avant la chute de l’Empire romain. En termes linguistiques, l’effet de cette réforme est dramatique. Car la langue latine mérovingienne, celle du roi Dagobert ou de saint Éloi, n’était pas fautive : il s’agissait simplement de l’évolution d’une langue vivante, que perturbe la réforme de Charlemagne. Autour de l’an 800, cette diabolisation du passé mérovingien conduit les Carolingiens à transformer le latin en une langue morte, tandis que, décrochée de l’écrit, la langue orale évolue très vite : le premier texte en dialecte roman, forme ancienne de notre français, apparaît en 843.

Certains Mérovingiens, tel Clovis, échappent à la condamnation. Parce qu’il a été le premier roi chrétien, Charlemagne entretient sa mémoire et donne à l’un de ses fils son nom, en latin Hlodovicus, mais que l’usage a conduit à transcrire par « Louis » (Ier le Pieux). Porté ensuite par 18 rois de France, ce nom demeure une réminiscence mérovingienne ; Louis XVI devrait être appelé Clovis XIX !


Francs contre Gaulois

L’empire de Charlemagne ne se montre pas aussi durable que l’ancien royaume franc. Il implose après trois générations, laissant la place à l’Europe cloisonnée de l’époque féodale. Entre le Xe et le XIIe siècle, la mémoire des Mérovingiens reste entretenue par quelques monastères. À une époque où les biens ecclésiastiques suscitent de nombreuses convoitises, les moines apprécient les vieux documents qui attestent de l’ancienneté de leurs droits et de leurs possessions. Et si un monastère n’en possède pas, rien ne lui interdit d’en fabriquer. Se multiplient ainsi les actes signés par Clotaire, Sigebert ou encore Dagobert. Certains sont manifestement des faux, mais d’autres peuvent être des copies de textes devenus illisibles, qu’un archiviste du XIIe siècle a tenté de sauver. Régulièrement, quelques documents mérovingiens sont ainsi retrouvés par les spécialistes…

Lentement, la monarchie capétienne parvient à s’imposer aux dépens des seigneurs féodaux. Certains s’en irritent : après tout, Hugues Capet a pris le pouvoir en 987 par un coup d’État contre les derniers Carolingiens, lesquels étaient aussi des usurpateurs. Saint Louis (1226-1270) entreprend de pacifier la mémoire de ces anciens conflits. Dans la nécropole royale de Saint-Denis, il fait réaménager les tombeaux de façon que les souverains mérovingiens, carolingiens et capétiens reposent côte à côte ; dans le nouveau transept, la continuité des trois « races royales » devient patente. Les érudits proches de la monarchie affirment qu’il n’existe qu’une seule famille de rois, puisque les Capétiens ont hérité d’un peu de sang de Charlemagne, lequel était le lointain descendant d’une princesse mérovingienne… Et comme l’héraldique se développe, d’aucuns disent que le blason aux fleurs de lys remonterait à Clovis : un ange le lui aurait donné au moment de son baptême, pour remplacer les trois crapauds qu’il arborait avant. Cet engouement pour les Mérovingiens cesse à la Renaissance. Tandis que les premiers humanistes célèbrent en Rome la mère de toute civilisation, les Francs sont ravalés au rang de simples Barbares. Et parce que l’on pense que les Carolingiens ont sauvé la culture, les affabulations d’Éginhard deviennent vérité historique. Dans sa Franciade (1572), Ronsard développe ainsi le thème des « rois fainéants », promis à un bel avenir. Montaigne médite sur le sujet, et Louis XIV écrit dans ses Mémoires que « dès l’enfance même, le seul nom de rois fainéants et de maires du palais me faisait peine ». Il ne s’agit pas de remettre en cause la place que les Mérovingiens occupent dans la geste de la monarchie. Dans l’histoire officielle, ils restent décrits comme les descendants des héros de la guerre de Troie, et donc comme le chaînon entre la civilisation antique et la maison de France. Lorsqu’en 1714 le linguiste Nicolas Fréret écrit que les Mérovingiens avaient une origine germanique, il le paie d’un emprisonnement à la Bastille pour crime de lèse-majesté !

Le XVIIIe siècle voit pourtant le début d’une réflexion scientifique, qui reste influencée par des présupposés politiques. En 1727, dans un ouvrage posthume, le comte de Boulainvilliers soutient que Clovis a été un envahisseur et que son triomphe a conduit à la juxtaposition en Gaule de deux « races », les Gallo-Romains et les Francs. Ces Francs, épris de liberté et doués de droits inaliénables, seraient à l’origine de l’aristocratie française. De son côté, l’abbé Jean-Baptiste Dubos publie en 1734 une Histoire critique de l’établissement de la monarchie française dans les Gaules, avec des conclusions radicalement différentes : Clovis a été l’allié indéfectible de l’Empire romain, puis l’héritier des pouvoirs impériaux. Descendant des Mérovingiens, le roi de France est, de droit, un maître absolu. Et il ne règne pas sur deux « races », mais sur un peuple uni, dans la mesure où la fusion entre Francs et Gallo-Romains a été totale. Pendant tout le XVIIIe siècle, les philosophes des Lumières participent à ce débat. Dans l’Esprit des lois, Montesquieu tranche. Parce que l’absolutisme doit être pourfendu, Dubos a tort : les Francs sont de purs Barbares. Mais parce que l’on ne saurait défendre les privilèges de la noblesse, Boulainvilliers est aussi dans l’erreur : la conquête n’a donné aucun droit aux Francs.

Dans son libelle Qu’est-ce que le tiers état (1789), Sieyès invite celui-ci, héritier des Gallo- Romains, à renvoyer la noblesse française dans les « marais de Franconie », d’où elle prétend venir ! Le Premier Empire ayant tenté de rendre les Mérovingiens présentables, le retour de balancier est terrible. Dans les années 1830, l’historien libéral Augustin Thierry rédige ses Récits des temps mérovingiens. Avec une plume au vitriol, il y expose que les Francs n’ont jamais pu accéder à la civilisation, car ils n’ont pu se défaire de leurs caractères germaniques : débauchés, paresseux, violents, ils sont irrécupérables.

Ces tares, ils les ont transmises à leurs héritiers, les nobles de l’Ancien Régime. Pendant tout le siècle, le succès d’Augustin Thierry est phénoménal. Karl Marx est fasciné par cette perception de l’histoire comme une « lutte de races » ; il s’en inspire pour forger sa propre conception de la lutte des classes. Mais Augustin Thierry est surtout lu dans le milieu nationaliste français, dont il flatte l’antigermanisme. Après la défaite de 1871, l’école de Jules Ferry récompense ses meilleurs élèves en leur offrant des éditions de prestige des Récits des temps mérovingiens ; il s’agit de rappeler aux futures élites françaises que les gens d’outre-Rhin ont toujours constitué un péril pour la civilisation. Les peintres d’histoire républicains s’emparent du sujet et illustrent les crimes supposés de la dynastie mérovingienne. Il n’y a guère que les historiens catholiques pour tenter de défendre la mémoire des premiers Francs !

La réhabilitation date de l’après-guerre. Le 8 juillet 1962, De Gaulle et Adenauer scellent la réconciliation franco-allemande dans la cathédrale de Reims, sur le site du baptême de Clovis. Les Mérovingiens redeviennent des ancêtres partagés, des proto-Européens dont on peut célébrer la mémoire. Jusqu’à une nouvelle damnation, peut-être.

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