INTRODUCTION


Fernando Pessoa estimait que «toutes les nations sont des mystères, et que chaque nation est pour elle-même un autre mystère » : cela est particulièrement vrai pour le Portugal. Avec une superficie de 91970 km2 – en y incluant les archipels – et une population de près de dix millions d’habitants, la patrie de Camoens est cependant au premier rang des nations qui ont fait l’histoire de l’Europe et ont marqué sa civilisation de leur empreinte. Fernand Braudel n’écrivait-il pas à juste titre : « Les historiens ont étudié, mille fois pour une, la fortune du Portugal : l’étroit royaume lusitanien ne joue-t-il pas les premiers rôles dans l’énorme bouleversement cosmique qu’introduisent l’expansion géographique de l’Europe, à la fin du xve siècle, et son explosion sur le monde? Le Portugal a été le détonateur de l’explosion. Le premier rôle lui revient. »

L’épopée planétaire de ce petit peuple installé sur les franges maritimes occidentales de la péninsule Ibérique ne cesse de nous étonner. La survivance même de cette nation et de cet État, qui ont résisté à l’unité de l’« Hispanie », marquée par une forte individualité géographique et menée à bien par les Castillans, n’est pas moins surprenante. Or, en France, où vit une communauté portugaise d’environ 800 ooo personnes, le Portugal est peu connu, et même méconnu. Les Français ne retiennent que quelques clichés pour touristes pressés, où prédomine l’image d’un peuple triste et mélancolique qui exprime sa saudade dans les mélopées du fado.

Pour rendre compte de la formation de la nation et de l’État portugais, on ne peut retenir une individualité géographique dans laquelle se serait inscrite la nationalité portugaise et qui aurait expliqué sa séparation politique du reste de la péninsule, idée chère à des géographes comme Elisée Reclus ou Silva Teles. Le Portugal ne possède pas d’unité naturelle. Il n’est que le prolongement des grandes régions morphologiques de l’Espagne. On peut distinguer trois grands ensembles : un Nord atlantique, qui embrasse tout le littoral, du Minho au Sado; un Nord intérieur (ou transmontano) qui comprend le Tras-os-Montes et la Beira des serras jusqu’au cours du Tage; et un Sud méditerranéen, su1tout constitué par Alentejo et l’Algarve (Orlando Ribeiro). Ces régions s’insèrent dans celles de la péninsule Ibérique et sont communes aux régions espagnoles des confins.C’est ainsi que le contraste entre le Tras-os-Montes et le Minho se répète entre la Galice intérieure et la Galice littorale. La Beira baixa et Alentejo ont la même affinité avec !’Estrémadure espagnole. La Meseta de Castille se prolonge à Miranda du Douro et à l’est du district de Guarda.

Les éléments de diversité du territoire sont réels. Il ne possède pas une unité du relief. Au contraire, la fragmentation du Nord en montagnes et vallées profondes, où les conditions du transit sont difficiles, contraste avec une large plaine praticable au sud. Cette disposition est-ouest du relief a compliqué les relations entre le Nord et le Sud du Po1tugal jusqu’à nos jours . Il n’y a pas davantage d’uniformité du climat. Dans la moitié nord prédominent des types de temps atlantiques, et dans la moitié sud des types de temps méditerranéens.

Le Nord atlantique est le domaine du pin sauvage (pinheiro bravo), du petit arrosage (rega), du grand bétail (gado grando), de la polyculture, de la petite propriété, de l’habitat dispersé et de fortes densités de population. Le Nord intérieur est la terre du chêne (carvalho) et du châtaignier (castanheiro), de la culture du seigle, de la répartition en champs (campos), bois et marais, de l’habitat groupé en villages aux fo1tes traditions communautaires, et de densités moyennes de population. Le Sud est le domaine des landes (charnecas), de la grande propriété, du chêne-liège (sobreiro) et de l’olivier (oliveira), de la culture du blé en alternance avec de longues jachères, d’un élevage pastoral de brebis et de porcs, et d’une moindre densité de population. Ces différences entre un Portugal du Nord et un Portugal du Sud, dont la frontière peut être grossièrement tracée sur le fleuve Mondego ou sur leTage, furent encore accentuées par l’événement historique de la conquête musulmane et de la reconquête chrétienne.

Plus déterminante est la division qui oppose un Portugal littoral à un Portugal intérieur. Le littoral possède une côte linéaire peu favorable à la navigation. Deux profonds estuaires seulement ont facilité une installation portuaire : celui du Tage avec Lisbonne et celui du Sado avec Serubal. Sur le Douro, Porto a dû surmonter le handicap d’une barre difficile’. Toujours est-il que c’est ce Portugal atlantique, beaucoup plus tourné vers l’Europe du Nord que vers la Méditerranée, qui a forgé l’âme et l’histoire du pays, et qui lui a donné sa vocation maritime et impériale. C’est lui qui a favorisé la naissance et la consolidation de la nation et de l’État portugais, dont la nature est essentiellement atlantique et très peu méditerranéenne.

Ce dualisme fondamental traverse toute l’histoire de la nation. Sur le littoral, un peuple de marins, de pêcheurs et de découvreurs a forgé le destin impérial du Portugal. A l’intérieur , un peuple de paysans et de pasteurs, aux stluctures sociales et économiques archaïques, est resté recroquevillé sur lui-même, vivant en autarcie, englué dans le conservatisme et dominé par l’Église catholique. Jusqu’à une époque récente, ce dualisme engendra deux économies et deux marchés : une économie littorale tournée vers le grand commerce maritime international, et une économie intérieure dominée par une agriculture de subsistance imperméable aux grands circuits commerciaux. Ne parlons pas cependant de deux peuplesjuxtapo sés. Ce sont les paysans de l’intérieur qui ont peuplé le littoral. Ce sont ceux du Minho et du Tras-os-Montes qui ont émigré à Madère, aux Açores et au Brésil et ont ainsi participé à la grande aventure impériale.

Peut-on expliquer l’existence du Portugal par une ethnie fortement individualisée? Certainement pas. Il a connu des phases de peuplement et un brassage de races identiques à ceux du reste de la péninsule. Il ne serait pas plus raisonnable de faire de la langue portugaise, issue du latin, le facteur déterminant de la formation de la nation. Son aire d’expansion a recouve1t en gros le quait nord­ ouest de la péninsule Ibérique. Or les frontières actuelles du Portugal ne coïncident pas avec elle, puisque la Galice, dont la langue est proche du po1tugais, en est exclue. En outre, le portugais a fait la conquête du Sud aux dépens des dialectes mozarabes qui subsistèrent pendant toute la durée de la domination musulmane. Comme en France, la langue, en tant qu’instrument de domination du Sud, fut l’un des facteurs de l’unité nationale. Elle n’est pas à l’origine de la nation.

L’histoire a formé l’État et la nation portugais très tôt, comme l’écrit le grand géographe Orlando Ribeiro : « C’est dans la première moitié du XIIè siècle que se constitua un nouvel État dans la péninsule, et un siècle après avoir consolidé son indépendance, il donnait une forme définitive à sa frontière, la plus antique et la plus stable de l’Europe. En une époque de prolifération d’éphémères formes politiques dans une péninsule sans unité, le Portugal apparaît comme une nation viable, capable de résister à l’unification entreprise par un puissant État voisin, et, en développant un destin historique en partie parallèle, de ne plus se confondre avec lui. »

Le Portugal, à l’instar de la France, est une création dynastique , celle de la maison capétienne de Bourgogne. L’histoire a pétri cette nation en lui donnant sa cohésion par une langue commune, une cohésion telle qu’elle résista à l’unification réalisée par la Castille, alors que des peuples à l’individualité aussi marquée que les Basques et les Catalans, voire les Galiciens, ont été absorbés dans la grande monarchie espagnole.

Une grande fracture affecta cependant la société portugaise. Après la conversion forcée des juifs en 1496, on peut presque pai ler de deux nations: les vieux-chrétiens et les nouveaux-chrétiens. L’événement fut l’un des facteurs essentiels d’une «légende noire » du P01tugal, non moins injuste que celle de l’Espagne. Les philosophes des Lumières répandirent l’image d’un peuple esclavagiste, d’un peuple plongé dans les ténèbres de !’Inquisition, d’un peuple c1uel dont le spectacle préféré était celui des autodafés. Après son voyage au Portugal, César de Saussure – un protestant de Lausanne, il est vrai – écrivait en 1730 : «On peut dire en somme que le Portugal est un des plus beaux, des meilleurs, des plus agréables pays du monde, mais qu’il est habité par des gens qui ne le méritent pas. » L’image négative du Portugal s’est perpétuée jusqu’en 1974 : les quarante années de salazarisme et les guerres coloniales l’avaient mis au ban de l’Europe.

Une vocation impériale alimentée par une forme de messianisme traverse toute l’histoire du P01tugal. Les Portugais avaient le sentiment d’être le peuple élu par Dieu pour répandre l’Évangile et la civilisation chrétienne dans le monde entier. De là cet esprit de croisade qui les prédisposait à combattre les Infidèles et les païens. De là le « sébastianisme », c’est-à-dire la conviction que, dans les moments de crise, Dieu leur enverrait un sauveur providentiel. De là, enfin,leur vocation impériale.

A partir des découvertes, les Portugais confondirent leur destin avec celui d’un empire. Sans lui, ils ne seraient plus eux-mêmes. Sans lui, le Portugal ne serait plus qu’un canton de l’Espagne qui l’annexerait immanquablement. Ayant atteint ses frontières définitives dès le milieu du XIIIe siècle, il en chercha de nouvelles sur les mers. Il put ainsi constituer le plus grand empire commercial du monde, qui sombra avec l’Union ibérique en 1640. Il eut une seconde chance avec le Brésil, son sucre et son or :ce deuxième empire s’effondra avec les invasions napoléoniennes en 1807. Le Portugal ne désespéra pas. Pour arrêter une décadence inéluctable, il voulut fonder en Afrique un nouvel empire. Jusqu’en 1974, il s’accrocha obstinément à ses derniers domaines d’outre-mer, surtout l’Angola et le Mozambique. En vain. Le temps des grands empires coloniaux était révolu.


PREMIÈRE ÉPOQUE (1140-1385)

Le Portugal, création de la dynastie capétienne de Bourgogne

CHAPITRE PREMIER

Naissance et formation du Portugal


La convergence d’un certain nombre de facteurs historiques contribua à la formation d’un État et d’une nation qui n’étaient nullement inscrits dans la géographie ou dans l’ethnie. La continuité dynastique d’une maison capétienne transplantée outre-Pyrénées, l’échec d’une union ibérique, autour du royaume de Le6n-Castille, et la reconquête sur l’Islam ont fait d’un petit comté, à l’embouchure du Douro, un Portugal autonome, qui disposa dès le milieu du XIIIe siècle de ses frontières définitives, les plus anciennes parmi les États européens.

LE PORTUGAL AVANT LE PORTUGAL

Jusqu’au xiie siècle, la région qui devait donner le jour au Portugal eut un destin commun avec celui du reste de la péninsule Ibérique. Sans remonter plus haut, on trouve entre 40 ooo et 8000 avant J.-C.des traces d’une population au paléolithique supérieur : au Rossio do Cabo, dans la région de Torres Vedras, dans les grottes des Salemas, près de Ponte de Lousa, dans quelques cavités souterraines à Furninha, Cesareda, Salemas et Ribeira da Laje, ou encore à ciel ouvert, aux environs de Torres Vedras et d’Évora Monte. L’art du paléolithique supérieur existe encore dans la grotte de l’Escoural, près de Montemor-o-Novo : on y trouve diverses peintures rupestres que l’on peut dater d’entre 17000 et 13000.


[…]


La conquête islamique et les débuts de la Reconquista

Ce fut en 711que le Berbère Tarik commença la conquête de la péninsule, qu’il mena à bien en sept ans: le futur Po1tugal subit le sort commun de la domination musulmane. A l’origine de l’invasion, il y eut des dissensions à l’intérieur du royaume wisigothique qui était entré en crise à la fin du vne siècle, sous le règne de Vitisa (697-710). Certains nobles ne reconnurent pas son successeur et remirent le trône à Rodrigue. Pour s’y opposer, le comte Julien, gouverneur de la place de Ceuta, fit appel à Muça qui gouvernait le Nord de l’Afrique. Ce dernier en tira parti pour envahir l’Espagne. Ses troupes, sous le commandement de Tarik, unies à celles du comte Julien, mirent en déroute celles de Rodiigue, à la bataille de Guadalete, en 711.

La pénétration des musulmans en Espagne fut très rapide. Elle fut en effet facilitée par les divisions des chrétiens, et par l’émulation guenière entre l’émir Muça et Tarik, chacun d’eux étant soucieux d’assurer sa suprématie militaire et politique. Les deux armées pénétrèrent au centre de la péninsule. Le fils de Muça, Aziz, fit alors la conquête de l’Ouest :les cités de Beja et d’Ossonoba tombèrent en 713, puis Évora, Coïmbre, Santarém etc. En 715, la vague islamique avait submergé la péninsule, à l’exception des Astu1ies, où quelques capitaines wisigoths s’étaient repliés.L’un d’entre eux s’imposa : Pélage réussit à battre en 718 une armée maure à Covadanga. Ce fut le point de départ de la Reconquête.

Suivirent une trentaine d’années de luttes confuses entre les différents chefs de guerre qui refusaient l’aut01ité du calife de Cordoue. Un prince omeyyade, Abderramane, mit fin à ces convulsions en 755. A Damas, sa dynastie avait été renversée par celle des Abbassides, qui transférèrent leur capitale à Bagdad. Abderramane se servit de ce prétexte pour fonder en 759 une monarchie indépendante en Espagne avec Cordoue pour capitale : le califat de Cordoue commençait sa brillante carrière. Entre-temps, les chrétiens des Asturies avaient acclamé Pélage pour roi :il conduisit la lutte contre les Maures de 718 à 737. Son fils et successeur, Favila, ne gouverna que deux ans.

C’est du règne suivant, celui d’Alphonse 1er (739-757), que l’on peut dater les véritables débuts de la Reconquête chrétienne : elle atteignit alors les terres de la Galice et du Douro, et culmina avec la prise d’Astorga et surtout celle de Le6n, qui devint la capitale d’une monarchie asturio-léonaise, désormais fer de lance de la Reconquista. Alphonse 1er mit sur pied des expéditions au cours desquelles il prit les cités de Braga, Porto, Viseu et Chaves. Ce ne furent le plus souvent que des conquêtes sans lendemain, car le roi ne disposait pas de forces suffisantes pour les conserver et les repeupler. A l’instar des Maures, il pratiqua alors la politique de la terre brûlée. Toute la région au nord du Douro fut ainsi ravagée et dépeuplée afin d’empêcher les chefs musulmans de s’en servir comme base de départ de leurs attaques contre le petit royaume chrétien. Le roi aurait ainsi transféré des populations chrétiennes pour les regrouper au nord sur ses terres, surtout autour d’Astorga et d’autres centres plus proches de la côte cantabrique 8.A la fin du IXe et au début du xe siècle, un royaume chrétien était déjà restauré du Minho aux Asturies. Entre le Minho et le Douro, la zone, dépeuplée et ravagée, était reconqtùse et en cours de repeuplement.

Que resta-t-il de l’occupation musulmane dans le futur Portugal? Il est difficile de le dire. A l’égal de l’Espagne, l’empreinte de l’Islam varia en fonction de la durée de sa présence. Au nord, elle fut superficielle, car les chrétiens réfugiés dans les montagnes firent la reconquête de Po1to et de Braga vers l’an 868.Au sud, elle fut plus profonde: l’Algarve ne fut reconquis qu’au milieu du XIIIe siècle. Le type dominant de la population ne fut guère modifié, semble-t-il, car les envahisseurs, berbères pour la plupart, n’étaient qu’un petit groupe de guerriers.Peut-être le fut-il davantage dans la moitié sud du futur Po1tugal car les Berbères, au demeurant assez proches de la population indigène chrétienne, s’y installèrent en plus grand nombre et s’y mêlèrent volontiers. Quant à l’influence de l’arabe dans la formation de la langue portugaise, elle ne va guère au-delà destoponymes et de trois à six cents mots, pour l’essentiel liés aux apports de la civilisation musulmane: produits végétaux, su1tout horticoles, techniques d’approvisionnement en eau et d’irrigation, ou termes commerciaux.

Le Condado Portucalense

Avant même que toutes ces terres eussent été reconquises définitivement, on distinguait dans le royaume de Le6n quatre grandes divisions administratives : les Asturies, le Le6n, la Galice et la Castille. Le roi, dans la tradition romaine et wisigothique, en confiait le gouvernement à un comte (comes), padois appelé duc (dux). De temps à autre, en fonction des testaments royaux et des discordes internes, ily eut une Galice indépendante.

C’est à la fin du IXe siècle qu’une unité territoriale entre le Lima au nord et le Douro au sud fut confiée à un dux qui établit son siège à P01tucale dans l’embouchure du Douro, cité parmi les premières à avoir été repeuplées. Durant le règne d’Alphonse III de Le6n (866-910), la noblesse qui s’y forma et qui repeupla la région fut à l’origine du Condado Portucalense . Un peu plus tard, un puissant propriétaire galicien, Diogo Fernandes, vint s’y installer. C’est de lui que sortit la dynastie des Mendes9. Cette expérience de premier gouvernement héréditaire plus ou moins autonome fut le premier noyau politique du futur Portugal. Au sud du Douro, les territoires reconquis formèrent un autre comté, celui de Coïmbre, reprise défimtivement sur les Sarrasins en 1063 ou 1064. Peut-être à cause des allées et venues entre chrétiens et musulmans, il ne connut pas la même transmission héréditaire du gouvernement.

A côté de cette haute noblesse dont les membres étaient appelés ricos-homens, il existait d’autres familles moins puissantes, celles des infançoes qui avaient occupé des terres de presuria sous le contrôle des comtes et de l’autorité royale. Certaines d’entre elles, qui n’avaient jamais tenu de charges palatines ni reçu de titres nobiliaires, augmentèrent peu à peu leur patrimoine. Elles réussirent ainsi à supplanter les grandes familles et à s’imposer dans la société portucalense du XIe siècle. Les ricos-homens avaient été affaiblis en effet par la fragmentation de leurs patrimoines: pour grandes que fussent leurs possessions et pour générale que fût l’endogamie familiale, le paitage des héritages, les donations faites aux monastères, et les vicissitudes de la guerre expliquent cette dispersion. Enfin, bien des membres de l’ancienne noblesse comtale perdirent leurs biens dans des révoltes matées par le pouvoir royal.

De leur côté, les infançôes renforcèrent leur pouvoir économique en multipliant les usurpations de teITes de presuria. Sans rivaux ou avec des rivaux affaiblis, les infançoes du comté de Portucale purent ainsi augmenter leurs possessions, d’autant plus qu’ils firent de nouvelles presurias par leurs conquêtes au sud du Douro, comme celle de Montemor en 1034. Le roi Ferdinand le Grand les favorisa en désignant parmi eux des gouverneurs de ces terres, sans le titre de comte. Dans ces fonctions, ils s’enrichirent rapidement en s’emparant, avec ou sans l’aveu du roi, des propriétés des condamnés. Ils s’approprièrent aussi, ou du moins le tentèrent-ils, des terres des monastères, en abusant souvent de leur pouvoir, même aux dépens d’un personnage aussi considérable que l’archevêque de Compostelle. Bien que le roi n’eût pas approuvé de tels abus, son fils Garcia s’appuya pourtant sur certains d’entre eux pour vaincrele comte Nuno Mendes. La disparition de la dynastie comtale fut en effet consommée en 1071par la bataille de Pedroso où ce dernier fut vaincu et tué par le roi Garcia.

A partir de 1071, les infançoes, avec l’appui du pouvoir royal, dominèrent alors sans opposition le Condado Portucalense. Ils ne firent plus tard aucune difficulté pour accepter le gouvernement de princes étrangers, Raymond et Henri de Bourgogne, dont la politique, continuant celle des rois de Leon, s’appuya sur ce groupe social. « Ce fut un groupe dynamique, ouvert aux influences religieuses et culturelles étrangères, et détenteurs de monastères éclatants de vie, comme Santo Tirso, Paço de Sousa, Cete, Pendorada, Pombeiro et Pedroso…A la mutation dynastique du XIe siècle correspond une mutation sociale. C’est la nouvelle noblesse ainsi créée qui incarna le sentiment d’autonomie formé d’éléments très variés, et qui, en 1128-1140, se trouverait prête, dès ce moment, à choisir son propre destin  » (José Mattoso).


L’appel aux princes capétiens de Bourgogne


Dès les débuts de la reconquête chrétienne, l’idéal d’une unité hispanique, héritière de l’Hispania romaine et wisigothique, n’avait pas disparu. Il ressurgit surtout lorsque Alphonse VI réunit sur sa tête les couronnes de Leon et de Castille en 1072, annexa ensuite la Galice et Portucale et fit sur les Maures de nouvelles conquêtes dont la principale fut celle de Tolède, qui devint sa capitale en 1085. Bien que, l’année suivante, Alphonse VI n’ait pu contenir l’offensive almoravide et qu’il ait été battu, le 23 octobre 1086, à Zalaca, il sut profiter des dissensions entre les princes maures de la péninsule, qui avaient démembré en 1031 le califat de Cordoue et avaient ainsi créé des petits royaumes appelés royaumes de «taifas». En prenant le titre de Tatius Hispaniae Imperator, il prétendit alors exercer la souveraineté sur l’ensemble de la péninsule. Il bénéficia de l’élan qui s’empara des chevaliers d’outre-Pyrénées, le plus souvent des cadets de familles nobles désireux d’acquérir des domaines plus vastes que ceux que leurs aînés leur laissaient. Accompagnés de nombreux piétons, ils vinrent, avant les croisades d’Orient, participer à la lutte contre les Infidèles pour faire triompher la foi du Christ.

Dans cet élan, l’abbé de Cluny, Hugues (1049-1109), qui désirait répandre ses idéaux religieux dans la péninsule Ibérique, joua un rôle de premier plan, et contribua puissamment à l’implantation de la dynastie capétienne au Portugal. Beau-frère de Robert Ier, duc de Bourgogne, fils cadet de Robert II, roi de France, et par conséquent petit-fils de Hugues Capet, il arrangea vraisemblablement le mariage de sa nièce Constance de Bourgogne avec Alphonse VI. Le roi de Leon entra ainsi dans la famille des souverains de l’Europe septentrionale et put attirer à lui des chevaliers d’outre-Pyrénées. Eudes Ier, duc de Bourgogne (1079-1102), vint même en personne, en 1086 ou 1087, au secours de son oncle Alphonse VI. Il amena avec lui le frère de sa femme, Raymond de Bourgogne, descendant des comtes de Bourgogne, issus d’un frère d’Hugues Capet.

Raymond revint seul et resta en Espagne. Alphonse VI connaissait sa valeur et voulait consolider les liens de son royaume avec les princes du Nord. De connivence avec l’abbé de Cluny et la reine Constance, ill combina un mariage avec sa fille unique et légitime héritière, Urraca, que Raymond épousa en 1091. En 1093 l’imperator donna le gouvernement (tenência) de la Galice à son gendre. Celui-ci mena une campagne victorieuse dans la basse vallée du Tage, où il entra triomphalement à Santarém et à Lisbonne. Le roi musulman de Badajoz, voulant son appui contre les Almoravides, lui céda quelques cités. Son beau-père adjoignit alors à son gouvernement de Galice les deux comtés de P01tucale et de Coïmbre en 1094. Cet ensemble territorial s’avérant trop vaste pour être défendu efficacement contre les musulmans, Alphonse VI confia les deux derniers comtés à son autre gendre, Henri de Bourgogne.

Ce dernier était le neveu de la reine Constance. Frère cadet de deux ducs de Bourgogne, Henri, apparemment sans apanage, était venu chercher fortune auprès de son oncle Alphonse VI. Il avait dû se contenter, faute d’autres fille:s légitimes, d’épouser sa bâtarde, Teresa (ouTarasia). Il est vraisemblable que les comtés lui furent donnés sous la forme de fiefs à la manière française, puisque des documents contemporains disent qu’il les tenait «jure hereditario» ou «pro sua hereditas». Le comte Henri, soumis à l’obligation de prêter aide et conseil à son beau-père, se comporta en authentique seigneur féodal : appelé à ses curies, il alla souvent à sa cour et l’aida dans ses campagnes militaires.Pour affermir son autonomie, il exploita les dissensions de la famille royale.

A la mort d’Alphonse VI en 1109, Urraca hérita sans difficulté de la couronne, mais elle entra rapidement en conflit avec son fils Alphonse Raymond. Henri de Bourgogne en profita pour donner à ses comtés un statut quasi indépendant :trèshabilement, il ne se compromit jamais avec un parti et trouva toujours le moyen d’être du côté du vainqueur. A sa mort, en 1112 ou 1114, sa veuve, qui, en sa qualité de fille d’Alphonse VI, s’intitulait l’infante D.Teresa, poursuivit l’action de son mari. Pour favoriser le repeuplement du comté, elle donna un certain nombre de chartes de privilèges (forais), par exemple à Viseu, en mai 1123. Avec son favori galicien, Fernando Peres de Trava, elle voulut étendre son autorité au-delà du Minho. Son but était d’agrandir son domaine, et de gagner des appuis auprès des seigneurs galiciens contre son neveu Alphonse VII, afin de préserver l’autonomie de son comté.

Entre-temps, à la mort de sa mère D. Urraca en 1126, Alphonse Raymond était en effet devenu roi sous le nom d’Alphonse VII. Il voulut reprendre la politique d’unité hispanique de son grand-père et se proclama comme lui Totius Hispaniae Imperator : il rappela sa tante Teresa à ses devoirs féodo-vassaliques, et l’obligea à s’y soumettre en 1127. Le fils de cette dernière, Afonso Henriques, alors âgé de 18 ans, encerclé dans Guimarâes par les armées de son cousin, dut se rendre et se déclarer aussi son vassal. En échange de sa loyauté, il se fit reconnaître le gouvernement du comté aux dépens de sa mère.

Le comté de Portugal entra à son tour dans des turbulences dynastiques.La politique de D.Teresa indisposait les seigneurs portucalenses, qui ne voulaient pas d’un pouvoir comtal trop fort, et déploraient l’influence galicienne grandissante. Ils se tournèrent alors vers D.Afonso Henriques pour qu’il chassât sa mère et le favori et prît en mains les rênes du gouvernement : ce fut chose faite après la bataille de Sao Mamede, près de Guimarâes, en 1128. Les nobles espéraient ainsi manœuvrer facilement un jeune homme sans expérience, ce en quoi ils se trompèrent complètement. Le fondateur du Portugal entrait dans l’histoire.


D. AFONSO HENRIQUES, PÈRE ET FONDATEUR DU PORTUGAL


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