Un siècle d'histoire culturelle en France de 1914 à nos jours (Françoise Taliano-des Garets, 2019)
Un siècle d’histoire culturelle en France de 1914 à nos jours Françoise Taliano-des Garets Armand Colin, 21/08/2019

PRÉSENTATION

Au pays de l’exception culturelle, diffusion et pratiques de masse ont connu depuis plus d’un siècle un développement continu. Les contacts avec le monde se sont intensifiés, érodant les frontières entre les divers types de culture (populaire/d’élite, rurale/urbaine, régionales/nationale…). Un processus de brassage a conduit la France, ancien empire colonial, vers toujours plus de diversité.
Le présent ouvrage scrute ces mutations en conjuguant à la fois histoire culturelle et histoire des arts, approche hexagonale et excentrée. Il s’interroge sur les moteurs du changement, technologiques, économiques, politiques, leur impact sur la sphère culturelle. L’intervention politique dans la culture, du local à l’international, y est examinée, sa progressive affirmation, ses mutations, voire sa remise en cause. Il révèle également des permanences. Entre réalité et représentations, des spécificités de la culture française sont ainsi mises en exergue : attachement à la République et ses valeurs, engagement intellectuel, rayonnement de son patrimoine et de sa création…


EXTRAIT

Le rayonnement de la culture française dans le monde

Paris capitale artistique mondiale

Comment mesurer le rayonnement culturel de la France en ce début de siècle ? Plusieurs critères méritent d’être retenus dont le poids international de la capitale, Paris ou celui de la langue française dans le monde. La vision que les étrangers ont de la France semble également constituer un bon indice. Capitale des Lumières, des droits de l’homme, du plaisir, les stéréotypes abondent à propos de Paris sur la scène internationale, de même que des critères plus concrets comme l’héritage de siècles de centralisation. De facto, Paris est en 1914 la troisième ville mondiale avec une population de 3 millions d’habitants, juste derrière Londres et New York. Les expositions universelles de 1889 et 1900 l’ont en quelque sorte consacrée grâce à la « fée électricité ». Aux transformations considérables du Second Empire succède la modernisation des transports de la capitale. Le métro renvoie au garage omnibus et tramway à chevaux. Les taxis remplacent les fiacres. Les premiers autobus complètent cette révolution des transports. Le Paris mythifié n’est pas celui de la banlieue dont la population augmente, mais celui du centre de l’agglomération, celui des immeubles haussmanniens et post-haussmanniens, des monuments les plus emblématiques de la Ville Lumière que vantent les guides Joanne. La Tour Eiffel finalement conservée à l’issue de l’exposition universelle de 1889 attire les touristes du monde entier, sans porter tort à !’Arc-de-Triomphe ou à la cathédrale Notre­ Dame.

La ville continue de se transformer. Le boulevard Raspail est inauguré en avril 1913, Auguste Perret livre Le théâtre des Champs-Élysées le 2 avril 1913 bâti dans un matériau révolutionnaire, le béton, tandis qu’Antoine Bourdelle conçoit les bas-reliefs de la façade et Maurice Denis la décoration de la coupole. C’est là qu’a lieu un mois plus tard la première du Sacre du printemps. Montmartre représente un quartier plus traditionnel qui concourt à la mythification de la capitale. Historiquement marqué par la commune de Paris, quartier de la révolte sociale et de la bohème artistique d’avant-guerre. La basilique du Sacré-Cœur construite en geste expiatoire après la Commune de Paris de 1871 n’est finalement pas inaugurée en 1914 en raison de la guerre alors que sa façade est achevée. Montmartre héberge encore un grand nombre d’artistes et de gens de lettres de nationalités diverses. Le Bateau-Lavoir, sorte de cités d’artistes venus des quatre coins de l’Europe, abrite les Espagnols  Picasso ou Juan Gris, le Roumain Constantin Brancusi, l’italien Amedeo Modigliani, les écrivains français Pierre Mac Orlan et Max Jacob. La Ruche dans le xve arrondissement, fondée en 1902 par le sculpteur Alfred Boucher joue également ce rôle d’accueil pour les artistes étrangers et nécessiteux. Paris est bien la capitale des arts qui attirent des artistes du monde entier par le climat de tolérance créé par les lois de la IIIe République, le prestige des lieux de formation, l’École des Beaux-Arts, ses académies « libres », tels que l’Académie Julian ou la Grande Chaumière.

Le rayonnement de la culture française peut s’apprécier à partir d’un point de vue externe. Comment la culture française est-elle perçue par le reste de la planète en 1914 ? Sans doute pour s’en rendre compte faut-il lire des auteurs non-francophones de l’époque. Stephen Zweig, qui visite la France à plusieurs reprises dès le début du siècle traduit ses impressions dans Le Monde d’hier, Souvenirs d’un Européen , il y compare la vie berlinoise à la vie parisienne dans laquelle il apprécie par contraste la liberté et l’insouciance. Même fascination chez !’Américain Henry James très épris de culture européenne et notamment française. Cette liberté attire les créateurs pour lesquels Paris est un passage obligé. Certains, définitivement séduits, s’y fixent comme !’Américaine Edith Wharton. De même Gertrude Stein arrive en France en 1904 où elle rejoint son frère Léo, elle s’éprend d’art moderne et de cubisme – Picasso fera son port rait – et démarre sa collection d’art moderne. Son appartement du 27, rue de Fleurus à Paris devient un point de ralliement pour les avant-gardes cosmopolites de la capitale. L’immigration artistique et littéraire en France est une preuve s’il en est de la vision globalement positive exercée par ce pays à la vieille de la Grande Guerre. Cette attractivité ne se démentira pas dans les années 1920.


Prestige de la langue française et domination coloniale

En 1914, la puissance de la langue française repose sur un héritage encore solide. Elle est la langue de la diplomatie, des Lettres et des savants. Son prestige se vérifie auprès des élites du monde entier pour qui parler français est un signe de distinction. Le monde francophone concerne avant tout en dehors de la France des univers sociaux de privilégiés. Élites argentine, polonaise, russe considèrent qu’une bonne éducation passe par un tour de France. Des organismes de promotion  s’emploient  également  à  diffuser  la  langue  de  Molière,  comme

L’Alliance française, créée en 1883, dont les écoles sont implantées en Afrique, au Proche-Orient, en Amérique latine ou encore aux États-Unis. Des instituts français s’installent à Florence, Londres et Madrid avec l’appui d’établissements universitaires. La IIIe République perçoit l’intérêt de convertir les populations de l’Empire à la langue française. Ainsi faut-il comprendre, la tolérance à l’égard des congrégations de mission qui sont bien les seules à ne pas subir les flammes de la République laïque. Les aides aux « œuvres françaises en Orient » sont même augmentées. La loi de séparation de l’Église et de l’État de 1905 n’est pas appliquée dans les colonies afin que l’administration puisse continuer à contrôler les Églises chrétiennes et l’islam local Dans le monde colonial, les Français d’origine, les Européens et l’élite indigène ayant fréquenté l’école française parlent le français alors que le plus grand nombre utilise la langue locale ou un mélange de celle-ci avec celle du colonisateur. On rencontre aussi d’autres langues comme au Maghreb où, suite à l’immigration, on parle italien à l’est, espagnol dans la partie ouest. L’Indochine présente le cas particulier de disposer d’une langue nationale écrite en caractères latins, le quoc ngu, facilitant la communication entre colonisateurs et colonisés.

La presse concourt à la diffusion du français en terres coloniales ainsi qu’à celle de l’idéologie républicaine et à l’exportation des clivages politiques hexagonaux. Souvent détenus par des magnats locaux, les journaux se multiplient à travers l’empire. À Constantine, Le Républicain, La Dépêche de Constantine, à Oran, L’Écho d’Oran qui est le journal le plus ancien d’Algérie. L’Indochine française, l’île de Madagascar disposent d’une presse dont la création est encouragée par  des dirigeants français comme Gallieni. Les colonisés publient une presse très contrôlée car déjà des voix s’élèvent parfois contre la colonisation. Le Tunisien fait paraître avant-guerre des articles réclamant l’indépendance. Les modes de vie de la métropole sont transposés dans les colonies, particulièrement en milieu urbain. La vie culturelle s’organise, sur le modèle français : tournées théâtrales, conférences, construction d’opéras, ouverture de librairies ; il en va de même pour la vie sportive avec la construction de stades et l’organisation de compétitions. Les habitudes alimentaires de la métropole gagnent les colonies même si les boissons alcoolisées sont interdites en terres d’islam. Les échanges gastronomiques s’opèrent et les colonisateurs adoptent des recettes locales. Acculturation mais aussi phénomènes de syncrétisme partiel sont à l’œuvre, identifiables dans certains aspects de la vie culturelle.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :