LA naissance de la France (Renée Mussot-Goulard 1995)


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Présentation de l’éditeur

La France naît, dit-on, en 843, au moment du traité de Verdun qui partage l’Empire franc entre les fils de Louis le Pieux. Trois royaumes sont constitués dont l’un, attribué à Charles le Chauve, la Francia occidentalis (englobant l’Aquitaine et la Bourgogne), sera le seul à conserver le souvenir du nom franc. La Gaule devenait la France et, en novembre 843, à Coulaines, près du Mans, une assemblée réunissant le roi, les évêques et les « grands » définissait les droits et les devoirs de chacun. Ainsi étaient dessinés les traits fondamentaux de la royauté française. Mais l’événement de 843 était en fait l’aboutissement d’une évolution profonde. Aussi Renée Mussot-Goulard remonte-t-elle dans le temps pour analyser l’héritage gaulois, puis gallo-romain et enfin mérovingien, racines de l’identité française. L’auteur insiste particulièrement sur le rôle immémorial dévolu aux groupes d’hommes qualifiés de « princes » ou de « grands » selon les temps, met en évidence l’évolution et le poids de la structure sociale de la France en gestation. Elle termine avec le couronnement d’Hugues Capet qui clôt la période initiale de la France. C’est un essai particulièrement bienvenu à l’approche du 1500e anniversaire du baptême de Clovis, événement clef dont l’auteur explique précisément le cheminement et l’extraordinaire importance dans l’histoire de la France et de l’Europe.


INTRODUCTION

L’été 843

La France naquit en 843, au moment du traité de Verdun : c’est là l’opinion généralement admise, et rien, dans la recherche actuelle, ne vient sérieusement la contredire, même si l’événement est mal connu. L’entente conclue à ce moment-là entre les fils de l’empereur auguste, Louis le Pieux (814-840), dessinait en effet, entre autres, un royaume occidental que le temps devait confirmer, malgré quelques modifications de frontières.

Royaume nouveau, pour Charles, un roi de vingt ans : voilà la première image dune France qui a, aujourd’hui, largement dépassé le millénaire sans jamais perdre sa souveraineté.

Dès sa naissance, ce royaume issu de l’assemblée de Verdun possédait les marques essentielles de son identité, références puisées dans une histoire déjà longue dont la France se révélait l’aboutissement.

A partir du traité qui entérina le partage de l’Empire franc et la naissance de trois royaumes, le nom de France se mit progressivement en place sur les anciennes Gaules. Aucun des deux autres royaumes ne conserva durablement nom de France orientale ou France médiane, que leur donnèrent parfois les clercs attachés au principe unitaire.

De tous côtés, à la mort de Louis le Pieux, il pouvait sembler que le territoire des Francs, le royaume des Francs, l’empire des Francs allaient être précipités dans l’oubli et, avec eux, la référence franque. L’empereur Louis le Pieux, lui-même, n’avait guère utilisé son titre de roi des Francs, tant il se voulait empereur et romain. A l’est de l’Escaut, de la Meuse, du Rhône, tous semblaient le suivre dans cet oubli des Francs : vieilles et jeunes terres de conquête franque, devenues royaumes, trouvaient d’autres modèles pour se nommer. En serait-il de même pour la partie la plus occidentale de l’ancien empire? Allait-elle redevenir ou rester la Gaule?

Là se place le mystère de la naissance de la France. La Gaule de 843 gardait le souvenir des vastes terres impériales rassemblées par Charlemagne autour de l’héritage paternel, cela est indéniable. Le souvenir aussi de ce petit royaume de Tournai d’où partit Clovis pour, de victoire en victoire, de Soissons à Toulouse, unifier sous son autorité les anciens pays gaulois devenus, par lui, le territoire des Francs (regnum Francorum). Au nom franc était attachée la gloire de l’expansion victorieuse. De Clovis à Charlemagne, de l’un à l’autre de ces temps forts du passé, les habitants de la Gaule s’étaient progressivement appelés les Francs, quelle que soit leur origine. Ils reconnaissaient ainsi qu’ils avaient, dans le même temps, adhéré à une organisation nouvelle, qu’ils percevaient et acceptaient ce changement. Ils le confirmaient en 843.

Ce que cette appellation comprenait était riche de sens. La Germanie, l’Italie, mais aussi l’Espagne et plus tard la « Grande » Bretagne retrouvaient peu à peu leurs noms, non seulement antérieurs aux invasions germaniques, mais aussi à l’Empire romain. La France, en revanche, faisait sien, avec le passé proche, tout l’héritage qui se trouvait, se rassemblait sur son sol, et que le seul nom de Gaule ne pouvait recouvrir.

Le changement de nom qui faisait de la Gaule la France fut sans doute le fruit d’une évolution profonde, d’un choix que confirma le traité de Verdun. C’est pourquoi l’événement de 843 mérite que l’on s’attarde un peu sur les rives boisées de la Meuse qui en furent le théâtre.

Le document lui-même, le traité de Verdun, ne nous est pas parvenu. Un peu d’ombre entoure le mystère d’une naissance. On n’en connaît avec précision ni la date au sein du mois d’août, ni le lieu dans les parages de Verdun. Le contenu de l’accord intervenu entre les héritiers de l’empereur Louis se devine dans l’aire d’action des différents rois au lendemain du partage ainsi que dans l’identité des comtes qui formèrent chacune des escortes royales. L’historien est parvenu à tracer ainsi des contours. Mais les clauses particulières de l’acte, s’il y en eut, nous échappent.

Lorsque l’on mesure, aujourd’hui, le poids de cet événement, on demeure étonné du silence des archives. Les rivalités entre les frères, héritiers du territoire impérial, ainsi que les préliminaires du traité qui mit un terme, temporairement, aux discordes, sont longuement consignés dans l’œuvre de l’historien Nithard, qui fut contemporain des événements. Son Histoire des fils de Louis le Pieux  s’achève, malheureusement, avec la vie de l’auteur à la veille du traité. Le contenu de l’acte ne fut copié par personne à la différence de tant d’autres documents carolingiens sans cesse copiés et recopiés. Sans doute faut-il admettre qu’au moment de sa signature, l’accord intervenu à Verdun ne fut pas ressenti comme un acte définitif, mais comme une des nombreuses tentatives vers une paix fragile, le plus souvent compromise, toujours remise en question. Et en effet, dès 855, avec le décès de Lothaire, fils aîné de l’empereur Louis et signataire du traité, de nouvelles frontières étaient dessinées, et encore à Meersen, en 870. Des ajustements et réajustements intervinrent longtemps encore. C’était la conséquence d’une succession impériale qui n’avait pas fait l’unanimité des héritiers, et, de fait, cette succession pouvait ne pas paraître claire au moment du décès impérial, en 840.

Tout au long de son règne, de 817 à 839 plus précisément, Louis avait élaboré plusieurs projets, pris différents engagements qui, à sa mort, permirent à chacun de ses héritiers de tirer argument du texte qui lui convenait le mieux, et qui n’était pas le plus récent. Il avait cependant bien exprimé ses dernières volontés impériales, rendues publiques à Worms en 839. Mais elles ne balayèrent pas, dans l’esprit de certains, les aménagements précédents et l’opposition se manifesta vigoureusement au moment de la succession impériale.

Trois années de guerres entrecoupées de pourparlers et d’espoirs de paix sans cesse déçus suivirent la fin du règne impérial. Charles, le plus jeune des fils, et le principal bénéficiaire des dernières décisions de l’empereur, âgé de dix-sept ans en 840, se trouva alors seul, face à ses aînés et à son neveu, Pépin. Avec sagesse, il rechercha l’apaisement, mais il avait, face à lui, des hommes mûrs, habitués depuis une dizaine d’années à la révolte intermittente, et qu’aucune considération de liens du sang ne paraissait modérer dans leur lutte.

Il suffit de regarder les documents laissés par le défunt empereur pour comprendre les difficultés d’une entente.

L’empereur Louis le Pieux plaçait l’Empire au-dessus  de toute autre valeur, soutenu en cette opinion par l’Église, qui voyait dans l’institution impériale la garantie de l’unité du peuple chrétien. Il songea très tôt à la dévolution du titre impérial après lui.

Ce fut le sujet majeur des entretiens qui se déroulèrent à Aix-la-Chapelle, au mois de juillet 817. Du moins Louis l’a-t-il cru. Car, de leur côté, les grands de l’empire étaient surtout préoccupés par l’attribution des divers royaumes aux différents fils, attribution qui les touchait plus précisément car elle devait faire connaître à chacun le nom de son roi. C’est dire que le capitulaire qui fut rédigé à la fin de la réunion, texte appelé ordinatio Imperii, fut compris par Louis comme l’acte de transmission de l’empire, tandis que pour les grands, ainsi que pour ses fils, il était avant tout une répartition des royaumes, une désignation de rois. Le choix du futur empereur, réglé selon une procédure essentiellement religieuse, ne fut jamais remis en question par son instigateur qui, en revanche, modifia à plusieurs reprises l’attribution des royaumes qui était le fruit des seules décisions humaines. Les divers partages générateurs de royaumes sans cesse retouchés créèrent une tension puis la révolte ouverte de Lothaire, Pépin et Louis contre leur père, ainsi que, par périodes, les dissensions entre les frères.

L’ordinatio Imperii de 817 avait, selon la coutume franque, créé trois royaumes et octroyé le titre royal aux trois frères, fils de Louis le Pieux. Lothaire étendait sa puissance des bouches du Rhin au Bénévent, dans un territoire comprenant à la fois Rome et Aix-la-Chapelle, cœur et cerveau de l’établissement impérial. A Pépin revenait la grande Aquitaine, à Louis la Bavière et régions limitrophes. Les royaumes de Louis le Germanique et de Pépin d’Aquitaine demeuraient subordonnés à la puissance impériale, détenue par Lothaire. Mais les royaumes étaient vastes, définis comme héréditaires, et leurs rois désignés s’accrochèrent par la suite à ce partage devenu pourtant caduc lorsque les frères ne furent plus trois mais quatre. Louis, l’empereur, n’avait en 817 pris d’engagement sérieux que sur la seule question de la sauvegarde impériale après sa propre disparition, et il avait reçu l’assurance que le titre impérial, porté par Lothaire, serait le garant de l’unité conservée et de la suprématie de cette institution. Toujours l’Empire

En fait les dispositions de l‘ordinatio Imperii furent bientôt sans effet, au sujet des royaumes. L’histoire du revirement de l’empereur Louis est bien connue et parfois jugée plaisante par les historiens. Louis, au faîte de sa puissance et de son âge, était devenu veuf. Il se remaria rapidement avec la jeune et belle fille d’un grand de Bavière, Judith. Devenue l’ornement du palais dont le rythme de vie changea, Judith combla l’empereur en lui donnant encore un fils. Louis n’aurait alors plus géré convenablement l’empire, écoutant les caprices de l’impératrice, voulant à tout prix doter son dernier fils. Il n’est pas nécessaire de se faire l’écho des révoltés, auteurs de ces critiques. L’attribution d’un royaume à chaque fils de roi faisait partie des coutumes franques, et rien ne permettait de l’ignorer. Or, le texte de 817 n’avait pas prévu Charles, né en 823. Il grandissait cependant en âge et en sagesse et sa dotation devint un problème. En 830, il avait sept ans, l’âge auquel il convenait, l’empereur vieillissant, de penser à son avenir. Aucun royaume n’était disponible puisque tout avait été partagé en 817. A moins d’impossibles conquêtes, il fallait remettre en question la répartition des terres, sans toucher toutefois au titre impérial. Ce fut le point de départ de dix années pendant lesquelles les fils déjà pourvus ne cessèrent de se révolter contre toute tentative paternelle tendant à doter Charles. Louis le Pieux, par à-coups, recevant tour à tour le soutien de Pépin ou de Louis, parfois même avec une apparence d’accord de Lothaire, parvenait, peu à peu, à édifier un royaume viable pour Charles. Pendant ces dix années, Charles, ballotté, parfois enlevé à sa mère, parfois cloîtré, mesurait les appétits de ses frères, la bienveillance de son père envers lui.

Un royaume se dégagea finalement de tous ces remous qui avaient ébranlé l’empire et semé le doute chez certains clercs. Parti des régions d’Austrasie, ce territoire gagna progressivement vers l’Ouest, la Bourgogne et la Provence. En 838, le décès de Pépin, roi d’Aquitaine, marquait une autre étape dans la révision de l‘ordinatio Imperii. Louis avait déjà décidé d’enlever ce royaume au fils de Pépin, nommé Pépin lui aussi. Aux terres austrasiennes, berceau de la famille carolingienne, adjugée pour partie à Charles, à la Neustrie chargée des souvenirs mérovingiens, venait se joindre l’Aquitaine, riche d’autres symboles. La part occidentale était devenue, selon la volonté impériale, un véritable royaume. Cet arrangement, rendu public à Worms en 839, est la première ébauche du royaume de France, et il faut souligner que ce royaume était plus vaste que celui qui fut reconnu à Charles à Verdun.

La France dessinée en 839 fut le chef-d’œuvre de l’empereur Louis et le souci dynastique y est moins présent que l’on ne l’a dit. Par un trait de sagesse politique, il reconnaissait la faiblesse de la gestion impériale de Lothaire et l’inaptitude au gouvernement royal de Pépin, fils de Pépin d’Aquitaine. Lothaire n’avait cessé de menacer et contraindre son père et n’avait pas hésité à entrer dans la révolte. Quant à Pépin, fils du roi d’Aquitaine, il était plus préoccupé de ses chasses, de sa cour, que d’administration. Il n’avait guère de soutiens dans certaines régions d’Aquitaine où le règne de son père avait déjà été très mal ressenti, comme en Gascogne. Surnommé Phoebus par ses courtisans, aventurier, cultivé, il sut faire flèche de tout bois contre ses adversaires. Écarté par Louis, roi sans royaume, il devait par la suite rechercher des troupes parmi les mercenaires normands, narguant l’Église et l’autorité royale, livrant bataille jusque sous les murs de Toulouse qu’il attaqua en 865 à la tête de contingents normands, n’abandonnant jamais ses droits malgré des séjours forcés à Saint-Médard de Soissons ou à la cour de Sanz de Gascogne. Le jugement de Louis sur son petit-fils Pépin s’est révélé juste, comme l’était sa vision de la France que l’histoire ultérieure approuva, car la question des évêchés (notamment de Toul et Verdun) qu’il avait placés dans ce royaume et qui en furent ensuite soustraits en tissa lourdement la trame guerrière.

Le royaume qui devait finalement échoir à Charles le Chauve comprenait la Neustrie avec la marche de Bretagne bien tenue en main pendant un temps grâce au Nominoé, la province ecclésiastique de Reims et tous les pays en deçà de la Meuse, une grande partie de la Bourgogne avec Lyon et Genève, toute la Provence, l’Aquitaine, et enfin la Gascogne et la Septimanie avec leurs marches. Ce royaume étoffé couvrait à peu près les anciennes Gaules. Il mêlait l’ancienne terre des Gaules, la tradition carolingienne portée par l’archevêque de Reims, les lignages des noblesses méridionales à la mémoire si profonde, les églises de Neustrie. C’était un vrai royaume né de l’Histoire. En 839, l’empereur demanda à Lothaire de choisir entre ce territoire et son voisin qui comprenait Aix-la-Chapelle et Rome : Lothaire prit les cités impériales et reconnut à Charles le royaume occidental. Il devait, on le sait, oublier ses promesses.

Ce royaume ne fut qu’en partie seulement maintenu à Verdun, et il ne cessa, par la suite, de hanter les rois de la dynastie carolingienne de l’Ouest qui regardèrent souvent vers les terres perdues au partage de 843. D’autre part, cette création liée à la fin du règne impérial était sans doute venue tard, parce qu’il fallait que chaque fils de l’empereur ait un royaume selon la coutume, mais aussi, et sans doute surtout, parce que des dotations suffisantes devaient assurer la satisfaction des puînés et la paix de l’Empire, préoccupation majeure de Louis le Pieux.

C’est pourquoi, au décès de l’empereur, la discorde éclata entre ses fils, les aînés refusant de reconnaître à Charles le royaume créé par leur père. Lothaire, pourtant largement pourvu en 839, désormais seul empereur, souhaitait tout reprendre et décider seul de l’administration de l’ensemble de l’empire qu’il gérait désormais. Louis de Germanie, accroché à ce qui lui restait, à savoir le cœur bavarois de ses anciens territoires, fut un temps l’associé de Lothaire et, ensemble, ils firent tout leur possible pour dépouiller Charles auquel pourtant Lothaire avait promis protection en 839. Les guerres et pourparlers qui remplirent les années 839-843 constituent l’épreuve probatoire de la France.

L’année 841 marqua cependant la fin de l’entente entre l’aîné, Lothaire, et Louis le Germanique qui donna son soutien à Charles le Chauve pour repousser la grosse armée que leur avait envoyée Lothaire. De ce combat sanglant, qui eut lieu à Fontenoy près d’Auxerre, le 25 juin 841, les troupes des deux puînés sortirent en miettes mais elles avaient repoussé l’armée de Lothaire, et l’on ne fut pas loin de voir dans cette victoire un jugement de Dieu.

Avant qu’une année ne se soit écoulée après cette terrible bataille de Fontenoy, les deux plus jeunes frères décidèrent de contraindre Lothaire (et Pépin) à la paix. Ils prêtèrent entre eux le serment de ne point entrer dans une ligue que forgerait Lothaire contre l’un d’eux, tant ils étaient las des revirements et des ruses de leur aîné. Profitant de la position de repli où celui-ci se trouvait au début de l’année 842, ils fixèrent un lieu de rencontre à Strasbourg, et, s’étant réunis, ils nouèrent le 14 février une entente que l’on appela les Serments de Strasbourg.

La portée politique des serments échangés est indéniable, et les textes, qui en sont connus grâce à Nithard, donnent un éclairage particulier sur la naissance de la France qui est déjà une réalité bien vivante par sa langue, notamment. Ses habitants savent qu’ils utilisent des mots empruntés au vieux fonds réputé gaulois comme au vocabulaire plus récent que l’on dit germanique, mais ils pensent qu’ils parlent la langue de Rome, car c’est bien là le sens du terme Langue venue avec l’administration romaine et qui a beaucoup évolué depuis la conquête des Gaules par César.

Le latin reçu de Rome avait subi de multiples transformations au sein de l’Empire romain où l’armée circulait inlassablement, de province en province et de siècle en siècle. A la fin de l’Empire, le brassage des peuples par les enrôlements de Barbares dans l’armée, les cantonnements sur les frontières les plus variées avaient engendré un latin populaire, la déjà très différent du latin classique parlé et écrit par les grands auteurs des deux premiers siècles. La fin de l’institution impériale romaine et le cloisonnement linguistique des royaumes barbares ont ensuite amorcé une lente évolution d’où devaient sortir les différentes langues européennes filles du latin, parmi lesquelles les langues de la France et de l’Italie furent les premières à se manifester. Le cheminement fut long, presque imperceptible dans la seule durée d’une génération, mais le résultat était sensible dès le vie siècle dans certains royaumes.

L’évolution du latin en Gaule, à la fin du vie siècle, permettait à un grand nombre d’habitants de comprendre l’essentiel d’un discours latin, langue démodée, mais dont la plupart des mots, sinon la grammaire, avaient encore un sens pour eux. Ils parlaient d’ailleurs un langage qui, pour être différent du latin, n’était à leurs yeux pas totalement autre. Or, si l’on parlait un latin que l’on savait modifié, on n’osait guère l’écrire, et l’on voulait toujours recourir au bon latin lorsqu’il s’agissait de faire cet acte lettré entre tous qui est celui d’écrire. Ce latin d’écriture n’était pas le latin « classique », mais un « bas latin » légué par le Bas-Empire. C’est bien cela qu’entendait dire Grégoire de Tours par les notables de son entourage : « On ne trouve personne qui soit capable de consigner par écrit (en latin classique) les événements présents. » Il explique alors pourquoi lui-même a osé écrire dans une langue qu’il sait abâtardie, le latin rustique : « Je me suis dit que, pour que le souvenir du passé se conservât, il devait parvenir à la connaissance des hommes à venir, même sous une forme grossière. » Il soutenait alors son courage en remarquant qu’ « un rhéteur qui philosophe n’est compris que du petit nombre, mais celui qui manie la langue rustique se fait entendre de tous ». Il sait que le latin rustique qu’il dit écrire, par modestie peut-être, sera compris de ces hommes qui, chaque jour, parlent une langue encore plus transformée.

La langue parlée des temps mérovingiens ne nous est pas connue. On la devine à travers les fautes régulièrement répétées des auteurs qui écrivent en langue latine et cèdent parfois à la pression de la langue parlée qui en est encore si proche (réduction des cas de déclinaison, naissance de l’article : le, la, etc.). La sonorité de cette langue tout orale est encore plus attachante. On perçoit une prononciation particulière à la Gaule et nouvelle au point que le roi Chilpéric aurait voulu introduire de nouvelles lettres dans l’alphabet (le D et le T étaient parfois « mouillés »).

Trois siècles plus tard, la langue parlée s’est encore plus éloignée du latin, qu’il soit vulgaire, rustique ou classique. Au même moment, par les effets de la renaissance carolingienne, le latin écrit faisait de sensibles efforts pour se rapprocher du latin classique. L’écart s’était bientôt tellement creusé que le latin, devenu langue morte, n’était plus compris par la majorité des habitants de la France qui durent s’appliquer à son étude, du moins certains d’entre eux. Les enquêtes réalisées dans le domaine grammatical (Bède, Alcuin, Donat) aussi bien que lexical (Synonymes) avaient permis de restaurer la langue latine en retrouvant celle des grands auteurs et des Pères de l’Église. Les différences entre ce latin néo-classique et la langue parlée n’en étaient devenues que plus évidentes.  Et pourtant, au moment des Serments de Strasbourg, les représentants de la France pensaient encore qu’ils parlaient une langue romaine.

Ainsi s’explique l’ouvrage de Nithard, écrit en latin néo-classique et qui, voulant reproduire un discours oral, introduit comme une citation le premier véritable texte connu en langue parlée que l’auteur qualifie de langue qu’il place au même niveau que le tudesque parlé en Germanie.

Langue des Serments de Strasbourg, frontières de 839 qu’il fallut réviser à Verdun, ne suffisent pas à définir le royaume qui s’affirme. Son attachement au christianisme, dénominateur commun de tous les pays issus de l’empire, revêt dans le royaume occidental une plénitude qui vient de ce qu’il fut tôt christianisé (mais sans doute pas plus que l’Italie), et plus encore de ce qu’il fut le seul et véritable point de départ des missions évangélisatrices en Europe. C’est un point important, qui soutient toute la trame du récit de la naissance de la France.

La religion chrétienne était au IXe siècle celle de presque tous les royaumes de l’Occident européen, ainsi que du grand empire de Byzance qui n’était pas encore séparé du pontife de Rome. On pouvait la qualifier de « romaine » (par référence au pape), « nicéenne » (selon le Credo établi au concile de Nicée de 325) ou d’ « universelle », c’est-à-dire catholique. Depuis Clovis, elle constituait le ciment unificateur du monde franc. Les ancêtres des Carolingiens, au dernier siècle mérovingien, ont mis en évidence la totale adéquation entre les termes « franc » et « chrétien », au point que Charles Martel apparut en 732 comme le chef de la cohorte des « Francs », des « Chrétiens », des « Européens », ces termes étant reçus comme synonymes les uns des autres dans le récit de la bataille de Poitiers que fit l’Anonyme de Cordoue. Les Serments de Strasbourg illustrent totalement cette définition de la France parce qu’ils furent échangés pour « l’amour de Dieu », ce même Dieu invoqué dans les promesses de fraternité formulées par les rois. Avec Dieu, le roi est en effet la clé de voûte de la définition de la France, au milieu du IXe siècle. La France est un royaume dont le roi est le trait d’union sacré entre l’ordre divin et l’ordre humain, partie visible et responsable d’une royauté établie sur deux autres forces : l’Église et les grands qui représentent le peuple.

Les grands sont mis en pleine lumière au milieu du IXe siècle, non plus pour hisser le roi chef de truste sur le pavois, comme jadis, mais pour participer activement à la naissance de la France. Suivons l’entourage de Charles à Strasbourg. Il est composé de grands, laïcs et ecclésiastiques, comtes, évêques, abbés, quelques ducs aussi. Certains d’entre eux peuvent évoquer sans mensonge les titres de consuls portés par leurs ancêtres au temps de Rome, ou encore le compagnonnage de Clovis. Ils pourraient longuement rappeler les services passés. A l’heure de la naissance de la France, leur rôle est essentiel.

En 842, les serments des frères-rois auraient été sans effet si les grands de l’une et l’autre escorte n’avaient connu, compris et confirmé la teneur de ces serments. C’est pourquoi Louis le Germanique parla en langue romane afin d’être compris des fidèles de son frère. Après l’échange des serments royaux, les grands de l’entourage de Charles prirent la parole dans leur propre langue et firent la promesse de ne pas soutenir leur roi s’il venait à manquer à sa parole. Voici ce qu’ils dirent en une langue française vieille de plus de mille ans, et qui a tant servi, tant vécu, qu’il faut tout de même la traduire. Ils s’engagèrent au nom de tout le peuple qu’ils représentaient et comme indépendamment du roi :

« Si Louis observe le serment que son frère Charles a juré et si Charles, mon seigneur, ne le maintient pas, si je ne peux le convaincre, et si ni moi ni nul autre ne peut le convaincre, alors je ne lui serai d’aucune aide contre Louis. »

On note le rôle de conseillers tenu par les grands qui promettent d’intervenir auprès de leur roi si celui-ci oubliait ses engagements mettant ainsi la paix en danger. On voit que les grands peuvent apporter ou refuser leur aide au roi. Ils avaient en effet entendu les deux rois se promettre un mutuel soutien pour l’amour de Dieu, du peuple chrétien et du bien commun. Cela les concernait, car ils appartenaient à ce peuple chrétien dont, à travers leurs charges comtales, ils étaient responsables. Ils devaient être garants du bien commun. Le rôle du groupe social que l’on nomme aristocratie est bien défini, ainsi que sa mission essentielle qui est politique. Sans elle, le roi ne peut gouverner, ne peut faire la guerre et la paix

On vit encore les grands, au printemps de l’année 843, lors des longs préliminaires du traité de Verdun aller d’un frère à l’autre à la recherche d’une triple concorde, à travers ambassades, suggestions, assurances dont ils prirent parfois l’initiative, notamment face à Lothaire qui demandait de rapides et immédiates réponses. On n’ignore plus que l’attachement du comte de Chalon à Charles le Chauve explique un coude du tracé de la frontière orientale et laisse ce comté dans le royaume occidental, tandis que la préférence du comte de Cambrai pour le service de Lothaire en explique un autre au nord.

L’aristocratie présidait à l’acte de naissance de la France et, ce faisant, elle affirmait son rôle, déjà évident en 842, dans l’exercice du pouvoir royal. En outre, et cela est particulièrement sensible dans les options prises à Verdun, elle représente une force attachée aux traditions régionales, enracinée dans les pays. Par elle, la France est l’œuvre de tous.

La place importante de l’aristocratie dans la définition du pays en 843 s’est trouvée confirmée à l’automne de la même année, lors du plaid (assemblée générale) qui se tint à Coulaines près du Mans. Là, en le roi et les grands mirent par écrit les termes d’un accord sur les droits et les devoirs réciproques du roi et de l’aristocratie, afin d’assurer le bon gouvernement de la France. Il en ressortait que le roi agissait avec l’aide et le conseil
que les grands ne pouvaient pas lui refuser, et l’on précisa aussi que tous devaient œuvrer pour le bien commun et le bien de chacun. La première loi fondamentale et fondatrice de la France venait de naître.

La_naissance_de_la_France_[...]Mussot-Goulard_Renée 

Née d’une définition territoriale, d’une langue commune, d’une religion partagée, de traditions, et de la volonté des hommes qui présidèrent à sa naissance, la France est une réalité au milieu du IXe siècle. Les siècles suivants la modifièrent sans renier cette identité. Mais la question initiale n’en demeure pas moins posée, au temps même de son affirmation comme royaume durable : celle de son nom.

Le territoire de Charles, la France, fait incontestablement référence au peuple des Francs. Ni roi de la seule Aquitaine, ni roi de la seule Neustrie, ou d’une part d’Austrasie et de Bourgogne, Charles fut, d’emblée, roi des Francs : c’est bien la titulature que ses monnaies reproduisent dans tout le royaume dès son accession à la royauté. Ce roi assuma l’héritage du regnum Francorum, même si ce terme n’a plus, au IXe siècle, la signification qu’il avait au moment de l’apparition des Francs dans l’Histoire. Le sens du mot « Franc » ou « Français » dans les deux cas) est alors en complète mutation, mais ce terme évoluera encore dans son contenu, bien après le temps de Charles le Chauve, sans remettre en cause un point essentiel et bien évident : les Francs sont le peuple éponyme de la France. Comment étaient-ils perçus au moment du choix de 843?

Le nom des Francs a peut-être été mentionné dans une œuvre latine du IVe siècle qui rapporte, parmi les victoires romaines alors vieilles d’un siècle, un chant de victoire des légionnaires romains. Les Romains, selon cette Histoire Auguste, auraient vaincu de redoutables tribus qui se disaient elles-mêmes « franques », échappaient à l’autorité impériale, vivaient hors des cadres institutionnels romains. Ces peuples réputés libres (de Rome) étaient installés aux limites de l’Empire, sur les frontières des Gaules. Peu après, le manuscrit de Vérone (entre 285 et 297) énumère parmi les troupes auxiliaires employées par les Romains à la garde des frontières impériales,  les franci Gallovarii  ce qui peut donner matière à réflexion.

Les Galli étaient alors réputés romanisés, les Franci toujours barbares, combattant selon leurs propres habitudes, même si leur enrôlement dans l’armée romaine leur assurait une place grandissante dans les cursus de l’Empire. Ils n’étaient pas toujours dociles. On les vit en effet, à la fin du IIIe siècle, soutenir en plusieurs points de Gaule les révoltes des Bagaudes et participer à diverses tentatives de prise de pouvoir de la part de généraux ambitieux. Ils n’en regardent pas moins vers Rome. Les tribus franques du IIIe siècle peuvent être repérées, notamment par l’archéologie, en plusieurs points du romain.

L’apparition du terme général de « Francs » est tout à fait contemporaine des derniers siècles de l’Empire romain, et il ne semble pas que l’on ait pu les entrevoir comme un ensemble avant cette période. Les tribus regroupées sous cette appellation étaient parfois connues sous leurs noms particuliers dès le temps de César, comme les Sicambres, peuple dont se souvenait Grégoire de Tours au vie siècle dans une formule désormais célèbre où Clovis, royal catéchumène, était appelé « fier Sicambre ». Les différentes tribus, dont les noms sont connus (Hérules, Chattes, etc.) et qui sont anciennes, furent à la fin de l’Empire romain regroupées sous le nom de Francs, ce qui signifie bien qu’elles reconnaissent alors entre elles des points communs, notamment vis-à-vis de Rome.

L’enquête archéologique a beaucoup enrichi la connaissance des tribus germaniques d’outre-Rhin, ce qui, joint à la lecture de la Germanie de Tacite, permet une approche relativement sérieuse de la civilisation de ces contrées aux premiers siècles du premier millénaire. Mais il est difficile d’appliquer sans réserve les caractères reconnus aux Germains d’outre-Rhin aux Francs du temps de Clovis, venus pour partie de Tournai, car leur passé en Gaule Belgique n’est assuré ni dans sa durée ni dans ses effets. Rien n’autorise à assimiler ces peuples les uns aux autres, à les confondre. Enfin, cela ne résout pas la question de l’origine des Francs, thème favori de tout discours les concernant.

Les origines les plus lointaines des Francs ont fait couler beaucoup d’encre, opposé des écoles, envoyé parfois les tenants de thèses nouvelles en prison, suscité toutes sortes de partis pris. Du vie siècle à nos jours, on a sans doute tout envisagé. Pour l’entourage de Grégoire de Tours, il fallait qu’ils soient pannoniens puisque tel avait été Martin, patron de la Gaule, dont le corps reposait à Tours, vénéré de tous. Pour les humanistes du XVIe siècle qui chantaient comme Homère avait chanté ils devaient être troyens. D’autres encore en firent des Scandinaves. La tentation est grande de suggérer, encore, une hypothèse. C’est dire que chacun a placé en ces origines l’exaltation d’un rêve, le soutien d’une action. En fait, le problème des plus lointaines résidences des Francs a moins d’intérêt que la référence historique qu’ils représentent au moment où ils deviennent le peuple éponyme d’un grand royaume.

L’image des Francs était-elle alors celle d’un peuple hostile à Rome et étranger à ses traditions ? Les souvenirs évoqués plus haut pourraient le laisser supposer et aussi les grandes ressemblances entre Gaulois et Francs. Les Francs seraient-ils les vengeurs des Gaulois vis-à-vis de Rome? Les vieilles divinités gauloises étaient encore honorées en Gaule du Nord aux temps des Mérovingiens, objets d’inquiétude pour l’Église qui pouvait alors recenser des superstitions de toutes provenances parmi lesquelles celles de la Gaule n’étaient pas les moins nombreuses. L’archéologie invite à comparer les temps gaulois et les temps francs. Entre les tombes des chefs gaulois entourés de leurs armes, bijoux, trésors, chevaux, et la sépulture du roi franc Childéric, paré du bracelet et du torque, accompagné d’une fosse à chevaux, entièrement armé et muni d’une grande quantité de pièces d’or, on constate des rites d’ensevelissement très voisins. Dans l’un et l’autre cas, le chef de guerre s’apprête à comparaître devant ses dieux, rehaussé de tout ce qui a fait son prestige dans la société des hommes. Quant au village franc, il est si proche du village gaulois dans l’implantation des maisons, le choix des matériaux de construction, les techniques utilisées que parfois l’archéologue a pu hésiter un temps avant d’attribuer à l’une ou l’autre époque un habitat fortuitement découvert et que ne faisait connaître aucun texte.

En fait, les traditions gauloises avaient survécu à l’Empire romain mais il est vrai que, humbles, rustiques, elles ont longtemps échappé à l’investigation des chercheurs, historiens ou archéologues captivés par l’éclat de la romanité. Aujourd’hui, à côté des réalisations de l’architecture romaine, riches en pierres, briques, mosaïques, l’archéologue repère et étudie les maisons villageoises où le bois se mêle aux autres matériaux, ainsi que les parures très colorées sinon finement ciselées, les vases à cuire dont les techniques de fabrication remontent parfois aux premiers temps de l’agriculture. En tout cela, Gaulois et Francs se ressemblent. Mais ce n’est pas une raison pour faire de la référence franque une revanche des Gaulois contre Rome. D’ailleurs, ce n’est pas au moment de l’arrivée des Francs mais bien plus tard que cette référence franque fut choisie par les habitants des Gaules. Il y fallait d’autres motifs, sans totalement nier toutefois cette continuité repérée et sensible.

Une remarque demeure en effet : les Francs n’ont pas rapidement donné leur nom à la Gaule. Les années qui suivirent la conquête des terres gauloises par Clovis et sa descendance virent bien naître le territoire des Francs, mais le pays se nommait encore la Gaule. Le passage du nom du peuple au nom du territoire est plus tardif et n’arrive à complète réalisation qu’après l’avènement de la dynastie carolingienne. Si, par la suite, et longtemps après le traité de Verdun, on utilisa encore dans les milieux cultivés le terme de Gallia pour désigner la France, on est en droit de se demander si c’est par regret de la Gaule indépendante ou, au contraire, par souci de paraître nourri de culture romaine, l’Antiquité ignorant bien évidemment la France.

Il n’en est pas moins vrai qu’en ce siècle tout occupé de renaissance antique que fut le XVIe siècle, Pierre de Ronsard écrivait en 1572 une à laquelle répondait, en 1582, la de Guy Le Fèvre de La Boderie. Francs et Gaulois étaient toujours présents et unis dans le mythe des origines.

Lorsque le nom de la France s’affirma, les Francs n’étaient pas seulement perçus comme les successeurs des guerriers de Vercingétorix. Des souvenirs plus récents étaient venus se superposer aux autres. Après le temps de l’hostilité, les rapports des Francs avec le monde romain se sont progressivement modifiés. Passé le temps de l’indépendance, ils sont tout à fait ralliés aux visées de Rome. L’archéologie les révèle un peu partout sur le sol de la Gaule romanisée, et d’abord entre Loire et Seine où ils constituent les corps de soldats d’élite des milices auxiliaires romaines, mais on les signale aussi aux abords des cols pyrénéens. Leur nombre va croissant à l’intérieur du Limes comme c’est un peu partout le cas dans l’Empire pour un certain nombre d’autres peuples barbares. En Gaule, leurs contacts se font de plus en plus étroits avec les Romains, au gré des relations quotidiennes. Bientôt, ils forment le quart puis le tiers, et enfin la plus grande partie des armées des régions comprises entre Loire et Seine, au point qu’au Ve siècle, le chef romain de la milice de ce territoire, Aegidius, fut parfois appelé qu’il faut entendre comme chef des troupes franques qui lui étaient confiées et servaient dans l’armée romaine.

Franchissant un degré dans leur mise en place au sein des troupes impériales, à la fin du IVe siècle, et plus encore au Ve siècle, des Francs ont assumé le commandement de certaines milices frontalières, par exemple entre Seine et Rhin. Les soldats francs n’étaient plus isolés dans un monde romain, ils avaient auprès d’eux leur famille, et, après le service armé, ils demeuraient établis sur le sol de la Gaule romaine, bénéficiant du droit d’installation reconnu aux vétérans. Jusqu’en 476, année qui marqua la fin de l’Empire, ils ont servi avec vigueur les intérêts de Rome qui n’étaient plus différents des leurs. Au milieu du Ve siècle, le chef franc de la région de Tournai, Childéric, joua un rôle important dans l’administration autant que dans les combats, non seulement dans sa région, mais dans le domaine gouverné par Aegidius. Il assura, notamment, la garde du pouvoir auprès du comte Paul, à partir de 464, et, en 476, nommait à certains postes d’administration romaine des hommes de son choix, ce qui montre l’ampleur et l’aire de son action. Le successeur d’Aegidius, Syagrius, avait beaucoup moins d’importance que Childéric lorsque sonna la dernière heure de la puissance romaine.

A la fin de l’Empire, les Francs avaient déjà longuement cohabité avec les Gallo-Romains et ces contacts avaient modifié leurs genres de vie, leurs croyances. D’une façon plus générale, l’acculturation des Francs à Rome était largement avancée. La fusion des peuples était entamée. La romanité, l’Empire, avaient été acceptés par les Francs.

Aux temps carolingiens, ni l’une ni l’autre de ces références n’étaient oubliées, et, à travers les temps mérovingiens, par la renaissance carolingienne, l’Empire et l’unité étaient plus que jamais présents dans les esprits. Le règne de Louis le Pieux les avait préférés à toute autre notion. En 843, le grand Empire carolingien n’était plus. Restait l’unité autour de laquelle s’est forgé le royaume de France.

L’unité acquise et sauvegardée du royaume occidental après le traité de Verdun fut l’assise durable de la notion de France. Le territoire mérovingien, né de la conquête, transmis comme un bien patrimonial, avait été sans cesse découpé et redécoupé en multiples royaumes qui changeaient dans leurs limites à chaque succession et prenaient le nom de leur titulaire ou celui d’une résidence promue au rang de capitale. Il n’y avait généralement pas de territoire unique mais une juxtaposition de territoires ayant chacun son roi et dont l’ensemble se nommait regnum Francorum et chaque roi un rex Francorum. Rares et courtes furent les périodes d’unification, comme par exemple les sept années restées légendaires du règne de Dagobert. Le territoire partagé ne pouvait pas se nommer Francia.

Les Carolingiens évitèrent l’éparpillement, dans un premier temps du moins. Carloman entra dans les ordres avant l’accession à la royauté du premier Carolingien, Pépin, que l’on a coutume d’appeler Pépin le Bref.

Ensuite, le frère de Charlemagne, autre Carloman, ne régna que trois ans, donnant ainsi à l’aîné la possibilité de regrouper les terres franques. Au moment de la première succession impériale, celle de Charlemagne, le poids des puînés avait cessé d’être redoutable puisque la terre gouvernée par les Francs dépassait l’étendue des anciennes Gaules et permettait, de ce fait, les partages. C’est dans ce sens que, dès 806, l’empereur-roi avait prévu la division du territoire, mais ses dispositions restèrent sans effet puisque au moment de son décès, en 814, il n’avait plus qu’un seul héritier pour l’Empire et pour les terres franques, tandis qu’en 813 le royaume d’Italie était échu à Bernard, fils du défunt roi Pépin et petit-fils de l’empereur Charles. La succession italienne fut immédiatement révisée par Louis au décès de son père. Louis serait, pour l’Histoire, le défenseur de l’unité. Du moins le désirait-il, même si l’affaire italienne lui valut un temps la réprobation de l’Église et une pénitence publique.

L’unité désirée par Louis pour l’Empire ne put se réaliser pour les royaumes, parce qu’il fallait désamorcer, en dotant tous les fils selon la coutume, les troubles qu’auraient pu susciter les exclus : cercle sans issue où se brisa maintes fois le nouveau royaume de France. Pas assez sérieusement cependant pour que cela puisse remettre en cause le royaume de Verdun ou celui qui naquit des aménagements qui suivirent. Les découpages
furent très éphémères, de 879 à 882 par exemple, et le plus souvent il y eut un héritier unique, naturellement, ou par éviction d’un enfant réputé trop jeune, comme en 954, lorsque Lothaire devint seul roi, au préjudice de son jeune frère, Charles. Enfin, en 888, 922 et 923, les grands eurent recours à l’élection, dans un autre lignage que celui des Carolingiens, ce qui écartait toute idée de partage. L’unité l’emporta sur le morcellement et assura la longue vie du nouveau royaume. La France représente la concorde et ses corollaires, la paix, la force. C’est, au sens plein du terme, un royaume uni.

La création occidentale de Louis avait d’autres atouts unitaires, dont le moindre n’était pas sa place dans la chrétienté et l’alliance de son roi, de son peuple et de son Dieu. Alliance nouvelle qui faisait du royaume franc un nouvel Israël. Cette image, longuement polie et diffusée au temps de Charlemagne, avait ses racines dans le royaume occidental. Là se trouvaient aussi les villes des sacres royaux, Soissons, Saint-Denis ainsi que la cité où Clovis professa la foi du Christ, Reims. La Germanie de Louis ne possédait pas ces références, et le pays médian avait les hauts lieux impériaux (Louis le Pieux, en 839, lui avait attribué la curia c’est-à-dire Aix) mais non ceux de la royauté. Le titulaire du royaume occidental s’installait dans les basiliques et les souvenirs de la royauté franque, chrétienne. Le symbole attaché à Reims, berceau de la catholicité franque, n’échappait à personne, bientôt on y ferait connaître, sous les voûtes de Saint-Remi, la légende de la Sainte Ampoule. A Saint-Denis gisait Pépin, déjà bénéficiaire d’un culte autour de son tombeau, et bientôt allait naître, sous la plume des moines, le nécessaire trait d’union entre les Carolingiens et leurs prédécesseurs dans les Gesta de Dagobert.

Le territoire dessiné par Louis le Pieux était-il l’œuvre du hasard ? La réponse que Nithard fournit à l’historien mérite réflexion. Ce contemporain des événements, de souche carolingienne, était bien placé pour suivre de près les événements des années 837-839. Ayant convoqué Lothaire dans son palais de Worms, l’empereur Louis lui dit : « Voilà, mon fils, comme je te l’avais promis, tout l’empire devant toi : divise-le comme il te plaira. Mais, si tu le divises, Charles choisira les parts; si, au contraire, c’est nous qui le divisons, ce sera toi qui choisiras les parts. » Après hésitation, Lothaire décida de laisser son père faire les parts, et ensuite, entre la part médiane et celle de l’Ouest, il choisit la part médiane, la plus importante il est vrai. Il déclara que Charles aurait la part occidentale, « que telle était sa volonté ». Ce passage de Nithard est essentiel, il rappelle la manière dont fut délimité le territoire occidental, pour lui-même, en tenant compte des réalités de l’Histoire, de l’assemblage des régions, des symboles qui lui étaient attachés et lui donnaient une vie, un nom. Ce n’est pas la « meilleure part » réservée à un fils tardif, en réponse aux incessantes sollicitations d’une jeune impératrice trop écoutée. Il faut nécessairement réviser ce cliché et remplacer la faiblesse présumée de Louis le Pieux par un acte de décision impériale volontaire et ferme. Le populus Francorum représenté par les grands à l’assemblée de Verdun de 843 affirmait que ce territoire était un véritable royaume.

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