L'expansion française - De la Syrie au Rhin conférences faites au Foyer (Louis Madelin, 1918)
L’expansion française – De la Syrie au Rhin : conférences faites au « Foyer ». by Madelin, Louis, 1871-1956 Publication date 1918

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L’expansion française – De la Syrie au Rhin conférences faites au Foyer (Louis Madelin, 1918) – Le rêve des capétiens,
Reproduction in extenso, p. 162 – 193

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Mesdames, Messieurs,

Étudiant l’année passée, à cette même place, l’expansion française hors d’Europe avant 1789, j’étais amené tout naturellement, dès ma première conférence, à chercher dans le caractère français la raison d’être d’un esprit d’entreprise qui, nous l’avons vu, fut constant. Le secret de cette mentalité, je le trouvais bien facilement — c’est toujours à cela qu’il faut revenir pour nous expliquer à nous-mêmes — dans notre triple origine ethnique. Nous descendons de Gaulois, voyageurs très curieux, de Latins, conquérants inlassables, et de Francs, guerriers idéalistes. Comme les Gaulois, nous aimons nous répandre ; comme les Latins, nous aimons conquérir ; comme les Francs, nous aimons imposer nos idées. Et c’est sur ce dernier trait que j’avais insisté parce que, plus qu’aucun autre, il me paraît caractériser notre état d’esprit et nos entreprises — hors d’Europe, nous l’avons vu l’année dernière — en Europe, nous le verrons cette année et la suivante.
Nous aimons nos idées. Laissant trop à d’autres le souci de placer des ballots de marchandises, nous avons à l’excès, il faut en convenir, la constante pensée de répandre nos idées. Si le Franc du onzième siècle est chrétien, il brûle de convertir l’infidèle ou d’en extirper l’espèce ; il crie Dieu le veut ! et se met pour trois siècles à la tête de la croisade. Si le Franc, au seizième siècle, adopte avec passion l’idéal classique, il se fait vite, en Europe, le propagateur des idées d’ordre et de discipline. Si, au dix-huitième siècle, il découvre la « philosophie », il la professera avec zèle d’Amsterdam à Pétersbourg, de Berlin à Naples. Si, en 1789, il s’entiche de la liberté, il entendra l’imposer bientôt à l’Europe ; et si, en 1848, il adopte l’idée généreuse des nationalités, il s’en fera, même à ses dépens, le champion de par le monde. Soyons assurés que si le socialisme triomphait un jour chez nous, nous n’aurions de cesse que nous n’ayons socialisé l’univers. Au triomphe d’une des idées qui nous sont chères, nous sacrifierions nos plus évidents intérêts. Disposition à la fois admirable et dangereuse qui nous a déjà exposés à mille aventures, mais qui fait de nous la nation la plus admirée et la plus redoutée de ceux qui savent notre histoire. Dès qu’une idée nous possède, nous nous estimons ses champions-nés et c’est, sous des formes bien différentes, ce mysticisme idéaliste qui nous a menés au Saint-Sépulcre avec Godefroy de Bouillon et dans les capitales de l’Europe entre 1792 et 1812.

Un peuple qui est à ce point entiché de ses idées qu’il en fait le point de départ de ses entreprises, s’estime fort au-dessus des autres et, au risque de passer pour un nationaliste échauffé, je dirai qu’il a raison. Car il domine le monde de toute la hauteur qui sépare l’idée de l’intérêt et la pensée de la marchandise.

Il n’est donc pas étonnant qu’il ait toujours entendu conduire le monde puisque, à maintes reprises, il l’a, par la puissance de ses concepts, transformé et bouleversé.


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Le Français a toujours rêvé de dominer le monde moralement, parfois matériellement.

Cette domination universelle, une seule nation l’avait paru réaliser : les Latins avaient porté des limites de l’Inde aux frontières de l’Ecosse actuelle, du Soudan africain aux forêts de Germanie le respect des armes et des lois de Rome, l’usage de sa langue et la force de sa pensée.

Lorsque les barbares eurent dépecé l’Empire romain (pardonnez-moi de remonter au déluge, au moins à celui qui noya l’Empire d’Occident), il parut que c’en était fait de la domination universelle. En vain, un César réfugié à Constantinople s’intitulait-il «empereur romain » à peine étendait-il son empire au bassin oriental de la Méditerranée. L’Europe occidentale était en déshérence.

Seule l’Église chrétienne, installée précisément à Rome à l’heure où se dissolvait l’Empire, maintint une certaine unité idéale entre les membres de ce qu’on appela dès lors la Chrétienté : Italie, Espagne, Germanie, Angleterre, France étaient les membres disjoints de la Chrétienté dont le chef spirituel était le pontife romain. Celui-ci, cependant, voyait cette Chrétienté attaquée ; le paganisme qui avait, avec les invasions barbares, reconquis une grande partie de la Germanie ; le schisme qui allait arracher à la Rome chrétienne tout l’Orient byzantin, et, dès le septième siècle, l’Islam qui, parti d’Arabie, allait, avec la rapidité d’une véritable inondation, envahir non seulement l’Asie occidentale et l’Afrique du Nord, mais l’Europe elle-même par ses extrémités, étaient des dangers bien graves que ne suffisaient pas à conjurer les paroles parties du siège de Pierre.

Il fallait à la Chrétienté, sans cesse menacée, un champion ; ce champion fut la France. Les barbares occupaient encore l’Occident, que déjà l’Église avait vu dans le roi des Francs l’homme qu’il lui fallait. A peine baptisé à Reims, Clovis avait été, par la clairvoyance des évêques de Gaule, élu « champion de l’Église ». Du nord au sud, les prélats de Gaule lui avaient partout ouvert la voie.

Lorsque, plus tard, la Papauté se sentit prise entre les deux périls : le schisme oriental et les sectateurs de Mahomet, et, par surcroît, menacée chez elle par les Lombards, elle se vit amenée à adopter la thèse des évêques de Gaule qui proclamaient depuis deux siècles le roi des Francs fils aîné de l’Église et soldat de l’idée chrétienne.

Le roi des Francs, seul maître d’un grand royaume, pouvait prêter son bras à la Chrétienté. Les descendants de Clovis s’éteignaient dans l’inertie ; mais à côté d’eux une race vigoureuse de ministres soldats s’élevait, issue d’un grand évêque, saint Arnulf de Metz, et d’un grand homme d’État, Pépin de Landen, famille par excellence chrétienne et militaire. En 732, Charles Martel écrasait à Poitiers les Sarrasins et les refoulait au delà des Pyrénées, arrêtant ainsi, le premier dans la Chrétienté, l’invasion redoutable de l’Islam.

De même que les évêques de Gaule avaient élu la race de Clovis, Rome élut celle de Charles Martel. Lorsque, les Mérovingiens défaillant, le fils de Charles, Pépin s’empara du trône en 752, ce fut après en avoir reçu du pape Zacharie l’autorisation et il rendit à l’Église en services tout et bien au delà de ce qu’il avait reçu d’elle.

Son fils Charles acheva l’œuvre ; en Germanie où il soumet la Saxe païenne au baptême, en Espagne où il conquiert sur les Musulmans la vallée de l’Èbre, en Italie d’où il expulse les Lombards oppresseurs du Saint-Siège et fonde le pouvoir temporel des papes, Charles semble n’étendre son empire qu’au profit de l’idée chrétienne. Et c’est en reconnaissance de tant de bienfaits que, le jour de Noël de l’an 800, le pape Léon décerne, sous les voûtes de la vieille basilique Saint-Pierre, au roi des Francs la couronne impériale d’Occident. Pendant quatorze ans encore, Charles le Grand, Charlemagne, comme disent les moines, va dominer de sa haute taille l’Occident chrétien. Empereur romain, il fait triompher avec lui la nation franque et l’associe à son pouvoir.

On n’imagine pas, mesdames, ce que fut de son vivant le prestige de Charlemagne ; l’empereur qui, d’Aix-la-Chapelle à Rome, de Paris à Barcelone, se faisait obéir, et qui, par ses armes, ses lois, ses écoles, répandait en Occident le respect du nom français, l’imposait aussi bien au delà des limites de son empire : les Slaves de la Vistule, les Grecs des Balkans, les souverains arabes de Mésopotamie et d’Egypte comme ceux de Cordoue et de Grenade, les rois anglo-saxons récemment installés en Grande-Bretagne, le monde tout entier députa vers lui pour obtenir son amitié et son alliance. On espéra qu’à l’Empire d’Occident il unirait l’Empire d’Orient. On crut qu’il allait reprendre aux Sarrasins Jérusalem et le Saint-Sépulcre.

Mais le prestige de l’empereur vivant ne fut rien à côté de celui de l’empereur mort.

Si vous visitez la cathédrale d’Aix-la-Chapelle, on vous fera voir la crypte où repose le corps du vieil empereur.

Son tombeau est un sarcophage antique de style latin : il est le centre d’un caveau au-dessus duquel se dessine un arc d’or. L’inscription porte :

 » Ici repose le corps de Charles le Grand, grand et orthodoxe empereur, qui accrut noblement le royaume des Francs et le gouverna heureusement pendant quarante-six ans. Il mourut septuagénaire l’an du Seigneur 814, le 28 janvier. »

Ce tombeau impressionne encore aujourd’hui ; il devrait plus impressionner encore lorsqu’on songe qu’il fut, quatre ou cinq siècles, un de ces lieux de pèlerinages sacrés où la mort semble engendrer à flots la vie. L’histoire du moyen âge gravite autour du tombeau d’ Aix-la-Chapelle : la légende aidant, Charles, déjà si grand, devint mille fois plus grand.

La décadence même — si rapide — de sa race servait sa mémoire. Ses petits-fils n’avaient su ni conserver intact l’empire qu’il avait fondé ni le défendre contre les injures des barbares. Déchirée par les guerres fratricides des fils de Charles, la Chrétienté allait être foulée par les Normands. Bientôt plongée dans une anarchie effroyable, elle connut la plus extrême misère. Les armes des descendants de Charles furent humiliées, ses lois violées, ses écoles ruinées.

Tout naturellement, les peuples mortifiés évoquaient sa mémoire : des soldats qui avaient servi sous lui avaient fait à leurs petits-enfants le récit amplifié de leurs exploits,
et les petits-enfants avaient, à leur tour, transmis à leurs petits-enfants ces récits magnifiés encore. C’était la consolation de ces âges infortunés, une revanche de l’orgueil
et de l’amour des peuples. Alors la légende s’empara du grand homme : il n’avait pas seulement bataillé sur l’Elbe, sur le Tibre, sur l’Èbre ; tout ce qu’on avait jadis attendu de lui, maintenant il l’avait fait : il avait passé la mer et visité l’Angleterre ; il avait été jusqu’à Cordoue et Grenade poursuivre l’Infidèle ; on l’avait vu non seulement à Rome, mais à Constantinople, mais à Jérusalem, Il avait été le maître de tout le monde connu.

Les prêtres que Charles avait favorisés propageaient ces légendes. M. Bédier, qui a étudié la marche de la légende, l’a vu particulièrement fleurir autour des couvents. Les poètes s’emparèrent de ces récits légendaires, et cent ans à peine après, l’épopée carolingienne se déclamait, des granges d’où elle était en réalité partie et des réfectoires des couvents où elle avait trouvé asile, aux salles de châteaux féodaux et à celles des palais royaux. Cette épopée s’enrichit d’épisodes fabuleux : ces épisodes eux-mêmes se développèrent et constituèrent chacun le thème d’une série d’épopées : ce fut ce cycle de chansons de gestes dont M. Gaston Paris a tiré la matière de son beau livre : l’Histoire poétique de Charlemagne. L’admirable Chanson de Roland, qui, au onzième siècle, trouve son expression dernière, n’est qu’une des épopées du cycle de Charlemagne : elle nous permet de juger de l’auréole qui entoure le règne ; une obscure échauffourée entre l’arrière-garde de Charles et quelques montagnards basques est devenue bataille illustre entre les preux de l’Empereur et les Sarrasins, et la chanson suffirait à nous montrer comment les moindres épisodes de ce règne, déjà si glorieux, ont pu se magnifier. Charles s’y évoque, comme en tant d’autres épopées, l’empereur à large carrure, un géant aux fortes épaules, la tête ornée d’une barbe fleurie, la stature majestueuse, le verbe haut, l’œil plein d’éclairs.

Tel on se le représentait dans sa tombe d’Aix-la-Chapelle. Le bruit courait qu’il y était assis sur son trône, la couronne en tête, le sceptre en main, l’épée au côté,et que sa longue barbe blanche tombait sur ses genoux. C’était le grand empereur qui avait ressuscité l’Empire romain.


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Il fallait s’arrêter à cette vision, mesdames ; moins parce qu’elle est d’une belle allure romantique, que parce qu’elle a une importance considérable pour nous aujourd’hui. A l’heure où la légende grandissait encore Charles, la politique le disputait.

Son empire avait été divisé quelques années après sa mort. Tandis que l’Italie en avait été à peu près détachée, retombant d’ailleurs dans l’anarchie, l’empire continental avait été partagé en trois grands tronçons : à l’est, l’Allemanie, à l’ouest, la Francie, et, entre les deux, une énorme bande de territoire, qui allait de la mer du Nord aux Alpes et à la Méditerranée et qui, du nom de son premier souverain Lothaire, petit- fils de Charlemagne, reçut le nom de Lotharingie. Retenons le fait : cette Lotharingie va être l’objet des querelles dix fois séculaires entre deux races, qui n’est pas close à l’heure présente, car le traité de Francfort de 1871 n’en est que très provisoirement le dernier épisode.

Cette Lotharingie va en tout cas jouer un rôle considérable dans notre causerie d’aujourd’hui, et c’est pourquoi il faut vous la présenter.

Elle ne fut jamais extrêmement précise en ses limites, d’autant qu’elle changea sans cesse, devant être sans cesse morcelée et augmentée ou diminuée dans ses différents morceaux. Découpez une bande de terrain de cinquante lieues à peu près de large, qui irait des côtes des Pays-Bas, aux côtes de la Méditerranée : cette longue bande comprendrait à peu près actuellement les Pays-Bas, la Belgique, la Flandre et l’Artois, toute la a Prusse rhénane », la rive gauche du Rhin avec Aix-la-Chapelle, Cologne, Coblentz, Trêves, Mayence, la Lorraine actuelle, l’Alsace, la Franche-Comté, une partie de la Bourgogne, la Suisse romande, tout le bassin du Rhône enfin de Genève et Lyon à Marseille.

Plus tard, l’énorme bande fut sectionnée en deux parties : la patrie septentrionale, jusqu’au plateau de Langres, garda le nom de Lotharingie proprement dite, Loherraine, Lorraine, vallées du Rhin, de la Meuse, de la Meurthe et de la Moselle, et la partie méridionale prit le nom de royaume d’Arles. Par la suite encore, la Lorraine se divise en Haute et Basse Lorraine, et le royaume d’Arles en une infinité de comtés et duchés, Provence, Dauphiné, Savoie, Bourgogne, etc.

Aix-la-Chapelle se trouvait placée dans la Lotharingie : la ville avait été la capitale de Charlemagne et c’est là que reposait son superbe cadavre ; il sembla que l’aigle y était attaché si bien que le premier Lothaire fut empereur, tandis que ses frères, Louis et Charles, ne furent que l’un roi de Germanie et l’autre roi de Francie. Mais Aix-la-Chapelle étant par la suite retournée aux rois de Germanie, ceux-ci se crurent autorisés — et voici le point de départ d’une longue querelle — à revendiquer et souvent à coiffer la couronne impériale.

Les rois français qui, à Paris, pliaient sous le pouvoir, les rois français qui peu à peu se laissaient opprimer et dépouiller par la féodalité, ne songeaient pas à leur disputer le titre. Et pendant le neuvième et le dixième siècle, l’usage s’établit, fort indûment, suivant lequel le titre impérial restait aux Carolingiens d’Allemagne, puis, la dynastie de Charles éteinte de l’autre côté du Rhin, aux rois des Allemands de la dynastie de Saxe. Othon le Grand, grâce à de hauts faits, et Henri H le Saint, grâce  de grandes vertus, semblèrent avoir donné personnellement à la couronne impériale un éclat digne de Charlemagne, si bien qu’au commencement du onzième siècle la dignité d’empereur semblait inséparable de la possession du royaume allemand.

Cela était d’autant plus grave pour la France que ce titre d’empereur comportait une sorte de suzeraineté morale sur l’Europe chrétienne et en tout cas une suzeraineté réelle sur les innombrables États issus du morcellement de la Lotharingie primitive. On ne disait pas : l’empereur d’Allemagne ; on disait l’empereur, on ne disait pas l’empire d’Allemagne, mais le Saint-Empire romain, ce qui mettait en quelque sorte le titulaire de la couronne impériale à la tête des nations. A Aix-la-Chapelle, on affectait de traiter les rois de Paris, de Londres, de Madrid, en roitelets et leurs États en regnacula, petits royaumes. Les légistes allemands et quelques juristes italiens eussent volontiers soutenu que rois de France, d’Angleterre et de Castille, étant membres de la Chrétienté, étaient, de ce fait, vassaux du Saint-Empire et on verra encore au quatorzième siècle un jurisconsulte français Honoré Bonet, se donner beaucoup de peine pour défendre le roi de France contre les prétentions à la vérité périmées de l’empire : « Comment l’on pourra soutenir que le roi de France ne soit sujet de l’empire. »

Si, en fait, France, Espagne et Angleterre échappaient absolument à la vassalité impériale, l’Italie la subissait. Par une vieille habitude de servilité, l’Italie se croit, au moyen âge, tenue à se jeter aux pieds du César allemand, successeur à ses yeux, par Charlemagne, des empereurs du Palatin. Et le pape, si désireux qu’il soit d’échapper aux serres de l’aigle germanique, est sans cesse forcé de couronner à Saint-Pierre le César venu de Germanie.

Enfin de la Hollande à la Provence, cinquante principicules et cent villes de l’ancienne Lotharingie reconnaissent sa suzeraineté au douzième siècle encore, si bien qu’on verra Bruxelles, Lille, Arras, Liège, Strasbourg, Nancy, Toul, Verdun, Metz, Langres, Besançon, Bâle, Genève, Grenoble, Lyon, Arles et Marseille, relever du Saint-Empire et, par un véritable malentendu historique, du César allemand. Liège est ville impériale, Verdun est ville impériale, Lyon est ville impériale, Marseille est ville impériale, si bien que précisément parce que le roi des Francs, Charles, a porté au plus haut degré la gloire de la couronne franque, l’antique royaume des Francs se trouve, par une sorte de tour de passe-passe, dépouillé des vallées du Rhin, de la Meuse, de la Saône et du Rhône, jadis incontestable possession du roi des Francs Clovis et de ses fils.

Mais les Césars allemands pouvaient-ils songer à restreindre leurs prétentions quand agonisait à Paris, avec les Charles le Simple et les Louis le Fainéant, la race des carolingiens français?


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En 987, un événement considérable (qui n’a d’ailleurs alors aucun retentissement) se produit à Paris. Maîtresse de la capitale, une famille s’intronise ; le comte de Paris Hugues dit Capet, à la mort de Louis V, s’empare du trône.

C’est un tout petit seigneur de l’Ile-de-France. Son domaine, qui, au début, constitue son seul royaume réel, s’étend à peine de Paris à Orléans et à Noyon. Sans doute, il succède théoriquement aux droits du roi carolingien sur tout le royaume de Francie. Mais, à ses réclamations, cent grands et petits vassaux, entre la Manche et les Pyrénées, répondraient tous avec l’insolence du comte de Périgord : « Qui t’a fait roi? » En réalité, il
semble que l’avènement de ces petits seigneurs, qui ne peuvent même pas se réclamer du sang de Charlemagne et ne possèdent pas en propre une province, voue la couronne de France à une définitive humilité. Quelle erreur c’était là ! Voici que prend racine et va se développer cette plante dont nous entendrons tout à l’heure Dante Alighieri dire que « son ombre couvre la chrétienté ».

J’ai eu l’occasion d’insister ici sur ce que fut cette admirable race de Capet et comment une série de princes remarquables, se succédant en deux siècles à Paris, fit du trône de France le plus considérable de la Chrétienté. J’ai, dans une série de conférences, rappelé comment, servis par les légistes dont ils firent leurs conseillers et leurs instruments, les Capétiens surent transformer un domaine minuscule en un énorme royaume et un pouvoir précaire en un principat absolu. Je n’y reviendrai pas, car ce n’est point de leur politique intérieure que j’ai à parler cette fois, mais de leur politique internationale.

Du jour où, soumettant par une série de guerres et de négociations à leur empire les membres disjoints de l’ancienne France, de la Bretagne à la Bourgogne et de la Normandie à la Gascogne, ils affirmaient ainsi qu’ils étaient les successeurs des rois francs des deux précédentes races, leurs regards devaient se porter vers l’est avec d’amers regrets et de légitimes convoitises.

Cette Francie — comme on l’appelait depuis trois siècles — n’avait-elle pas atteint le Rhin et les Alpes dès le règne de Clovis? Pourquoi était-elle de ce côté si réduite? Les auteurs affirmaient que la France devait être la Gaule de César : or, la Gaule de César était comprise dans ses limites naturelles, elle ne s’arrêtait pas à la Meuse, à la Saône et au Rhône : elle n’était bornée que par le Rhin et les Alpes. Dès le règne des princes capétiens, on vit surgir la théorie, qui sera celle de Philippe le Bel et de ses légistes, de Louis XI et de son parlement, de Henri II, de Henri IV, de Richeheu, de Louis XIV, de la Convention et du grand Empereur : la France doit atteindre ses limites naturelles : Pyrénées, Alpes et « rivière du Rhin ».

Ce fut la première partie du rêve des Capétiens. Ils pensèrent, s’ils ne pouvaient l’emporter de haute lutte, ronger peu à peu sur l’est le domaine de la Lotharingie, et, de Bruxelles à Arles en passant par Verdun, Strasbourg, Nancy, Besançon, Lyon, Grenoble, rentrer dans l’héritage usurpé. Et nous allons voir qu’ils y réussirent à peu près et faillirent y réussir complètement. Ce fut la partie pratique du rêve.

Mais ils devaient rêver plus et mieux. Ils étaient les successeurs de Clovis, et, comme tels, ils devaient posséder la Gaule jusqu’au Rhin. Mais ils étaient aussi les successeurs de charlemagne, qui n’a jamais été que pour la rime « empereur d’Allemagne », alors qu’il avait été très réellement, ainsi que l’aflEirme le tombeau d’Aix-la-Chapelle lui-même, « roi des Francs ». Et ils devaient reprendre dans la chrétienté le premier rôle. Ce fut la seconde partie du rêve, la partie magnificence.

Créer à la France, après des frontières utiles, des marches, vrais bastions de son empire, puis des zones d’influence, pousser le plus loin possible ces zones d’influence, en Espagne, en Italie, en Allemagne, dans les Pays-Bas, au besoin tourner les influences rivales et les prendre de dos, nouer d’utiles relations avec les royaumes encore sauvages du nord, avec les Slaves de Russie et avec les Hongrois et les Bulgares, avec la Pologne, avec l’Orient grec, au besoin avec les princes de l’Islam même, c’était déjà un beau rêve, et puisqu’ils le réalisèrent dès le treizième siècle, disons que ce fut un rêve de génie.

Mais il était naturel qu’ils fussent amenés à rêver d’un projet dont la réalisation résoudrait d’un coup la question. Puisque l’Allemagne — agrégat d’États et de villes sous un prince nominal — tirait toute sa grandeur du titre impérial, pourquoi ne le lui arracherait-on pas? Le roi de France, élu empereur, ce serait Charlemagne ressuscité, et, du coup, la France au pinacle. Des tout premiers Capétiens à Henri IV, à Louis XIV, dix rois de France songèrent sérieusement à se faire proclamer chefs du Saint-Empire. Profitant de leurs conquêtes et de leurs efforts, un petit officier corse du dix-huitième siècle arrivera seul à réaliser intégralement leur rêve, et dans de fastueuses proclamations, qui pourraient être datées d’Aix-la-Chapelle, écrira : « Charlemagne, notre auguste prédécesseur. »

Pardonnez-moi de m’étendre sur ces considérations, mais elles éclairent toute cette histoire de l’expansion française en Europe qui fera l’objet des six conférences suivantes.

Chose remarquable et qu’on n’a pas toujours fait assez remarquer, la politique des Capétiens, admirable de ténacité et d’habileté, ne fut si étonnamment persévérante que parce qu’elle fût l’expression d’une politique nationale. On s’étonnera plus tard de voir la Révolution continuer et réaliser des Pyrénées et des Alpes au Rhin la politique des rois qu’elle avait abattus. Mais c’est qu’en réalité, depuis des siècles, la nation n’avait pas d’autre pensée que celle de ses rois. C’est inspirés et en tout cas soutenus par elle que nos rois purent tant. L’erreur de l’Europe en 1789 fut énorme quand elle crut, ainsi qu’il appert des correspondances diplomatiques, que, le trône abattu, il ne pouvait plus être question pour la France de la politique de magnificence et d’expansion. Au contraire : un des griefs de l’opinion vis-à-vis de Louis XV était de n’avoir pas pris les Pays-Bas à l’Autriche en 1750 et vis-à-vis de Louis XVI d’être marié à une archiduchesse, fille de l’empereur, ennemi héréditaire.

La France voulait, dès le onzième siècle, être reportée à la tête des nations : si elle n’ambitionna pas la couronne impériale pour ses rois, elle admit que la couronne royale des lis devait prévaloir contre la couronne allemande ! Elle s’enthousiasma toutes les fois qu’on partit en guerre contre l’Allemagne ; de Bouvines à Valmy, les batailles populaires seront les victoires remportées contre l’Allemand et si l’Anglais fut quelques siècles un voisin incommode et un oppresseur à rejeter, ce fut, dès qu’il était écarté, vers le Rhin que se porta derrière le roi la nation. Il fallait que « les cavaliers français fissent boire leurs chevaux dans la rivière de Rhin ».

Enfin l’opinion était également pour que, de par le monde, les fleurs de lis fussent portées fort loin et très haut : en Italie, aux Pays-Bas, dans la Méditerranée. Les croisades furent très populaires et très populaires les expéditions d’Italie. Impérialiste par cette expansivité dont je parlais au début, la France travaillait, avant ses rois mêmes, à étendre le domaine idéal et les zones d’influence de la France : écrivains, professeurs, artistes, marchands, navigateurs allaient pendant des siècles étendre le domaine de l’esprit français, travaillant ainsi à faciliter les voies au roi de France, et c’est ce que nous montreront les conférences suivantes et celle-ci dès aujourd’hui. En réalité, il y eut collaboration étroite de la nation et du roi pour récupérer l’héritage de Charlemagne sous toutes ses formes et mettre la France à la tête des nations.


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En ce qui concernait l’héritage mondial de Charlemagne, la nation avait toujours refusé de le laisser prescrire : un moine, Adso, se faisait l’organe de l’opinion lorsqu’il écrivait à l’avant-dernier Carolingien de France» Louis IV d’Outremer :  » Tant que subsisteront les rois de France qui ont droit à l’empire, la dignité de l’Empire romain ne périra pas entièrement. Elle vivra en eux. »

A peine les Capétiens étaient-ils installés sur le trône que déjà leurs sujets les incitaient aux grandes revendications. Dans un poème adressé à Robert le Pieux, fils d’Hugues, par Adalberon, il est dit que « les rois de France sont les premiers dans l’ordre des rois ». « Du temps de nos pères, ajoute le poète, le royaume des Français a subjugué les rois des autres États, »

Sous le règne suivant, c’est le chroniqueur Raoul le Glabre qui écrit : « Les rois de France les plus forts et les plus puissants de la chrétienté se distinguaient par leur justice… ; et l’empire, soumis à leur puissance, servit pendant longtemps à décorer leur triomphe. »

A peine la langue française se balbutie-t-elle que les poètes rappellent en vers naïfs aux rois le passé gros d’avenir. Voici la traduction d’un passage entre cent :

Quand Dieu divisa la terre en cent royaumes,
En douce France il plaça le meilleur,
Le meilleur roi eut pour nom Charlemagne :
Celui-ci aima fort la grandeur de douce France,
Dieu n’a point fait de terre qui ne dépende lui :
Il alla prendre Bavière et Allemagne,
Et Normandie et Anjou et Bretagne
Et Lombardie et Navarre et Toscane.

(Couronnement de Loys, traduction de Gaston Paris.)

Vous voyez ici s’évoquer devant le Capétien l’ombre de Charles. Elle ne cessera de hanter les légistes latins, conseillers des rois. Sous Philippe le Bel, Pierre Dubois, dont j’ai l’année dernière ici analysé l’œuvre si curieuse, impérialiste français au service des Capétiens, évoque, invoque Charlemagne <i qui n’a pas d’égal ». On voit ces gens de l’entourage des rois nourris du cycle de Charlemagne ; ils en savaient, en rappelaient les épisodes et toujours pour conclure, d’un ton chagrin, que le malheur des temps seul avait arraché à la Francie la couronne impériale.

Au début, ils étaient embarrassés par la situation d’Hugues et de ses fils : ceux-ci avaient évincé du trône la race même de Charlemagne ; pouvaient-ils cyniquement se déclarer les successeurs de l’homme dont ils avaient détrôné les fils? Mais voici que Louis VI ayant épousé une lointaine petite-fille de Charlemagne, Philippe Auguste, son fils, va se trouver descendant du grand empereur. Cela fait événement. Les poètes appellent Philippe : le Carolide, le petit- fils de Charles ; au sacre du jeune prince, on osera porter devant lui Joyeuse, l’épée de Charles, seule relique du grand homme que Paris eût alors conservée, et, durant ce sacre, le souvenir est rappelé, dans le cérémonial, de « ce roi des Francs qui tant de terres conquit. »

Ce Philippe, est-il étonnant que, sentant couler de ses veines — puisqu’on le lui affirmait — le sang de Charles, il ait, dès sa jeunesse, rêvé de reprendre en totalité, ou tout au moins, en partie, son héritage?

A vingt ans, un baron le voyant songeur lui demanda à quoi il pensait : « Je pense à une chose, c’est à savoir si Dieu accordera à moi ou à l’un de nos hoirs la grâce d’élever la France à la hauteur où elle était du temps de Charlemagne. »

Une telle parole, ne le trouvez-vous pas, mesdames, éclaire des siècles d’histoire.

Il songeait tristement : non seulement la couronne impériale était aux Allemands, mais ils détenaient ces vallées de l’Est, ces Marches de l’Est qui, des siècles, avaient été françaises. Et il se mettait à détester plus encore ces Allemands usurpateurs que cette dynastie normande d’Angleterre qui cependant commençait à menacer la famille capétienne chez elle.

Ce qu’il y a eu d’admirable dans nos rois et certains de leurs ministres, c’est qu’ainsi qu’il convient aux grands cerveaux, ils firent de grands rêves, mais surent fort judicieusement réaliser peu à peu des parties de ce rêve en sériant leurs efforts.

Tout Capétien pense à la couronne impériale, mais en attendant, et un tiens valant mieux que deux tu l’auras, ils s’arrangeront pour arracher aux serres de l’aigle les terres mosellanes, puis rhénanes.

Déjà Henri Ier, le deuxième successeur de Hugues, avait proclamé ses droits sur la Lorraine, réclamant ce « palais d’Aix-la-Chapelle, possession, ajoutait-il hardiment, de ses ancêtres », et tout ce royaume de Lorraine, « détenu par la perfidie de l’empire ». Et comme les princes allemands paraissaient l’obstacle à sa grandeur, il avait, en précurseur hardi, songé à les prendre de dos : la première alliance franco-russe date de ce règne du onzième siècle. Épousant Anne, fille du grand-duc laroslaw de Kiew, il avait vu là le moyen de lier la famille de Capet aux princes russes et par eux aux princes byzantins et le nom grec de Philippe donné au fils de Henri Ier est la marque d’une alliance avec l’Orient. Ainsi, par un pressentiment étrange du futur équilibre européen, par dessus l’Allemagne hostile, un petit-fils d’Hugues tendait la main aux Slaves et aux gens des Balkans.

Mais, je le répète, la revendication antigermanique ne prend toute sa valeur qu’avec le jeune Philippe II qu’on proclame descendant de Charlemagne.

Lorsqu’en 1214, l’empereur Othon, qu’inquiète cette frémissante ambition, s’allie aux Anglais contre nous, on voit se produire un de ces mouvements nationaux qui étonnent jusqu’à ceux qui y ont leur part. Cette date de 1214 est, à cet égard, une des dates capitales de notre histoire. Les Capétiens guerroyaient depuis un siècle, mais tantôt contre des vassaux français, tantôt contre ces princes anglo-normands, moitié français eux-mêmes (car la lutte entre princes anglais et français est presque lutte de famille). Lorsque l’Allemand se déclara contre nous, il sembla que, pour la première fois, roi et peuple vissent là une guerre nationale. Pour la première fois, la nation vibra : gens des communes et chevaliers des fiefs, prêtres et évêques, vilains et moines, hommes et femmes et les enfants eux-mêmes frémirent et chacun courut aux armes : pour la première fois les milices des villes vinrent d’elles-mêmes se ranger autour du roi, tandis que les féodaux les plus indociles accouraient tout bardés de fer ; on vit des prêtres monter à cheval armés d’une simple masse d’armes parce que, les canons leur défendant de faire sanglante blessure, ils comptaient assommer l’Allemand puisqu’ils ne pouvaient le blesser.

Le roi alla solennellement à Saint-Denis chercher  » l’oriflamme », la longue flamme rouge qui était le pavillon royal. Il cria « Dieu et mon roy ! Mont joie et Saint-Denis ! » Mais comprenant de quelle nature était le mouvement national, il parla le langage national. La veille de la bataille, il prononça une allocution où après avoir opposé les Français aux « Teutons » grossiers et injurieux, il dit, le mot est très remarquable : « Et vous, enfans de la Gaule.«

Jamais nation ne s’était groupée avec tant de fougue autour d’un roi : ce roi se sentit une mission sacrée, religieuse. Sur le point de donner le signal de l’action, il leva les mains sur son peuple en armes et le bénit. Cette bénédiction de Bouvines m’a toujours paru un des plus beaux gestes de notre histoire.

Le soir de ce 17 juillet, l’armée impériale était déconfite et on remettait à Philippe, proclamé Auguste, les débris de l’aigle doré arraché aux mains des Allemands.

La France, qui s’était sentie remuée d’un sentiment inconnu d’ardeur orgueilleuse avant la bataille, délira de joie après. On illumina sept nuits de suite à Paris et dans les différentes villes. Le peuple se porta au-devant du roi, chantant des hymnes et des cantiques. Sur la montagne Sainte-Geneviève où, je le dirai, s’élevait alors une des forteresses de notre esprit national, la nouvelle Université, les étudiants, qui, à la vérité, aiment trouver des occasions de s’esbaudir, ne cessèrent, écrit Guillaume le Breton, « de se réjouir dans de nombreux banquets, dansant et chantant sans s’arrêter ».

Philippe fut porté aux nues. Il fut appelé Auguste « parce que, dit le moine Rigord, les auteurs anciens appelaient Augustes les empereurs qui augmentaient (du verbe augere) le domaine de l’État. » On appela aussi ce Carolide Philippe le Grand, Philippemagne, comme il y avait eu Charlemagne.

Philippe ne coiffa pas la couronne impériale : il recevait de tous les princes des Marches de l’Est des lettres qui lui prouvaient que Bouvines lui gagnait, dans l’ancien royaume de Lotharingie, un terrain plus pratiquement utile. La marche vers le Rhin commençait. Déjà la vallée de la Meuse s’ouvrait à l’expansion française.

Mais on eut alors affaire à un Allemand qui, de son côté, entendait restaurer la grandeur de Charlemagne : c’était Frédéric Barberousse, de la maison de Hohenstaufen. Il s’apercevait du travail secret qui, dès le règne de Louis VII, puis surtout sous Philippe Auguste, se poursuivait dans les vallées de l’est de la Gaule, Lorraine Franche-Comté, vallée du Rhône aussi, car Louis VII étant venu visiter la Grande-Chartreuse, les gens du Dauphiné l’avaient acclamé comme l’envoyé de Dieu, tandis qu’on voyait les comtes de Bar, en Lorraine, « verser » vers le roi de France. Frédéric entendit affirmer son autorité dans les vallées lotharingiennes et rhodaniennes : on le vit tenir assemblée à Arles, à Besançon, à Vienne, et, prenant l’offensive, réclamer hommage des comtes de Mâcon et de Chalon-sur-Saône, de l’archevêque de Lyon.

Louis VIII, qui était en train de s’assurer au midi un morceau de roi avec toute la vallée de la Garonne et de porter la France aux Pyrénées, était absorbé par cette tâche.


*
* *

Mais voici que soudain la monarchie capétienne va prendre une grandeur morale qui, presque immédiatement, sera génératrice d’agrandissements matériels. C’est sous le règne de saint Louis.

Ce roi semblait sans autre ambition que celle d’être un juste. Sans doute, il entendait bien gérer les affaires de la France, faire respecter son domaine, sauvegarder ses droits. Mais les droits des autres le préoccupaient. Joinville nous l’a montré avide avant tout de faire régner la paix entre les chrétiens.

Ce fut le caractère de son règne : du trône de France, il fit le siège d’un juge supérieur et il se trouva que, précisément, la Chrétienté divisée voulait un arbitre. De ce siège de juge, Louis IX apparaît aussi haut que Charlemagne sur son trône d’empereur. Est-elle merveilleuse, mesdames, cette histoire, si vraie cependant, d’un roi qui, élevant au-dessus des nations la main de justice, porta par là la France si haut dans le respect des peuples !

Arbitrage entre les prétendants à la succession de Flandre et de Hainaut, arbitrage entre les princes lointains de la Grèce, arbitrage entre le comte de Champagne et le roi de Navarre, arbitrage entre Henri, comte de Luxembourg, et le duc de Lorraine, arbitrage entre le roi d’Angleterre et ses propres barons, arbitrage entre le pape et l’empereur. Quand la cour internationale de La Haye en sera là, nous lui marquerons un bon point. Ainsi le chêne de Vincennes, où, par ailleurs, le roi aime à rendre justice à ses sujets, s’éleva bien haut : il ombrage la Chrétienté. Ses sentences semblent si justes que ceux à qui tort a été donné ne s’en plaignent pas : si à Amiens, le roi de France a donné raison au roi Henri d’Angleterre — son rival cependant — contre les barons anglais, ceux-ci ont encore recours, quelques années après, au jugement de la France. L’on revient devant le roi.  » D’où il advint, dit Joinville, que les Bourguignons et les Lorrains, qu’il avait pacifiés, l’aimaient et lui obéissaient tant que je les vis venir plaider par-devant lui. »

On vit alors ce que vaut la force morale. Cette maison de France devint, sous ce règne magnifique, de l’aveu de tous, la première de la Chrétienté. Tous recherchaient son alliance. Louis IX est bientôt le cousin de l’Europe entière ; mais tel est son caractère que les princes se plaisent à se dire « de sa clientèle « , J’ai dit l’année dernière ici — et je n’y reviendrai pas — comment, au départ pour ses deux croisades, il parut vraiment le chef
de la Chrétienté.

Il l’était réellement. A cette heure, l’empire semblait s’effondrer. A l’extinction de la dynastie Hohenstaufen, l’Allemagne, disputée entre trois prétendants, paraît s’effacer de la carte politique de l’Europe. A l’heure même où la France s’unifie, le Saint-Empire se morcelle. Le scrupuleux Louis IX ne paraît pas vouloir en profiter. Mais la grandeur qu’il a value au pays profite à sa maison : il a refusé pour son frère Robert d’Artois la couronne impériale que lui tend le pape Grégoire IX ; il la refuse encore, après la ruine des Hohenstaufen, pour un des siens. Et n’était-il pas d’ailleurs plus habile de laisser l’Allemagne s’abîmer en ses discordes? Pour un siècle, l’empereur ne sera plus rien.

Moins scrupuleux, son frère, Charles d’Anjou, — celui-là homme de proie, — s’empare d’un des morceaux de la succession Hohenstaufen. Le trône des Deux-Siciles que Louis IX a, en 1261, refusé pour son fils, Charles d’Anjou l’accepte. Et voici une dynastie capétienne installée à Naples et à Palerme. J’ai dit un jour ici toute l’émotion que cause au Français le pèlerinage de l’église Santa Chiara où, sous les fleurs de lis, reposent, à Naples, les princes de la maison de France. Deux siècles, ils allaient tenir une partie de la péninsule, et, tandis qu’un petit-fils de saint Louis, Charles de Valois, régnait un instant à
Florence, les Angevins de Naples allaient rayonner vers l’Orient : on verra un petit-fils de Charles d’Anjou roi de Hongrie, et toute une dynastie capétienne installée à Buda qui aura, avec Louis le Grand, au quatorzième siècle, un singulier éclat. Et comme s’étend le feuillage d’un grand arbre, cette dynastie étendra son pouvoir ! Louis le Grand deviendra roi de Pologne, suzerain des voïvodes de Valachie, de Moldavie et du prince de Serbie. Un instant, à la fin du quatorzième siècle, les petits-fils de Hugues Capet régneront du détroit de Messine à la mer Baltique et à la mer Noire. Les fleurs de lis s’inscrivent sur les armes royales de Naples, Hongrie et Pologne.

Cependant, en Espagne, la maison de France s’installe au delà des Pyrénées : le royaume de Navarre devient français, « tombe d’Espagne en France » avec le mariage du fils de Louis IX avec l’héritière des vieux rois espagnols. Et il y a longtemps qu’Henri de Bourgogne, autre petit- fils de Hugues Capet, a fondé au flanc de la péninsule ibérique le royaume de Portugal où se succèdent des princes du sang de France.


*
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Est-il étonnant qu’après la mort de Louis IX le rêve impérial soit venu hanter les veilles de ses fils et petit-fils? J’ai dit qu’un étonnant publiciste, Pierre du Bois, soumit à Philippe le Bel tout un plan de monarchie universelle inspiré par le souvenir de Charlemagne. Mais dès 1272 Charles d’Anjou, maître des Deux-Siciles, a rêvé de faire élire son neveu Philippe le Hardi, roi de France, empereur : il lui en fait presque une obligation de conscience ; car nous avons ce curieux mémoire où le roi de Naples plaide près du principal intéressé la cause de la monarchie universelle au profit de sa maison : si les expéditions contre le Soudan (d’Egypte) ont échoué jusqu’à présent, c’est que le roi de France n’a pu l’attaquer qu’avec des forces insuffisantes. Or, si le roi devient empereur, il
pourra cueillir chevalerie de par tout le monde. La chose lui est facile, ajoute Charles, car « il est allié par le sang ou autrement avec six rois : CastiUe, Arragon, Navarre, Angleterre, Sicile, Hongrie : il n’y aura qu’à faire alliance à un peu d’ Allemands (il veut parler des électeurs germaniques à acheter) et le roi a de quoi » .

Les papes semblaient maintenant peu favorables à cette monarchie universelle dont tous les jalons étaient posés. Ils se hâtèrent de faire élire un petit seigneur suisse. le comte Rodolphe de Habsbourg dont, avec mille difficultés, la race devait un jour s’affermir sur le trône impérial porté d’Aix-la-Chapelle à Vienne.

C’est que Philippe le Bel, prince pratique, trouvait plus opportun, pour le moment, d’arrondir sa Gaule sur les Marches de l’Est que de se risquer sur le trône impérial. La candidature de Charles de Valois, son frère, successivement au trône de Bohême, au trône impérial d’Occident, au trône impérial d’Orient, lui parut moyen politique pour faire planer partout l’image de la France. Lui, pendant ce temps, mangeait feuille par feuille, pour me servir d’une figure célèbre, cet artichaut qu’était l’ancienne Lotharingie. Du Hainaut qui passe sous sa suzeraineté, à Lyon, qui le 7 septembre 13 10 se met sous sa garde, sur toute la ligne de la Meuse, de la Saône et du Rhône, la France s’étend. Toul s’est offerte au roi de France en 1300 ; le comte de Bar lui fait hommage ; Verdun se met sous son protectorat ; il a tout un parti dans les communes flamandes, gros bourgeois qui gouvernent et que le peuple appelle d’un nom bien caractéristique les liliaerts, les gens du lis. Et voici encore le roi de France qui gagne le Dauphiné, le comté de Luxembourg, les débris du royaume d’Arles. Il va plus loin, enfonce son influence dans les pays rhénans, fait élire des titulaires dévoués à la France aux sièges de Cologne, Trêves, Mayence, Bâle et Constance.

Il semble maintenant dédaigner l’empire puisqu’il reconstitue la plus grande France. Si Adolphe de Nassau lui fait sommation de rendre les territoires relevant de l’empire en un style arrogant, notre roi remet aux ambassadeurs allemands une enveloppe scellée de ses fleurs de lis où le César germanique trouve ces simples mots : Nimis germanicum (trop allemand). Contre cet Adolphe il soutient un prince autrichien, fils de Rodolphe de Habsbourg, et la tradition veut que le roi de France ait eu à Vaucouleurs une entrevue avec Albert au cours de laquelle celui-ci aurait reconnu à Philippe la vallée du Rhône et la rive gauche du Rhin, en échange du titre impérial. Lorsque, dix ans plus tard, un autre empereur revendique ces terres, Philippe répond fièrement : « Le roi de France, grâce à la protection de la majesté divine, a su ressaisir les anciennes limites de la Gaule; il ne craint point les menaces «  (de l’empereur).

Nous nous arrêterons là : Philippe le Bel, pour n’être point empereur, n’en a pas moins en très grande partie réalisé le rêve des Capétiens. S’il n’a pas le titre impérial, il n’en est pas moins à la tête de la Chrétienté et la France avec lui. Le petit prince d’Ile-de-France, Hugues Capet, se tiendrait pour satisfait ; tandis que sur le royaume des Gaules, à peu près reconstitué des Pyrénées aux Alpes et au Rhin, son petit-fils règne incontesté, le pays rayonne sur tout le monde. L’Allemagne plongée dans une effroyable anarchie n’est qu’une expression géographique ; la papauté, arrachée de Rome par les agents de Philippe le Bel, a été installée à Avignon et le pape réduit au rôle de haut chapelain des descendants de Capet ; des Capétiens règnent à Naples et à Buda ; en Castille, des prétendants français ont un parti considérable ; la Navarre a pour souveraine la reine de France ; vingt princes des Marches de l’Est, de la mer du Nord à la Méditerranée, ont passé de la vassalité allemande à la vassalité française ; le mariage de Charles de Valois avec l’héritière des empereurs latins de Constantinople donne à la maison de France des droits à régner sur les rives du Bosphore que songera un jour à faire valoir le roi Charles VIII ; des traités d’alliance font des krals de Serbie, du roi de Norvège, des kans mongols, des clients de la France. De par le monde, quiconque veut se faire respecter arbore, comme un jour les Médicis de Florence, comme les liliaerts des communes flamandes, les symboliques fleurs de lis. On sait que si le roi le voulait bien et — suivant l’expression cynique de Charles d’Anjou — y mettait  » de quoi », il serait empereur. Jamais, avant Bonaparte, nous ne fûmes si haut.


*
* *

Je dis : « Nous. »

C’est que la nation collaborait avec le roi. Et il faut, pour finir, s’arrêter quelques instants à ce « fait national ».

J’ai dit en débutant, et c’est par cela que je terminerai, que la France tend à s’épandre par les idées. Lorsque Charlemagne, roi des Francs, prenait la tête de la Chrétienté, c’est que la France s’était fait depuis un siècle le foyer d’une vie chrétienne intense, que c’était de France qu’étaient partis les grands missionnaires du christianisme, que c’était en France que s’étaient fondés les grands couvents qui allaient essaimer sur l’Europe, que c’était en France que s’étaient rencontrés les champions les plus vaillants et les défenseurs les plus hauts de cette idée chrétienne qui soulevait le monde.

Avant même que saint Louis reprît, par son ascendant moral, la place que j’ai dite dans la Chrétienté, bien avant que Philippe le Bel dominât de sa haute et belle taille une Europe où se semaient à pleines mains les lis, la France avait préparé le terrain en se faisant le centre de la haute culture ; constatons avec orgueil, mesdames, que l’Europe du treizième siècle et du quatorzième siècle se civilisait par la France.

C’était de Cluny qu’était issu un mouvement religieux qui allait remuer la Chrétienté et de cette maison mère mille filiales allaient couvrir l’Europe.

C’étaient les écoles françaises qui répandaient à travers l’Europe l’enseignement et c’étaient les artistes français qui réalisaient à travers l’Europe l’idéal chrétien. Des universités, qui partout naissaient, aux chantiers où depuis deux siècles s’édifiaient les cathédrales, c’était vers l’île-de-France que se tournaient les maîtres es sciences et les maîtres es arts — et c’était souvent de là qu’ils venaient.

Sur la montagne Sainte-Geneviève s’étaient, au onzième siècle, installées ces écoles qu’un jour Philippe Auguste avait, par une charte célèbre de l’an 1200, groupées en une université de Paris.

Je n’ai pas à refaire l’histoire de nos écoles ; avant même qu’elles fussent devenues université florissante, elles étaient célèbres en Europe. On y enseignait toutes sciences et on les y enseignait dans ce « parler délittable » que vantaient les étrangers. « On s’apercevait pour la première fois, a écrit M. Gabriel Hanotaux, qu’on pouvait être sérieux sans être ennuyeux. » Les étudiants étrangers s’y pressaient en masse ; de la Frise, tout au nord de la Hollande, à l’Italie, à l’Espagne, à la Grèce, tout un monde d’étudiants venaient s’asseoir, depuis deux siècles, sur la montagne Sainte- Geneviève. On y avait vu étudier les savants et les écrivains, les théologiens et les poètes de l’Europe. Duns Scott, le célèbre théologien, y était venu d’Angleterre et son rival Thomas d’Aquin y était venu d’Italie, Siger de Brabant, saint Anselme et le maître de Dante le philologue Brunetto Latini, et Dante lui-même, dit-on ; demain ce sera Pétrarque et ce sera Boccace.

L’Université de Paris était devenue « maîtresse des sentences ». Le premier empereur latin de Constantinople lui avait demandé des maîtres de droit et de lettres sur le conseil et par l’intermédiaire du pape ; le roi Henri II, dans sa querelle avec le célèbre Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, avait demandé son arbitrage. Et tous les étrangers saluaient, suivant l’expression singulière d’un cardinal, dans la Gaule « le four on se cuit le pain intellectuel au monde entier ». « Les Francs, écrivait Roess, un Allemand, les Francs ont… une mission providentielle qui est l’étude, V avancement du savoir. »

A cette époque, la langue française, qui à nous autres paraît dans son berceau, était la langue partout parlée. Les souverains espagnols, italiens, allemands, anglais correspondaient en notre langue ; en Angleterre, elle était encore, vous le savez, la langue officielle jusqu’en 1362 et celle de la société bien longtemps après ; et les princes, même ennemis de la France, la propageaient dans leurs États ; les Flamands l’avaient adoptée ; toute une littérature française florissait dans les pays du Nord. Nos contes, nos fabliaux, nos chansons de gestes avaient pénétré partout ; nos écrivains égayaient ou passionnaient des lecteurs et des auditeurs dans toute la Méditerranée ; nos épopées servaient de modèles aux Italiens et aux Grecs même. De Londres à Jérusalem et à Chypre, on rédigeait les lois en français et nos trouvères charmaient les cours. J’y reviendrai dans ma prochaine conférence. « Paris, écrit Barthélémy Saint-Hilaire, donnait le ton à l’intelligence européenne. C’est par la scolastique que l’esprit français faisait alors sa route comme il le fît plus tard par la littérature du dix-septième et du dix-
huitième siècle. » C’était aussi par la littérature. Et c’était aussi par l’art.

On vous a dit ici et je me bornerai à le rappeler, que ce style dit gothique qui, aux onzième, douzième, treizième, quatorzième siècles, fut le style de la Chrétienté, était né en Île-de-France. Cet opus francigenum, comme on l’appelait, cet art français, il avait rayonné en France d’abord, puis sur les bords du Rhin, puis dans toute l’Allemagne, l’Angleterre, la Suède, l’Espagne, jusqu’au fond de la Hongrie ; on bâtissait en style français à Cantorbéry, à Lincoln, à Burgos, à Mayence, à Upsal, à Rosldlde, à Naples, partout. J’ai couru l’Italie méridionale avec des camarades de Rome qui cherchaient et trouvaient à chaque pas, de la Calabre à la Fouille, la trace de nos artistes du treizième siècle. Et plus tard, au quatorzième siècle, — j’y reviendrai — c’étaient encore des artistes français qu’on vit bâtir de Milan à Prague et de Liège à Palerme. On les recherchait partout et là même où leurs élèves étrangers travaillaient, c’était bien la France qui élevait ces asiles admirables de la prière chrétienne. C’était un noble rôle qu’avait assumé notre pays. Car ce n’était pas seulement, cet art ogival, pour la satisfaction des yeux qu’il s’était répandu. Dans ces églises d’origine française la Chrétienté trouvait l’expression même de sa pensée. Un des meilleurs historiens de l’art, M. Mâle, a pu écrire « C’est en France que la doctrine du moyen âge a trouvé sa forme parfaite. La France du treizième siècle a été la conscience de la Chrétienté. »

Ainsi, par ses écoles et par ses architectes, la France, la France nation, la France être collectif avait, au treizième siècle, pris la tête du monde chrétien. Elle était distributrice de science et de beauté à l’heure où ses princes, portés par elle, soutenus par elle et par elle magnifiés, la mettaient, par leur politique tout à la fois audacieuse et patiente, à la tête des nations.


*
**

Combien cette heure de gloire méritait d’être rappelée, n’est-ce pas, mesdames? S’il est un témoignage qui vaut plus que l’hommage des amis, ce sont les imprécations des ennemis.

La nation française en a eu un, très illustre, très grand, que sa passion politique transportait de colère contre nous. Dante Alighieri, Gibelin de Florence, partisan de l’empereur allemand, avait vu avec rage l’empire abaissé, réduit à rien par la toute-puissance française et les « princes aux fleurs de lis » entrer à Naples et jusque dans sa chère Florence. Dans son traité De Monarchia, il avait exalté l’impérialisme allemand : et il le voyait partout réduit à merci par les princes français, du Rhin au détroit de Messine. Alors n’ayant pu saluer à Rome le César germanique, il avait crié de douleur :

Cesare niio, perche non m’accompagna.

« Mon César, pourquoi ne me rejoins-tu pas » ; mais surtout il s’était retourné contre ces « Philippe et ces Louis et ces Charles » qui, venus de France, l’exaspéraient de leur puissance. N’osant cependant mettre en enfer le premier de cette race, il voulut tout au moins le voir s’accuser de ses fautes au purgatoire. C’est là qu’il rencontre Hugues Capet et voyez avec quelle amertume l’ennemi des Capétiens, malgré lui, rend hommage à la grandeur française au commencement du quatorzième siècle.

« Je fus la racine de la mauvaise plante, qui tellement de son ombre couvre la terre chrétienne que rarement s’y cueille un bon fruit :

I fui radice délla mala pianta

Che la terra cristiana tutta aduggla

Si, che buon frutto rado se ne schianta

et il continue :

Chiamato fui di H Ugo Ciappeta,

« Je fus appelé Hugues Capet. »

Di me son nati i Filippi e i Liiigi
Per eut novellamente e Francia retta.

« De moi sont nés ces Philippe et ces Louis par qui nouvellement est régie la France » ; et après d’autres aveux arrachés à l’ombre de Hugues, il lui fait dire :

Alla corona vedova promossa

La testa di mio figUo fu, dal quale

Cominciar di costor le sacraté ossa.

« A la couronne veuve fut promue la tête de nos fils par qui de ceux-là commença la race exécrable. »

Certes il me déplaît que le poète que j’admire peut-être le plus au monde ait été un ennemi de nos rois. Mais je ne sais si plus bel hommage a été rendu à l’écrasante grandeur française. Fallait-il que fût grande cette « plante issue de Capet » pour qu’elle arrachât au divin Florentin des injures qui, dans d’autres strophes, se font bassement violentes !

Dante Alighieri, comme tous les poètes qu’inspire la politique, était injuste.

Cette plante dont, au début du quatorzième siècle, « l’ombre couvrait la terre chrétienne », elle y grandissait légitimement parce que la grande famille de nos rois, c’était l’arbre français issu du terroir français, nourri de sève française, portant partout des fruits français.

Si elle avait grandi et s’était étendue, c’est que, sur cette terre, le grand arbre issu de Clovis, le grand arbre issu de Charles Martel avaient laissé tomber leurs semences et que de ces semences devait naître un arbre superbe. Ces rois des Francs étaient les successeurs de Charlemagne et devaient à la nation de reprendre un jour la tête de la Chrétienté qu’elle avait un jour perdue. La nation avait nourri l’arbre de sa sève : c’était elle qui l’avait aidé à grandir et encore à s’étendre. Ce n’étaient pas les desseins politiques d’une dynastie cupide qui avaient amené le « Roi Très Chrétien » à remplir des siens la Chrétienté, c’était l’effort de toute une nation qui, plus encore que par les armes, par la diffusion des lumières et celle de l’art, s’était imposée à l’Europe chrétienne. Et enfin ce n’étaient point, ainsi que l’affirmait le poète hostile, de mauvais fruits que jetait l’arbre fatal. Lorsque Dante étudiait à Paris — s’il y étudia — il eût pu aller visiter à Vincennes le chêne fameux sous lequel, pendant un demi-siècle, le fils de Capet s’était, disait-on, naguère assis pour rendre la justice. Si partout triomphaient, au début du quatorzième siècle, les Philippe, les Louis et les Charles, c’est que l’arbre dont ils sortaient avait en effet un jour ombragé la Chrétienté, mais pour y semer, ainsi qu’il convenait à l’arbre français, des fruits de justice et de droit.

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