L'oeuvre française aux colonies (Humbert Charles, 1913)
L’oeuvre française aux colonies / Charles Humbert,… Auteur : Humbert, Charles (1866-1927). Auteur du texte Éditeur : E. Larose (Paris) Date d’édition : 1913 Sujet : France — Colonies — Histoire Type : monographie imprimée Langue : français Langue : Français Format : 1 vol. (268 p.) ; In-18

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PRÉFACE
 p. 1049-1051

J’apporte ici une très modeste, mais enthousiaste collaboration à l’œuvre admirable que la France, depuis un quart de siècle, accomplit hors de France.

Lorsque j’ai écrit, pour la Grande Revue, les premiers des articles qui, refondus et augmentés, forment les divers chapitres de ce livre, je n’imaginais assurément pas que j’en viendrais à présenter au public une étude d’ensemble sur notre empire d’outre-mer et notre politique coloniale en général. Au milieu des discussions, parfois vives, que provoquaient les affaires intérieures de certaines de nos possessions, j’avais voulu, par un travail direct et consciencieux, me former une opinion sur les hommes et les choses ; amené, par la sincérité même de cet effort, à prendre la défense d’une personnalité et d’une oeuvre hautement estimables, — j’ai nommé M. le Gouverneur général Merlin et l’ingrate et belle tâche qu’il a assumée en Afrique Équatoriale, — je me suis senti séduit, entraîné par mon sujet, j’ai désiré compléter mon enquête. Et tandis que je portais mes investigations successivement sur toutes les parties de notre immense domaine extérieur, je voyais se préciser peu à peu devant mes yeux l’image grandiose et simple de la France civilisatrice, consciente de sa mission, sûre de ses moyens et de son but.

Pour beaucoup de nos concitoyens, notre soudaine expansion, alors que nous venions à peine de réparer nos désastres, a été une oeuvre de fortune, un dérivatif aux préoccupations européennes, le luxe superficiel d’un pays qui ne veut pas paraître déchoir : nous nous sommes donné la façade d’un immense empire extérieur, sans savoir exactement quelle en serait l’utilité ; nous manquions, pensait-on, des qualités les plus indispensables pour en tirer parti; et aujourd’hui encore, après un quart de siècle, cette pompeuse suite de possessions qui accompagne désormais la France dans le cours de ses destinées, n’est guère, aux yeux de la plupart de nos compatriotes, qu’un cortège d’apparat.

Combien cette ignorante et dédaigneuse appréciation est éloignée de la réalité ! Sans doute la tâche immense qui consistait à conquérir, à pacifier, à organiser, à aménager ce vaste domaine, a été accomplie au milieu d’une indifférence presque complète de l’opinion. Quelques succès militaires, obtenus avec des moyens infimes dans des conditions ingrates, ont, de loin en loin, fait vibrer la fierté nationale. Mais que d’injustices aussi dans les jugements prématurément portés, lorsqu’une difficulté passagère retenait un instant l’attention du pays, lorsqu’il fallait demander au Parlement, je ne dirai pas même des sacrifices, mais simplement un peu de confiance et le crédit permettant d’aller jusqu’au bout d’un effort commencé ! L’initiateur de cette merveilleuse expansion, Jules Ferry, est mort dans l’oubli et l’ingratitude. Et si la nation s’est éveillée, de temps à autre, pour applaudir ses soldats, elle demeurait dans la plus complète ignorance de ce qu’accomplissaient après eux, dans le silence et le recueillement, ses administrateurs. Quelques moqueries, par-ci par-là, sur nos « colonies de fonctionnaires », quelques attaques passionnées contre une bureaucratie représentée comme ignorante et paresseuse, comme abusant de sa toute-puissance pour jouir en paix de ses grasses satrapies, comme livrant bassement des pays entiers à la rapacité des aventuriers d’affaires, voilà tout l’encouragement que l’opinion, pendant longtemps, donna aux organisateurs d’un empire immense, qui constitue aujourd’hui la véritable réserve de force, de richesse et d’avenir de la France !

Heureusement, le murmure de vie qui s’élève de plus en plus distinctement de ces pays en pleine fermentation de prospérité, commence à se faire entendre de la métropole. En 1900, grâce à M. Paul Doumer, elle prenait conscience de cette Indo-Chine qui devenait un des grands États de l’Extrême-Orient ; un peu plus tard, le général Galliéni parvenait à l’intéresser à Madagascar; puis, elle apprenait vaguement que ses possessions du Soudan et de la côte d’Afrique sortaient du chaos ; la prospérité de la Tunisie, les complications marocaines appelaient ses regards et sa sympathie sur cette Afrique du Nord, indispensable complément de la puissance française sur l’autre rive de la Méditerranée. Aujourd’hui, la grande masse de la nation a le sentiment obscur que la patrie ne s’arrête plus aux Vosges ou à l’Atlantique, que ses destinées se jouent sur une scène plus large que le traditionnel théâtre de nos ambitions européennes ; mais elle ne sait pas encore assez ce que les meilleurs de ses enfants accomplissent en son nom dans ces Frances nouvelles.

Il faut que cette oeuvre soit connue ; elle doit remplir d’orgueil le pays tout entier, elle doit exercer une saine et réconfortante influence sur son esprit public ; elle doit lui donner une juste conception de ses responsabilités, de son rôle de peuple souverain, de ses devoirs envers lui-même et envers ses sujets.

Ce qui m’a le plus frappé, tandis que je poursuivais mon étude modeste et consciencieuse sur la situation de nos colonies, c’est de constater à quel point nos conceptions traditionnelles se sont assouplies au contact des réalités, quels progrès nous avons accomplis dans la connaissance pratique des choses sociales, quelle maturité politique dénote l’organisation vraiment remarquable de cet empire immense et divers. Car vraiment certaines de nos institutions coloniales modernes sont un modèle de sagesse, de simplicité, d’habileté ; et si cette perfection a pu être réalisée en si peu d’années qu’on chercherait vainement dans l’histoire un pareil exemple de sûreté de vues et de promptitude dans l’action, c’est aux qualités fondamentales de notre race qu’il faut en faire remonter le mérite. Jamais la clarté, la précision, l’élégance rationnelle du génie français n’ont été illustrées par des preuves aussi éclatantes. Partout on en trouve les signes ; on voit que dans cette oeuvre colossale, la part du hasard a été nulle; des intelligences pénétrantes et sûres ont examiné le problème, en ont analysé les conditions avec perspicacité, ont dégagé les solutions utiles; et le programme lumineusement tracé a été exécuté avec ces dons d’enthousiasme, de confiance communicative, d’accueillante sociabilité qui nous ont si souvent attiré les sympathies des autres peuples. Sans doute, il y a quelques ombres à ce tableau; si promptes qu’aient été les réalisations, quelques tâtonnements ont été nécessaires avant de mettre au point nos méthodes; nous avions de plus, nous avons encore à liquider un lourd passé d’erreurs presque toutes antérieures à ce réveil de l’expansion française. Mais l’ensemble n’en demeure pas moins digne d’admiration; et, ce qui est plus précieux encore, nous sommes aujourd’hui en pleine possession de conceptions justes, fondées sur l’expérience, et qu’il nous suffira de généraliser pour faire disparaître les derniers détails défectueux.

C’est cette constatation que j’ai surtout retenue et dont je voudrais faire part à mes compatriotes : nous n’allons pas à l’aventure, nous savons ce que sont nos colonies, ce qu’elles doivent devenir, par quels moyens nous hâterons cette évolution ; en un mot, nous avons une doctrine coloniale. Cette doctrine, je voudrais la rendre sensible par des exemples de fait, et montrer comment elle doit inspirer notre action partout où elle n’a pas encore été suffisamment appliquée : c’est là l’objet de ce livre, dont le plan, comme on pourra le voir, est des plus simples. Tout d’abord je présenterai un aperçu de celle de nos grandes colonies dans laquelle notre réussite a été la plus rapide et la plus complète, l’Afrique Occidentale ; nous y saisirons sur le vif cette notion qui se fait jour de plus en plus, que la colonisation est avant tout une oeuvre sociale, l’organisation et l’éducation d’un peuple, la création d’un Etat nouveau, l’utilisation de ce trop-plein d’activité, de richesse et de force dont une puissance civilisée ne trouve plus suffisamment l’emploi en elle-même; nous y étudierons des institutions toutes orientées vers cette grande tâche d’assistance humaine ; nous verrons comment on édifie une administration, des finances, comment on anime peu à peu de respiration économique un corps politique ; et nous remarquerons les modalités nécessaires de cette intervention, la méthode d’autonomie, la décentralisation, la solide constitution de la vie régionale, la concentration des forces par l’unité de direction supérieure, le juste équilibre que doivent conserver entre eux les divers éléments d’un tel ensemble. J’examinerai ensuite celle de nos colonies où la réparation de fautes anciennes est poursuivie par une application rationnelle et voulue de ces mêmes principes, l’Afrique Équatoriale. Puis je  montrerai l’Indo-Chine prête à se rapprocher de ce même type, et certaine de donner ainsi un définitif essor à ses merveilleuses ressources, momentanément paralysées par quelques erreurs de détail. Madagascar, nos anciennes et nos petites colonies nous seront une occasion de faire ressortir comment cette souple méthode peut se plier aux conditions les plus diverses. L’Algérie nous présentera l’exemple d’un admirable pays trop longtemps entravé dans son évolution par les idées arbitraires et fausses qui dénaturaient jadis nos entreprises coloniales ; nous la verrons amenée par la force des choses à se rapprocher du modèle juste, mais lente pourtant à accomplir cette transformation si nécessaire, dont il serait cependant aisé d’indiquer sûrement les voies. La Tunisie, organisée avec un plus exact sentiment des réalités, sans que toutefois nous y ayons complètement pris conscience des nécessités de notre effort, nous offrira précisément la preuve que les vérités coloniales sont partout les mêmes, et que, par des chemins divers, nous nous trouvons sans cesse ramenés aux mêmes conclusions. Ainsi la France, dans sa tâche civilisatrice, nous apparaîtra telle qu’elle s’est traditionnellement révélée au monde dans tous les domaines de l’activité humaine, — comme la patrie des idées claires, le glorieux pays dont la pensée s’élève au-dessus des faits, et qui sait non seulement agir, mais formuler et livrer à l’univers les secrets de l’action.

Et je suis heureux, en traçant ce tableau d’une main insuffisamment habile, d’apporter un légitime tribut d’admiration aux bons ouvriers de notre plus belle oeuvre nationale. Aux hommes qui ont consacré leurs forces, leur intelligence, leur foi ardente et leur dévouement à la grandeur de la France, c’est l’approbation de la France qui est due. Puissent-ils, dans les difficultés et parfois, hélas ! les déboires de leur tâche, avoir le réconfort de trouver l’opinion enfin attentive à leurs efforts, de sentir l’âme profonde de la nation enfin émue de leur enthousiasme. Ce qu’il faut à notre pays pour être tout à fait le grand instrument de progrès universel qu’il a commencé à être, c’est cette conscience « impériale » qui, en Angleterre, fait frémir le plus humble des sujets à la seule évocation de la puissance britannique. Ne nous lassons donc point de raconter à nos concitoyens ce qui se fait de grand en leur nom de par le monde ; essayons de leur persuader que la création de pays nouveaux, l’éducation d’humanités barbares, sont choses infiniment plus importantes que le lancement d’une mode ou la chute d’un cabinet.

L’instinct national s’est naguère réveillé dans toute sa vivacité, dès qu’il s’est agi de porter atteinte à notre patrimoine d’au delà les mers. Heureux symptôme ! C’est un patriotisme nouveau qui a commencé à prendre conscience de lui-même, le patriotisme de la plus grande France.

L'oeuvre française aux colonies, Chap. premier_(Humbert Charles, 1913)


REPRODUCTION DES PAGES 9 à 19

Lorsque les historiens futurs, jugeant les faits avec le recul du temps, se demanderont quel a été le grand titre de gloire de la France républicaine, ils devront certainement se répondre à eux-mêmes que ce fut son oeuvre coloniale : et s’ils cherchent un exemple qui, plus que tout autre, rende saisissantes et l’immensité de la tâche, et la sûreté de la méthode, et la beauté des résultats, ils choisiront, j’en suis certain, l’Afrique Occidentale.

Assurément, dans d’autres parties du monde, d’éminents administrateurs ont largement donné la mesure de l’intelligence française. Pourtant, aucun de ces exemples n’est absolument complet ; tantôt nous nous trouvions en présence de pays déjà riches, préparés par des siècles d’efforts personnels à passer d’un état de civilisation relative à la pleine activité moderne : tantôt, au contraire, nos ambitions trop hâtives s’épuisaient à vouloir forcer le succès par des moyens artificiels ; ici, des fautes avaient été commises tout d’abord; là au contraire, un successeur insouciant allait dilapider les moyens d’action sagement préparés par l’initiateur.

En Afrique Occidentale, rien de tel : aucune terre plus ingrate peut-être n’avait jamais provoqué notre habileté colonisatrice ; dans aucune la besogne n’était plus lourde, par l’immensité du pays, par les obstacles naturels qui rendaient la pénétration impossible sans un aménagement préalable, par la barbarie primitive où végétaient les populations ; or, toutes les difficultés ont été abordées successivement, et successivement vaincues ; le fanatisme et la sauvagerie ont dû plier devant nos armes, la nature rebelle, devant notre science ; un monde nouveau est sorti du chaos ; il s’organise sans précipitation comme sans lenteurs ; et par un bonheur presque unique dans l’histoire, aux hommes nécessaires ont succédé d’autres hommes nécessaires, sans que jamais s’interrompe la continuité de l’effort collectif. Ainsi l’évolution de l’Afrique Occidentale est comme une avenue droite, aux nobles perspectives, où tout apparaît à sa place et conduit le regard vers l’horizon large ouvert.

C’est pourquoi, dans ce livre consacré à l’étude des idées et des méthodes qui doivent inspirer notre politique coloniale moderne, je crois devoir donner la première place à l’œuvre accomplie dans cette grande colonie : nous y trouverons à la fois le meilleur enseignement expérimental et le modèle le plus complet qui puisse nous permettre d’apprécier ensuite le sens et la nature des efforts à tenter dans d’autres régions.


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Je ne puis retracer ici en détail les débuts de notre colonisation en Afrique Occidentale ; il m’en faut cependant dire quelques mots pour relier le présent au passé, et faire ressortir l’unité de plan qui, par un enchaînement logique, nous a conduits aux résultats de l’heure actuelle.

L’unité, elle apparaît tout d’abord dans la constitution territoriale elle-même de notre empire de l’ouest africain. Depuis Faidherbe, qui avait entrevu, avec une sorte de prescience, que l’avenir du Sénégal devait être cherché dans l’hinterland soudanais, nos explorateurs et nos soldats n’ont eu qu’un seul objectif : la vallée du Niger. Nous possédions sur la côte des comptoirs et des factoreries ; pour créer un grand édifice social ample et durable, il fallait pénétrer dans l’intérieur, dans ce monde encore inconnu et mystérieux, d’où refluaient jusqu’à nos postes les remous d’une agitation confuse — migrations, conquêtes, créations et écroulements d’empires éphémères—. On a parfois critiqué cet entraînement héroïque qui, d’année en année, d’expédition en expédition, amenait nos vaillants officiers toujours plus loin, toujours plus avant dans cette Afrique où il ne semblait qu’il n’y eût pour eux qu’une moisson de lauriers à conquérir, pour le pays qu’une occasion de vaine gloire et de stériles efforts. Que de sages censeurs ont demandé qu’on mît un frein à cet enthousiasme aventureux ! Quels arguments de bon sens n’ont-ils pas invoqués à l’appui de leurs conseils de prudence : nous allions imprudemment remuer le fanatisme de populations qui ne demandaient qu’à nous ignorer ; nous allions soulever contre nous l’Islam tout entier ; nous avions assez à faire de mettre en valeur les régions déjà conquises, pour ne pas nous lancer dans des entreprises lointaines, dont aucun profit immédiat n’était à attendre ! Fort heureusement, l’élan était trop grand pour pouvoir être arrêté par ces lamentations timorées, et la force des choses nous obligeait, pour protéger les résultats acquis, à les dépasser. Heureusement, dis-je : car la sagesse des timides a toujours tort; car, en matière coloniale comme en toute autre, la véritable économie d’efforts consiste non pas à restreindre ses moyens et à limiter son objectif, mais à faire résolument l’acte d’énergie nécessaire et suffisant qu’on n’aura plus ensuite à renouveler. C’est folie que de s’installer dans un pays sans s’y assurer une complète et définitive sécurité ; et dans des régions barbares où n’existe aucune puissance organisée avec laquelle on puisse au besoin composer et traiter, la seule solution consiste à aller de suite jusqu’au bout de la tâche, par une conquête assez complète pour être pacificatrice. Nos territoires de l’Afrique Occidentale, grâce à cette méthode, forment un bloc que nous avons pu travailler et dégrossir à loisir.

Ce n’est pas tout d’ailleurs. Nous n’étions pas les seuls engagés dans cette course à la suprématie africaine. Nous avions d’actifs rivaux. Nous avons su les gagner de vitesse. Tandis qu’ils s’attardaient dans les régions maritimes, plus faciles à atteindre, nous allions de l’avant, nous les gagnions de vitesse ; nous les dépassions aussi en prévoyance ; car, constamment préoccupés d’atteindre le Soudan, ce centre vers lequel convergeaient, de tous les points de la côte, nos efforts de pénétration, nous préparions la future unité de notre empire noir.

Les négociations diplomatiques secondaient d’ailleurs l’oeuvre de nos pionniers ; dans tous nos accords avec nos concurrents, nous avons sagement sacrifié l’immédiat au futur, nous avons tout subordonné au souci dominant d’assurer la jonction de nos diverses colonies, en arrière des autres établissements européens. Il nous fallait l’espace pour y définir, à larges traits, l’oeuvre grandiose du lendemain. Et notre Afrique Occidentale française s’est ainsi trouvée constituée dans sa pleine et vigoureuse unité ; les quatre colonies côtières, Sénégal, Guinée, Côte d’Ivoire, Dahomey, rayonnent autour de la colonie continentale, le Haut-Sénégal et Niger, qui forme le corps commun dont elles sont les membres ; et malgré l’activité de nos rivaux, malgré les concessions que nous avons dû leur faire, l’ouest africain a pris la figure d’un immense empire français dans lequel les établissements étrangers sont de simples enclaves.


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L’organisation administrative a suivi le même plan. Et c’est une remarque intéressante à faire, que les institutions ont toujours été exactement en rapport avec le degré de pénétration effective du pays. De même que les colonies particulières se sont rejointes dans une grande unité territoriale, de même les Gouvernements particuliers constitués dans chacune d’elles se sont soudés dans un organisme plus vaste, le Gouvernement général. Celui-ci n’avait d’abord été qu’une simple expression administrative : le Gouverneur du Sénégal était investi d’un vague contrôle sur ses collègues et sur les autorités tant civiles que militaires de la région soudanaise. C’est seulement à partir de 1902 que cette informe ébauche se dégrossit ; grâce à l’initiative du Gouverneur général Roume, une oeuvre admirable s’accomplit. En deux années, cet éminent administrateur édifie un ensemble d’institutions politiques et financières qui font de l’Afrique Occidentale le modèle de l’organisation coloniale.

A la base du système, nous trouvons le principe fécond de la décentralisation et de l’autonomie régionale. L’Afrique Occidentale comprend, politiquement comme géographiquement, cinq territoires distincts, — ceux que j’ai énumérés déjà plus haut ; chacun de ces territoires a son administration propre, centralisée entre les mains d’un lieutenant-gouverneur, chef responsable, disposant du budget local. Le Gouvernement général est la fédération de ces diverses unités, — fédération dans laquelle leurs forces s’unissent sans que leurs personnalités se confondent. Le Gouverneur général, assisté d’un nombre relativement restreint de fonctionnaires investis d’attributions de contrôle et non de commandement, devient ainsi un organe supérieur de régulation et de haute direction; il dispose d’un budget général, budget de superposition dans lequel se traduisent les intérêts collectifs et la vie d’ensemble de la fédération.

Cette organisation, réalisée par le décret du 18 octobre 1904, a été justement admirée comme un modèle de simplicité, d’harmonie et d’équilibre.

Dans des pays neufs, en pleine évolution, il faut avant tout rapprocher l’autorité, l’initiative et la décision des terrains d’action où elles ont à s’exercer. C’est pourquoi, en Afrique Occidentale, le commandement demeure aux mains du chef local, le lieutenant-gouverneur ; et ce qui rend son autorité effective et réelle, c’est qu’il est l’ordonnateur du budget du territoire placé sous ses ordres, budget qui supporte toutes les dépenses de l’administration locale.

Mais une telle décentralisation deviendrait de l’anarchie si la pensée métropolitaine ne se faisait à chaque instant sentir, si les intérêts généraux et communs du groupe n’étaient incarnés en une personnalité plus haute que celle des colonies particulières. Le Gouvernement général est cet organe de jonction, d’unification, de coordination. Vis-à-vis de la mère patrie, c’est en quelque sorte un ministère extériorisé : le haut fonctionnaire qui est, à Dakar, dépositaire des pouvoirs de la République, représente en Afrique Occidentale la souveraineté française, la volonté permanente et constamment attentive du gouvernement central. Vis-à-vis des colonies particulières, il est à la fois et l’organe de contrôle, et celui qui donne les grandes impulsions d’ensemble, dépassant la portée des conceptions purement locales.

L’organisation financière se moule sur cette structure politique. Aux budgets locaux sont attribués les produits des impôts directs ; l’indigène voit dépenser sous ses yeux, en oeuvres immédiates d’administration, de police, de civilisation effective, les ressources prélevées sur son activité. Au budget général sont affectés les produits des impôts indirects : ceux-ci, prélèvement fait dans un intérêt commun sur le mouvement général de la vie économique, sur la circulation des richesses, servent ainsi à gager les dépenses des services généraux, et surtout les frais nécessaires à la constitution d’un outillage public, dépassant les moyens restreints et les vues limitées des colonies particulières.

Une pareille clarté se retrouve jusque dans le système fiscal lui-même : tout l’édifice financier de l’Afrique Occidentale repose en effet sur deux sortes d’impôts seulement : d’une part l’impôt de capitation, d’autre part les droits d’entrée et de sortie ; les quelques autres taxes que l’on pourrait mentionner sont en effet d’un produit insignifiant en comparaison de ces deux grandes sources de revenus. Or, ces impôts sont à la fois les plus justes et les plus commodes.

L’impôt de capitation est la forme la plus normale de l’impôt direct dans un pays où la richesse constituée est presque inexistante, où un homme en vaut un autre, où le vrai capital producteur, c’est la population elle-même. La perception de cette taxe est de plus un acte naturel d’administration, qui rapproche constamment le chef de circonscription de ses administrés ; et l’obligation d’acquitter régulièrement la dette, d’ailleurs minime, qui lui est annuellement imposée ‘, est un stimulant puissant pour l’indigène, un élément moralisateur qui combat son apathie naturelle.

Quant aux droits d’entrée et de sortie, ils constituent également le système le plus équitable d’impôt indirect, quand toute la vie économique se traduit en mouvements d’importation et d’exportation. Rien de plus facile, d’autre part, que de percevoir ces taxes sur les quelques points par où s’opère tout le trafic du pays ; et rien de plus naturel que de demander au commerce les ressources qui serviront précisément à lui ouvrir de nouvelles voies, à lui offrir de nouveaux instruments, à diminuer enfin les charges qui pèsent sur lui.


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On pouvait craindre que, par un entraînement malheureusement habituel à notre esprit unificateur et systématique, l’organe de haute direction n’absorbât peu à peu en lui-même toutes les forces vives et ne réduisît les autorités locales à un rôle de plus en plus effacé. C’est, comme on le verra plus loin, ce qui s’est notamment produit en Indo-Chine. L’Afrique Occidentale a été heureusement protégée contre ces maux.

Le grand organisateur que fut M. Roume évita soigneusement de donner une trop forte constitution aux services centraux. En dehors du secrétariat général, destiné à assister le Gouverneur général dans tous ses actes administratifs, il ne voulut, auprès de lui, que des services d’inspection générale, capables d’exercer, chacun selon sa compétence propre, un contrôle efficace sur les administrations locales, mais hors d’état de se substituer à celles-ci et d’évoquer au chef-lieu le règlement effectif et direct de toutes les affaires.

Son successeur, M. W. Ponty, a heureusement persévéré dans cette voie. Sans doute, il puisait dans son expérience antérieure de lieutenant-gouverneur du Haut-Sénégal et Niger un juste sentiment des bienfaits de la décentralisation. Loin de s’écarter des vues très sages de son prédécesseur, il a au contraire accentué encore les précautions prises dans cet ordre d’idées. C’est ainsi que le secrétariat général du Gouvernement général, service central qui aurait pu, par un développement naturel de ses attributions, restreindre progressivement la liberté d’action des lieutenants-gouverneurs, a été, à sa demande, supprimé par un décret du 22 juillet 1909, qui institue simplement auprès du Gouverneur général une direction des finances et de la comptabilité ; M. Ponty créait d’autre part un service des affaires générales, de sorte que l’ancien secrétariat général voit ses attributions scindées entre deux organes, qui ne trouvent leur unité que dans la personne même du chef suprême de la fédération. En même temps, le rôle des services généraux d’inspection était défini à nouveau, en s’inspirant toujours de la même prudente pensée, afin de les maintenir dans leur rôle de surveillance et de contrôle.

Ainsi l’institution du Gouvernement général demeure ce qu’elle doit être : l’incarnation de l’intérêt collectif des colonies groupées, le moyen de dégager et d’appliquer à la transformation économique du pays les ressources surabondantes des divers territoires.

La principale utilité du budget général a été en effet d’asseoir sur des bases solides le crédit de l’Afrique Occidentale. Deux emprunts successifs, l’un de 65, l’autre de 100 millions, contractés sous l’administration de M. Roume, sont aujourd’hui dépensés en travaux d’aménagement. Et aussitôt, dès le premier jour, quelle transfiguration ! L’immense pays inerte, amas confus de déserts et de forêts vierges, sans voies naturelles, sans rivières vraiment navigables, s’ouvre sous la poussée patiente des ingénieurs. Des ports sont créés, des chemins de fer allongent chaque jour plus avant leur ruban métallique ; le long de ces fleuves artificiels, où coule le courant fécondant de la civilisation, les cultures naissent, les villes sortent de terre. Une ère de prospérité nouvelle est commencée ; les échanges s’activent, la vie économique s’organise, et déjà cette richesse naissante autorise des projets plus vastes.

Au budget général viennent s’annexer les budgets d’exploitation des chemins de fer, puis le budget autonome du port de Dakar, créé par décret du 18 février 1910. Tous ces organes financiers, en pleine prospérité, augmentent le volume des ressources dont dispose l’Afrique Occidentale, et un nouveau projet d’emprunt, portant sur une somme de 150 millions, est actuellement prêt d’aboutir.

Sous cette vigoureuse influence, une transformation profonde s’opère. Non seulement le pays s’ouvre de toutes parts à la pénétration féconde du commerce et de l’activité économique, mais une évolution parallèle s’opère dans les populations soumises. Rassurées par les bienfaisants effets de notre domination, elles sont décidément mises en confiance ; elles nous fournissent elles-mêmes les troupes nécessaires au maintien de l’ordre ; bien plus, elles deviennent un merveilleux réservoir de puissance militaire, où nous n’avons qu’à puiser; ces malheureuses races décimées par les fléaux naturels et par des siècles de barbarie, se transforment à notre contact ; c’est par elles que s’achèvera notre oeuvre, c’est pour elles qu’elle doit d’abord produire ses bienfaits : pacifiés, protégés, assistés et enfin éduqués, nos sujets doivent devenir un peuple nombreux, actif, heureux, évoluant librement sous la lumière du génie français. Cette vaste commandite d’une nation nouvelle, c’est là toute la colonisation.


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