source : https://journals.openedition.org/cel/825


Sarah Piram, « S’approprier un modèle français en Iran ? L’architecte André Godard (1881-1965) et la conception des musées iraniens », Les Cahiers de l’École du Louvre [En ligne], 11 | 2017, mis en ligne le 26 octobre 2017 http://journals.openedition.org/cel/825 ; DOI : https://doi.org/10.4000/cel.825

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RÉSUMÉ

L’histoire des musées en Iran débute dans la deuxième moitié du xixe siècle et connaît sa phase la plus importante dans les années 1930, au moment de l’inauguration du musée Irān Bāstān, le musée d’archéologie nationale conçu par l’architecte français André Godard (1881-1965). Situé à Téhéran, ce monument emblématique incarne une période de modernisation et de nationalisme exacerbé sous le règne de Reza Shah Pahlavi (r. 1925-1941). Le fonds Godard, conservé au musée du Louvre, nous renseigne sur les politiques mémorielles et patrimoniales instaurées en Iran entre 1928 et 1960 et dont la marque est encore sensible aujourd’hui.

S’approprier un modèle français en Iran L’architecte André Godard (1881-1965) et la conception des musées iraniens
Le musée Irān Bāstān à Téhéran, positif monochrome sur papier baryté au gélatino-argentique, 8,4 x 13,9 cm, archives Godard, 1APAI/9543 © Musée du Louvre, DAI, fonds privés, archives Godard

Plan

Des Beaux-Arts de Paris aux Services archéologiques de l’Iran
L’archéologie française en Perse et les collections du Louvre
La création des Services archéologiques de l’Iran
La naissance des musées en Iran : une volonté du gouvernement persan
Le musée Irān Bāstān à Téhéran
Le foisonnement en région : Tabriz et Abadan
L’appropriation d’un modèle français : portée et limites
Le succès de l’École des beaux-arts et les bases du modernisme iranien
Conclusion


PREMIÈRES PAGES

Le département des Arts de l’Islam du musée du Louvre lève le voile sur une importante collection d’archives. Le fonds Godard, conservé au musée depuis 1977, se compose d’environ 14 000 pièces – photographies et documents écrits – rassemblés par l’architecte français André Godard1. L’étude de ce fonds patrimonial permet de saisir l’étendue des relations culturelles franco-iraniennes des années 1920 à 1960.

Les musées en Iran ont une histoire assez récente, qui débuta dans la deuxième moitié du xixe siècle. La phase la plus conséquente eut lieu dans les années 1930, au moment de la création du musée Irān Bāstān (littéralement, « Iran ancien »), devenu aujourd’hui le musée national du pays. Conçu par André Godard, le monument incarne toute une période de modernisation et de nationalisme exacerbé, reflet de la dynastie Pahlavi menée par Reza Shah (r. 1925-1941) et par son fils, Mohammad Reza Shah (r. 1941-1979). Ces derniers façonnèrent une très forte identité culturelle en Iran, en lien avec le passé préislamique du pays. Ce particularisme fit notamment l’objet de différentes créations architecturales d’envergure à travers lesquelles André Godard put s’illustrer.

L’architecte français, diplômé de l’École des beaux-arts de Paris en 1909, fut employé par le gouvernement iranien et arriva pour la première fois en Perse en 1928 avec une mission très claire, celle de conserver et de valoriser le patrimoine persan. Plusieurs musées iraniens firent alors l’objet de diverses études conduites par A. Godard, citons ceux de Téhéran, Tabriz, Abadan, Machhad, Kachan ou Ispahan. Ces institutions, dispersées dans le pays, se posent encore aujourd’hui comme une rencontre entre l’Iran et la France. Elles se fondent sur un modèle qui a été exporté par la France, par un Français, tout en étant profondément ancré dans un territoire, l’Iran.

Le fonds Godard comprend différents croquis et plans restituant le travail de l’architecte, mais surtout des tirages (papiers, négatifs, diapositives et plaques de verre), ainsi que diverses notes et correspondances. La richesse du corpus offre la possibilité d’étudier une large partie de l’histoire de la patrimonialisation et de la création architecturale du xxe siècle en Iran. La confrontation des supports permet de mettre au jour les différentes politiques mémorielles et patrimoniales iraniennes, initiées par A. Godard, et dont la marque est encore visible aujourd’hu


Des Beaux-Arts de Paris aux Services archéologiques de l’Iran

Fils de Louise et de Paul Godard, André vint au monde le 24 janvier 1881, à Chaumont en Haute-Marne. Il mourut à Paris en 1965, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.

Les archives de l’École des beaux-arts de Paris nous apprennent qu’il y fit son entrée en 1901, avant d’en sortir diplômé huit ans plus tard, en 1909. Durant sa formation d’architecte, A. Godard semblait plus doué pour l’enseignement scientifique que pour l’enseignement artistique et excellait en histoire de l’architecture. Il avait une assiduité « très irrégulière », « obligé de travailler en parallèle de ses études pour soutenir sa famille » ; son père était marchand tanneur. Toutefois, ses professeurs mentionnaient ses « aptitudes remarquables » et « ses nombreux succès ». A. Godard remporta notamment le prix Deschaumes de l’Académie des beaux-arts en 1906.

L’architecte partit pour la première fois au Moyen-Orient en 1910 en compagnie d’Henri Viollet (1880-1955), architecte rencontré aux Beaux-Arts. Il s’installa en Irak où il fouilla le site islamique de Samarra (ixe siècle), effectuant ponctuellement quelques travaux à Bagdad. En 1912, le jeune architecte partit en Égypte puis en Syrie afin de mener diverses recherches sur l’architecture islamique. A. Godard, tout comme Henri Viollet et d’autres à la même période, était architecte de formation mais se disait aussi archéologue.

Après la Première Guerre mondiale, en 1919, il épousa Yedda Reuilly, diplômée de l’École du Louvre et de l’École spéciale des langues orientales. Ensemble, ils partirent en Afghanistan où A. Godard prit part à la Délégation française, de 1922 à 1924, sous la direction d’Alfred Foucher. Le couple étudia le site de Bamiyan et organisa une exposition à ce sujet au musée Guimet, en 1925. Yedda Godard tenait une place très importante dans la vie de son époux et l’accompagnait dans toutes ses missions.

En octobre 1927, A. Godard fut nommé par le gouvernement persan directeur général des Services archéologiques, directeur général des Antiquités et des Musées. Le couple arriva en Perse quelques mois plus tard. A. Godard fonda ces Services en appliquant une nouvelle loi sur les antiquités (1930), en élaborant un inventaire des monuments historiques ainsi qu’un programme de restauration. Il se chargea de créer des équipes de restaurateurs spécialisés dans l’emploi de techniques traditionnelles de la construction iranienne. Sur ses dessins se construisirent plusieurs musées iraniens, dont il réunit une partie des collections avec son épouse. Il établit également les plans généraux de l’université de Téhéran et joua un rôle conséquent dans la création de la Faculté des beaux-arts de Téhéran (1941).

Durant la Deuxième Guerre mondiale, A. Godard fut délégué général de la France libre en Iran, ce qui nourrit une amitié avec le général de Gaulle et un respect réciproque. Il obtint d’ailleurs quelques privilèges diplomatiques, ce qu’« aucun autre délégué de la France libre n’avait obtenu en d’autres pays ». Il fut aussi impliqué dans l’Alliance française, la seule organisation faisant alors rayonner la culture française en Iran.

Il est bon de rappeler qu’au-delà de ses fonctions administratives, A. Godard était avant tout un orientaliste et qu’il fut très attaché à l’Iran jusqu’à la fin de sa vie. On lui doit de nombreuses publications sur l’art et l’archéologie de l’Iran et de l’Afghanistan, dont son ouvrage général abondamment illustré, L’Art de l’Iran, publié chez Arthaud en 1962.


L’archéologie française en Perse et les collections du Louvre

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[…]


[…]


Le succès de l’École des beaux-arts et les bases du modernisme iranien

André Godard s’inspirait de modèles architecturaux iraniens. Rappelons qu’il mena dans le pays divers travaux de restauration et d’aménagement de monuments. Il conçut également des mausolées de poètes, comme celui de Ferdowsî, poète né au xe siècle, à Tus dans le nord-est de l’Iran, ou encore celui de Hafez, poète du xive siècle, à Shiraz. En reconstruisant ce mausolée, A. Godard reprit des principes de l’architecture traditionnelle iranienne – en l’occurrence islamique – avec un kiosque à coupole et des chapiteaux à muqarnas. Aujourd’hui, le mausolée de Hafez est parfaitement ancré dans l’imaginaire des Iraniens et rares sont ceux qui en attribuent la réfection et la reconstruction à un architecte français, en 1935. Le monument est devenu un lieu très touristique où beaucoup d’Iraniens viennent se recueillir.

A. Godard fut à l’origine d’une création architecturale d’ampleur, jetant les bases d’un modernisme architectural en Iran. Avec la Faculté des beaux-arts de Téhéran, dont il supervisa les travaux, devint professeur puis doyen, A. Godard influença plusieurs générations d’architectes iraniens. De plus en plus d’Iraniens vinrent se former aux Beaux-Arts de Paris des années 1940 aux années 1960. C’est le cas de Mohsen Foroughi (1907-1983) et d’Houchang Seyhoun (1920-2014). Le premier s’investit dans la construction de la Banque nationale d’Iran, de ministères ainsi que de la Maison d’Iran de la Cité internationale universitaire de Paris, en collaboration notamment avec Claude Parent. Le second conçut, tout comme A. Godard, un monument inspiré de traditions architecturales islamiques : le mausolée d’Avicenne, à Hamadan, reprenant le modèle d’un mausolée du xie siècle, le Gonbad-e Qabus dans le nord-est de l’Iran. Les projets des architectes iraniens, qui surent profiter des apports techniques français, marquèrent une professionnalisation du métier en Iran. La profession gagna une certaine renommée dont elle bénéficie encore aujourd’hui.


Conclusion

André Godard exerça une influence majeure sur les institutions culturelles et éducatives iraniennes. Reza Shah comprit que les projets formés par l’architecte servaient l’intérêt national et pouvaient contribuer à cimenter l’unité du pays, ce qui explique pourquoi il l’aida à réaliser son programme. Une phrase d’un auteur anonyme, extraite des archives, prend alors tout son sens :

Le public français et le gouvernement même peut-être ne savent pas assez tout ce que l’influence française doit à ces Français d’élite qui, loin de France patiemment à travers vents et marées à longueur d’années, créent des œuvres répondant aux besoins et aux nécessités des pays où ils ont été appelés.

Après A. Godard, la direction du musée de Téhéran fut confiée à Ali Abadi, qui fut formé par l’architecte français. L’établissement garda sa vocation première, c’est-à-dire un lieu de collecte et d’exposition dans un souci d’enseignement et de culture. À la mort d’A. Godard en 1965, et dans les années 1970 surtout, le musée fut critiqué par de nombreux Iraniens. Il valorisait principalement des objets préislamiques, mettant à l’écart les collections islamiques, et remettant en cause la centralité de l’islam dans l’identité culturelle du pays. A. Godard s’étant davantage spécialisé dans la période islamique, il est fort probable que la présentation ait été voulue par le gouvernement iranien, donnant ainsi plus de poids au passé préislamique. Tout pousse à croire que cette institution muséale était avant tout un instrument de propagation qui servait une idéologie de la modernisation, plutôt qu’un lieu démocratique, un lieu d’éducation voué au public

Au moment de la Révolution islamique de 1979, l’institution tomba dans une forme d’oubli. Les collections islamiques furent placées dans un bâtiment à part, à côté du musée Irān Bāstān. Aujourd’hui, la majorité des visiteurs sont des touristes étrangers et le musée attend encore son public national. De grands efforts sont tout de même menés par les Iraniens avec une programmation de plus en plus attractive où l’éducation joue un rôle important. Le musée n’a donc pas encore eu le succès qu’A. Godard aurait pu espérer. En revanche, les monuments créés en hommage aux poètes iraniens connaissent un véritable succès.

Le séjour de l’architecte français en Iran, qui devait durer cinq ans, s’est finalement étendu à près de trente ans. Cela témoigne de l’estime qu’avait le gouvernement iranien pour son action. A. Godard laissa ainsi une empreinte visible en Iran, en véhiculant deux modèles : celui des musées et celui de l’École des beaux-arts.

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