Histoire de la civilisation Française (Rambaud, Alfred, vol. 1, 1895)
Histoire de la civilisation française by Rambaud, Alfred, 1842-1905. Publication date 1895

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Histoire de la civilisation Française (Rambaud, Alfred, vol. 1, 1895)
Vol. 1. Depuis les origines jusqu’à la Fronde.
PRÉFACE

L’histoire de France était enseignée autrefois suivant une tout autre méthode que celle qui tend à prévaloir aujourd’hui. Je me souviens encore des petits manuels qu’on nous mettait entre les mains. Les rois se succédaient par règne, sans qu’on en omît un seul, même de ceux qu’on qualifiait de rois fainéants. Pour bien marquer l’importance qu’on leur attribuait, le texte était généralement illustré de leurs portraits, rarement authentiques ; Pharamond avait une espèce de turban ; les autres Mérovingiens se reconnaissaient à leurs longs cheveux, ceints d’un diadème à fleurons. Même pour Clotaire IV ou Childéric II, il paraissait important de savoir la date de leur avènement et celle de leur mort. A date fixe, la seconde race succédait à la première, la troisième à la seconde; avec Napoléon Ier, commençait la « quatrième race ». Le corps du récit comprenait des batailles, des traités, des mariages. De temps à autre, on consacrait quelques lignes aux mœurs et coutumes, et alors les illustrations représentaient la francisque des Francs ou l’oriflamme de Saint-Denis.

Il y a déjà longtemps qu’il n’en est plus ainsi. M. Duruy, à qui nous devons une des premières bonnes histoires de France qu’aient possédées nos écoles, rappelait, en 1863, que l’histoire-bataille n’est pas tout.

Les récents programmes ont fait, dans l’enseignement de nos lycées, une large part aux institutions et aux faits de civilisation. Le programme adopté dans les lycées de filles met au premier rang « l’histoire de la civilisation ».

Ce qui a sans doute empêché cette partie de l’histoire de prendre plus tôt la place qui lui revient dans notre enseignement, c’est que précisément c’est celle qui a mis le plus longtemps à se fixer. Elle est encore loin d’être définitive. Depuis les livres si célèbres de
M. Guizot sur l’histoire de la civilisation, nos savants n’ont cessé d’explorer les archives et les bibliothèques, d’interpréter les chartes et les anciens registres. Tels résultats qui paraissaient admis ont été remis en question. Non seulement le brillant Essai de Voltaire donnerait lieu à une infinité de rectifications ; mais les ouvrages publiés dans la première moitié de ce siècle sont déjà sujets à révision, et même ceux qui ont paru il y a vingt ans ne restent pas debout tout entiers. Il se fait dans ces études un renouvellement incessant. Tandis que l’histoire des guerres et des traités, celle qu’on appelle quelquefois l’histoire externe pourrait à la rigueur s’enseigner comme il y a cent ans, l’histoire interne, c’est-à-dire celle de la civilisation et des institutions, a dû être complètement refaite. Même aujourd’hui, la science est loin d’avoir dit son dernier mot sur les institutions de la royauté, les Parlements, les États généraux, le Conseil du roi, l’organisation militaire, les finances ; encore bien moins sur la condition exacte des personnes et des terres aux différents âges, les faits de l’histoire littéraire, scientifique et artistique.

Toutefois, dès maintenant, il y a des traits généraux, des faits essentiels, qu’on doit tenir pour acquis. On peut donc essayer d’écrire une histoire, tout au moins élémentaire, de la civilisation française.

Le livre que je présente à la jeunesse de nos écoles n’est donc pas une histoire des guerres, une histoire des rois. Il ne se propose pas de raconter comment on a gagné la bataille de Bouvines ou perdu celle de Poitiers, mais d’esquisser l’histoire de la nation elle-même, dans tous ses éléments; de montrer comment se sont formés l’aristocratie, le clergé, la bourgeoisie, le peuple des villes et des campagnes; comment, de la multitude des anciennes tribus gauloises ou des anciens états féodaux, est née une nation; comment, sur les débris des pouvoirs d’autrefois, s’est constitué un puissant État, avec tous les organes essentiels d’un État : une administration, une justice, une armée, une diplomatie, des finances; dans quel esprit et suivant quelles méthodes, aux différents âges, on a pratiqué chez nous l’agriculture, l’industrie, le commerce, cultivé les lettres, les sciences et les arts; en un mot, comment nos ancêtres ont vécu et par quels labeurs ils ont préparé la vie meilleure dont nous jouissons.

Ce livre n’est pas une œuvre d’érudition : je n’ai pas la prétention d’apporter des solutions nouvelles ; je sais qu’il y a cent questions dans notre histoire, dont chacune userait une vie d’homme. J’ai usé largement des travaux publiés jusqu’à ce jour. J’ai, dans des notes bibliographiques placées à la fin de chaque chapitre, cité mes autorités : pas toutes cependant, car j’ai voulu me borner aux livres indispensables et dresser, en quelque sorte, le catalogue d’une bibliothèque historique, à l’usage de nos lycées et écoles. Il a donc fallu négliger beaucoup de monographies, beaucoup d’articles de revues, auxquels cependant je suis fort redevable. Je n’ai pas cité, sauf une fois ou deux, de travaux étrangers, car je sais que le public auquel ce livre s’adresse ne lit pas encore couramment l’allemand ou l’anglais.

J’ai un peu plus insisté sur l’ancienne Gaule qu’on ne le fait habituellement : c’est que l’histoire de notre pays ne commence pas à la victoire de Clovis sur Syagrius ou à l’avènement d’Hugues Capet. Les ancêtres des Français sont plus anciens que les Francs.
Nous avons dans les veines le sang de ces peuples qui, dans les temps antiques, ont promené par le monde leurs bandes turbulentes, colonisé les Iles-Britanniques, une partie de l’Espagne, l’Italie du Nord, l’Allemagne de l’Ouest et le bassin du Danube; qui ont imposé le nom d’une tribu gauloise à la Bohême et à la Bavière et fondé une Gaule asiatique, la Galatie; qui, redoutés des Latins et des Grecs, ont rendu visite à Jupiter de Rome et à Apollon de Delphes. Quand les fils de Tentâtes perdent leur indépendance, commence une période de civilisation romaine que nous ne devons pas plus effacer de notre histoire que les sept années de résistance héroïque à la conquête. C’est une période de près de cinq siècles pendant laquelle ce pays a été le plus civilisé et le plus prospère de l’ancien monde, à tel point que la Gaule, au témoignage de Velleius Patereulus, versait au trésor romain autant d’argent que tout le reste de l’empire ; pendant laquelle des historiens, des orateurs, des poètes, des artistes gaulois ont mérité une place parmi les grands hommes du monde antique, et des empereurs de race celtique ont commandé aux légions. D’ailleurs l’étude des Gaulois montre la persistance, à travers les siècles, des traits caractéristiques de notre race ; l’étude des institutions romaines en Gaule est indispensable pour expliquer celles du moyen âge et même celles des temps modernes ; et, enfin, nous ne voulons rien abandonner de notre vieille noblesse et de nos anciennes gloires.

A. R.


LIVRE II
LA FRANCE FÉODALE

CHAPITRE VII

RÉGIME FÉODAL. — I. L’ARISTOCRATIE.

(De la déposition de Charles le Gros à la mort de Louis VII 887-1180

pages 117-121


A quel moment commence l’histoire de la France féodale? — La période franque de notre histoire, en dépit de tant de désordre et de barbarie, a été prodigieusement féconde. C’est pendant la domination des rois germains que, dans une lente et obscure élaboration, une nation nouvelle s’est formée des éléments gaulois, romains, germains, qu’une langue nouvelle est sortie du latin vulgaire et que, d’un chaos d’institutions romaines et germaniques, se sont dégagées les institutions qui devaient régir notre pays pendant des siècles. Dans l’anarchie carolingienne se sont formées la nation française, la langue française, la féodalité française. A la Gaule indépendante, à la Gaule romaine, à la Gaule franque, succède enfin la France.

Mais à quel moment faut-il placer le début de l’histoire de la France ? On ne peut assigner une date précise, car ces transformations se sont faites peu à peu. On peut dire cependant qu’à partir du traité de Verdun, en 843, il y a un royaume de France. On peut signaler, au serment de Strasbourg, en 842, l’existence d’une langue romane, qui sera la langue française. On peut affirmer qu’à partir du règne de Charles le Chauve, qui vit les constructions de châteaux, à partir de la création de duchés et de comtés indépendants, surtout vers l’époque de Charles le Simple, à partir de la déposition de Charles le Gros (887), le dernier prince qui ait un moment réuni tous les royaumes de Charlemagne, le régime féodal a remplacé chez nous le régime monarchique. C’est donc dans le courant du IXè siècle, sous les petits-fils mêmes et les arrière-petits-fils de Charlemagne, que commence l’histoire de la France féodale.

Trois périodes dans cette histoire. — L’histoire de la France féodale comporte une division en trois périodes : la période où la féodalité a été dominante; la période où la société féodale se transforme par l’action de forces nouvelles ; la période où la féodalité est en pleine décadence.

Sans pouvoir assigner de dates précises, on peut admettre cependant que la première période comprend les règnes des derniers Carolingiens et des premiers Capétiens (887-1180) : le signe caractéristique, c’est la faiblesse extrême de la royauté, devenue une fonction purement élective.

La seconde irait de Louis VII à la fin des Capétiens directs (1180-1328) : le principe de l’hérédité monarchique a fini par triompher sur celui de l’élection ; dans cette période, la puissance féodale, qui tend à décroître, et la puissance royale , qui tend à s’accroître sans cesse , se font encore équilibre.

La troisième se terminerait avec la régence d’Anne de Beaujeu (1328-1484) : l’équilibre est décidément rompu au profit de la royauté et, non seulement la féodalité, mais toutes les institutions du moyen âge , commencent à s’effacer devant l’idée moderne de l’État.

Tableau de la France féodale. — La France, à l’époque féodale, présente un tout autre aspect qu’aux époques précédentes. A l’époque romaine, la Gaule avait obéi à un souverain unique, bien que résidant hors de la Gaule. A l’époque franque, le pays avait eu une certaine unité; les plus puissants des rois mérovingiens, Clovis, Clotaire 1er, Clotaire II, Dagobert, presque tous les Carolingiens, au moins jusqu’au traité de Verdun, l’avaient possédé à peu près tout entier. Au contraire, la France féodale, entre autres ressemblances avec la Gaule indépendante, présente celle-ci : il n’y a plus d’unité. De même qu’il y avait eu autant de Gaules que de nations ou de confédérations gauloises, il y a autant de Frances rivales, et même ennemies, qu’il y a de duchés et de grands comtés.
Prenons, par exemple, le moment qui précéda l’avènement de Hugues Capet (987).

D’abord il y a de vastes régions de l’ancienne Gaule qui ne se considéraient pas comme des terres françaises.

La moitié de la Belgique actuelle, toute la Hollande, le Luxembourg, les pays qui ont formé la Prusse et la Bavière rhénanes, la Lorraine, l’Alsace, se rattachaient alors, non à la France, mais à l’empire d’Allemagne : et cependant dans une partie de la Belgique, dans une moitié du Luxembourg et dans les trois quarts de la Lorraine, c’étaient des langues romanes, et non la langue tudesque, que l’on parlait.

La plus grande partie du bassin du Rhône, ce qui a formé depuis la Franche-Comté, la Suisse, la Savoie, le Dauphiné, le Lyonnais, la Provence, fut réunie un moment en 879, sous le nom de « royaume d’Arles », et, après que le royaume d’Arles eut été acquis par un empereur allemand, fut revendiquée comme une dépendance de l’Allemagne, bien qu’on n’y ait jamais parlé la langue tudesque.

Au nord et à l’est, on voit donc que, conformément au traité de Verdun, le royaume de France s’arrêtait à l’Escaut, à la Meuse et au Rhône.

Du côté des Pyrénées, non seulement le Roussillon, mais le comté de Barcelone, tous les pays de la langue catalane, (qui n’est pas une langue espagnole, mais un dialecte de la
langue française du midi), se rattachaient au royaume de France.

La Bretagne , qui avait eu des rois indépendants, avait maintenant des comtes ou des ducs qui se regardaient comme étrangers à la France, de même que ses évêques, au moins dans la Bretagne de langue bretonne, se considéraient comme étrangers à l’Église de France.

Restait la France proprement dite. Elle-même était partagée en une douzaine de Frances distinctes : chacune avait ses lois particulières; chacune avait sa langue, car dans la région du nord on comptait six ou sept dialectes, et autant dans la région du sud.

Il y avait surtout : 1° le comté de Flandre auquel se rattachaient plus ou moins les petits comtés de Guines, de Boulogne, d’Arras ; 2° le duché de Normandie, avec les comtés d’Évreux, du Perche, d’Alençon ; 3° le comté d’Anjou autour duquel se groupent parfois le Maine et la Touraine ; 4° le comté de Champagne, avec quantité de seigneuries ; 5° le duché de Bourgogne, avec les comtés de Chalon, de Mâcon, de Nevers, etc.; 6° le duché d’Aquitaine, ou duché de Guyenne, comprenant les comtés de Poitiers, de la Marche, d’Angoumois, de Saintonge, de Périgord, d’Agen, de Bourbon, d’Auvergne, les vicomtes de Turenne, de Limoges, etc., plus une multitude de petites principautés qui se partageaient la Gascogne : Armagnac, Fezensac, Béarn, Bigorre, Albret, Comminges; 7° le comté de Toulouse avec les comtés, vicomtes, seigneuries de Quercy, Rouergue, Gévaudan, Vivarais, Narbonne, Carcassonne, Montpellier, Béziers, Uzès, Foix, etc., et la marche de Provence (Avignon et Orange) ; 8° les domaines de la maison capétienne.

Toutes ces Frances formaient plutôt des groupes de petits États que des États constitués. Dans chacune, les petits États étaient parfois très indépendants. du centre régional; souvent ils portaient leur obéissance d’un centre à un autre ; souvent ils se fondaient avec les grands États, pour se séparer ensuite. Il n’est donc pas possible de dresser, pour une période de quelque durée , la carte de la France féodale, pas plus que de tracer la frontière du duché d’Aquitaine ou du comté de Toulouse, par exemple, qui est perpétuellement remaniée par des partages ou des réunions, par décès, mariages, héritages, guerres, traités. Personne ne songeait d’ailleurs, en ce temps-là, à dresser cette carte ou à tracer cette frontière.

Non seulement au sein de ces duchés ou de ces grands comtés, il y avait des États plus petits, vicomtes, marquisats, seigneuries, plus ou moins indépendants, mais il y avait des terres ecclésiastiques, évêchés, abbayes, qui formaient aussi des États séparés.

Le domaine des Capétiens. — Parmi tous ces États, il y en avait un qui n’était ni le plus grand, ni le plus puissant de tous, et qui s’appelait, au ixe siècle, le duché entre Seine-et-Loire, nom que les historiens modernes ont traduit par un autre qui ne se trouve pas dans les anciens monuments : le duché de France. Après l’avènement d’Hugues Capet à la couronne, il s’appela le domaine royal.

Il avait pour ville principale Paris. Il était aussi mal découpé, aussi enchevêtré d’enclaves, et comprenait autant de petits États distincts que les autres régions. Sur les terres du duc de France, on remarquait les comtes presque indépendants de Sens, de Blois, de Chartres, de Vermandois, de Dreux, de Montfort, de Senlis, de Corbeil, de Clermont, de Dammartin, de Montmorency; les sires de Montlhéry, de Puiset; les évêques de Laon, de Beauvais, de Noyon; l’abbé de Saint-Denis, et quantité d’autres seigneurs laïques et ecclésiastiques.

Ce qui, dans le duché de France, appartenait en propre au duc de France se réduisait donc à peu de chose : Paris et ses environs, Orléans et ses environs, Étampes et ses environs, et des parcelles dispersées çà et là, depuis Amiens jusqu’à Bourges. Le duché de France avait l’étendue d’environ trois ou quatre départements français d’aujourd’hui, mais le duc de France, même quand il fut devenu roi de France, avait, comme possessions immédiates et directes, tout au plus la valeur d’un département. Le duché de France s’allongeait du nord au sud, pressé et comme étranglé entre deux puissants États : le duché de Normandie, qui arrivait jusqu’auprès de Mantes, et le comté de Champagne, qui venait jusqu’à Meaux. Les possessions immédiates du duc de France étaient encore plus mal découpées, car de petits seigneurs avaient construit leurs châteaux forts presque aux portes de sa capitale. Au nord de la Seine, au cœur des possessions ducales, s’élevaient les châteaux de Montmorency, de Dammartin, de Livri, de Montjai; au midi, ceux du Puiset, de Rochefort, Montfort». Si le roi voulait se rendre de Paris à Orléans, il rencontrait celui du Puiset ou celui de Montlhéry; de Paris à Dreux, celui de Montfort ; s’il voulait remonter la Seine, il se heurtait à celui de Corbeil; s’il voulait remonter la Marne, à celui de Gournay; celui de Glermont le séparait de Noyon et de Beauvais; celui de Coucy pouvait lui interdire les abords de Laon.

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