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L’Univers israélite 9 mai 1913 P. 26/32

68e Année, IN° 35

L’Univers israélite_les juifs d'Allemagne et la domination napoléonienne [09-05-1913]
L’Univers israélite_les juifs d’Allemagne et la domination napoléonienne [09-05-1913]

Les juifs d’Allemagne et la domination napoléonienne

Nous avons exposé la belle part prise par les juifs de la Prusse aux guerres de l’indépendance (1813-1815), dont ce pays commémore cette année le centième anniversaire. Un député de Berlin, M. Cassel, qui est Israélite, ayant prononcé un discours patriotique en faveur de la célébration du centenaire, fut pris à partie par un collègue socialiste, qui lui cria : « Sans Napoléon vous seriez encore aujourd’hui dans le ghetto ! » Il y a du vrai dans cette apostrophe. Les juifs allemands doivent beaucoup, sinon à Napoléon directement, du moins à l’influence française et révolutionnaire, dont il fut, sans le vouloir peut-être, le propagateur en Europe.

Il ne faut pas oublier, en effet, que l’Empire a continué au dehors l’œuvre de la Révolution. Les pays annexés étaient administrés à la française ; ce ne furent pas seulement les armes, mais aussi les idées françaises qui dominèrent et les soldats de la Grande Armée apportaient la liberté dans les plis de leurs drapeaux. L’émancipation des juifs, qui était une des conquêtes de l’esprit nouveau, passa ainsi de France en Allemagne et elle fit le plus de progrès là où l’influence française s’exerça le plus fortement.


Dans les pays annexés à la France.

On peut diviser à cet égard les États allemands en trois catégories : ceux qui furent directement rattachés à l’Empire, ceux qui furent placés sous sa suzeraineté et ceux qui résistèrent à son attraction. Au fur et à mesure que l’on s’éloigne de la France, les juifs sont moins favorablement traités.

Dans les provinces qui furent annexées à la France, les juifs jouirent ipso facto de l’égalité politique. Ce fut le cas, déjà avant l’avènement de Napoléon, dans l’Allemagne rhénane. A Bonn le ghetto fut solennellement démoli en 1797 ; des juifs s’établirent à Cologne, qui leur était fermée depuis des siècles ; à Mayence ils se francisèrent rapidement et à Worms, c’était le rabbin qui traduisait les journaux français aux habitants avides de nouvelles. Le gouvernement impérial maintint ce régime et, quand Napoléon organisa le culte Israélite, des consistoires furent créés à Mayence, Trêves, Coblence, Crefeld (le rabbin de Trêves porte encore aujourd’hui le titre de grand rabbin).

Lorsque Napoléon, pour assurer le succès du blocus continental, réunit à l’Empire, en 1811, les villes hanséatiques, les juifs bénéficièrent immédiatement de l’annexion. A Hambourg, où ils étaient près de 10000, toutes les restrictions politiques et économiques, qui pesaient sur eux depuis un siècle, tombèrent d’un coup et quelques uns d’entre eux entrèrent même dans le conseil municipal. Brême et Lubeck, qui avaient exclu les juifs, durent leur ouvrir leurs portes.


Dans les pays d’influence française.

Ce fut aussi presque sans transition que les juifs furent émancipés dans le royaume de Westphalie, que Napoléon constitua en 1807 au profit de son frère Jérôme et qu’il augmenta en 1810 du Hanovre. Le nouvel Etat fut d’abord administré par trois hauts fonctionnaires français, dont l’un, Beugnot, avait mécontenté Napoléon en prenant la défense des juifs au Conseil d’État ; la constitution qu’ils élaborèrent proclamait la liberté et l’égalité de tous. Les juifs ne tardèrent pas à bénéficier de ce régime libéral. Le 27 janvier 1808 un décret édicta : « tous ceux de nos sujets qui suivent la loi de Moïse jouiront dans nos États des mêmes droits, franchises et libertés que tous nos autres sujets ». Jérôme reçut une députation juive et ré pondit à leurs hommages, ce qui fâcha fort Napoléon. Le 31 mars suivant, un décret organisa le culte Israélite à l’exemple de la France. Un riche banquier, Israël Jacobson, qui prêta de l’argent au roi de Westphalie, s’employa beaucoup en faveur de ses coreligionnaires, qu’il voulait régénérer à toute force.

Beugnot passa plus tard dans le grand-duché de Berg ; il y fit régner les mêmes principes. Les juifs, qui avaient une communauté assez importante à Dusseldorf, n ‘eurent qu’à se louer de lui et Henri Heine a immortalisé le souvenir de ce « brave Français », qui incarna à ses yeux d’enfant le génie bienfaisant de la France nouvelle. Beugnot rapporte même dans ses Mémoires que, quand Napoléon passa à Dusseldorf en 1811, ce fut le rabbin qui le harangua au nom des trois cultes ; mais du coup il exagère.

La transformation fut moins rapide et moins complète dans les États que Napoléon protégea et agrandit en Allemagne pour s’en faire des satellites. A Francfort, le ghetto avait été abattu par les canons de Jourdan ; mais la communauté attendit jusqu’en 1810 pour obtenir du prince-primat de Dalberg, le protégé de Napoléon, sa libération ; encore dut-elle racheter pour la somme énorme de 440.000 florins le droit de protection qu’elle acquittait jusque-là. Dans le grand duché de Bade, voisin de la France, l’égalité politique fut conférée aux juifs qui s’adonnaient aux arts, aux sciences et au commerce, et le culte Israélite fut organisé. Quand le Wurtemberg entra dans la Confédération du Rhin, les juifs reçurent au moins le droit d’acquérir des immeubles et d’exercer les professions. Le roi de Bavière, dont Napoléon agrandit considérablement les Etats, abolit le péage corporel et concéda quelques autres faveurs. Seule, la Saxe resta réfractaire et mérita d’être appelée « l’Espagne protestante ».

Quant à la Prusse, nous avons vu qu’elle accorda presque tous les droits aux juifs quand elle se régénéra et se réorganisa sous l’aiguillon de la défaite. Mais ce rajeunissement, opéré par réaction contre la domination étrangère, n’en fut pas moins inspiré par l’esprit nouveau qui soufflait de France.

En somme, on a pu dite, avec raison que, « pour les juifs, la domination française, partout où elle s’exerça, fut bienfaisante ; elle leur donna la liberté et l’égalité complète et les assimila aux autres citoyens ». Aussi les juifs d’Allemagne avaient-ils les yeux tournés du côté de la France ; les travaux de l’Assemblée des notables et du grand Sanhédrin furent suivis avec un intérêt passionné et, si l’Empire avait duré, le judaïsme français aurait peut-être pris la tête du judaïsme européen. Mais Napoléon tomba bientôt et les juifs d’Allemagne furent entraînés dans sa chute.


Après la chute de Napoléon

L’émancipation des juifs allemands était si bien considérée comme une conséquence de l’influence française que lorsque l’Allemagne se libéra de la domination étrangère, ce furent les juifs qui en pâtirent les premiers. Ils avaient bénéficié du régime français, on le leur fit bien voir. A peine l’armée française eut-elle quitté Francfort que la bourgeoisie voulut enlever aux juifs les droits civiques, qu’ils avaient pourtant achetés au poids de l’or, et les parquer dans le ghetto. Il en fut de même à Hambourg, et Brême comme Lubeck expulsa tout simplement les juifs.

Les juifs portèrent leur cause devant le Congrès de Vienne. Metternich et Hardenberg, les arbitres du Congrès, leur étaient favorables ; mais le vent était à la réaction. On décida de régler plus tard la condition politique des juifs ; « toutefois les droits déjà accordés dans les Etats confédérés seront maintenus ». C’était le statu quo, c’est-à-dire la reconnaissance des progrès réalisés. Mais les députés des villes libres, appuyés par la Saxe, protestèrent en alléguant que les juifs devaient leurs droits à l’étranger et la rédaction définitive porta que les juifs conserveraient les droits à eux conférés par les États confédérés.

D’un trait de plume, par le changement d’une préposition, les juifs perdaient tout ce qu’ils avaient acquis. Ce que l’influence de la France leur avait valu en quelques années, il leur fallut plus d’un demi-siècle pour l’obtenir.

Les juifs allemands, en bons patriotes, peuvent s’associer aux fêtes prussiennes du centenaire ; mais comme juifs, ils n’ont vraiment pas à se plaindre de Napoléon et de la domination française.

B. A.

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