Aux sources du modèle libéral français (sous la dir. de Alain Madelin 1997)
Aux sources du modèle libéral français / sous la dir. de Alain Madelin Éditeur : Perrin (Paris) Éditeur : Association d’histoire de l’entreprise (Paris) Date d’édition : 1997

 

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Préface

LE MODÈLE LIBÉRAL FRANÇAIS
par Alain MADELIN

Il existe un modèle libéral français ; le libéralisme n’est pas un produit importé d’origine anglo-saxonne. Il fut un produit d’exportation. Il y a dans notre histoire économique non seulement des moments forts de libéralisme, mais une dynamique puissante et continue. Tel est le fil directeur des travaux rassemblés dans cet ouvrage que j’ai le plaisir de préfacer.

C’est avec enthousiasme que j’ai accueilli, il y a maintenant un peu plus de trois ans, la suggestion de Christian Stoffaes, dans le cadre du programme pour l’Histoire de l’Entreprise, d’organiser en collaboration avec l’Institut EURO 92 une série de conférences sur « les dynamiques libérales de l’histoire économique de la France ».

Depuis la dernière guerre, l’historiographie officielle a pris l’habitude de présenter l’histoire économique de la France depuis la Révolution comme une sorte de montée continue vers toujours plus d’État ; un État dont les interventions croissantes seraient rendues nécessaires par les insuffisances et les défaillances des mécanismes de régulation libéraux.

En réalité, il n’en est rien. Certes, nous sommes aujourd’hui bien tous convaincus qu’il y a trop d’État dans notre pays, et que l’avenir ne se fera pas sans la réintroduction d’une forte dose de réformes libérales. Mais cette étatisation a plus été le fruit d’un mouvement sinusoïdal où ont alterné des phases successives d’étatisme et de libéralisme, que le résultat d’une montée constante et progressive vers un dirigisme répondant à une sorte de nécessité historique de long terme.

Le but de ces conférences est de nous rappeler ce que furent ces moments libéraux de l’histoire de France ; de montrer que toute notre histoire économique ne se résume pas en un schéma mécanique d’accroissement de la part de l’État dans la vie de nos concitoyens, mais qu’on y retrouve aussi la permanence d’un certain nombre de dynamiques libérales.

C’est donc avec plaisir que je n’ai pas hésité à accorder mon patronage à ce programme de conférences. D’autant que j’y retrouvais une autre préoccupation qui m’est chère : réparer l’ignorance de tous ceux qui croient pouvoir dénigrer la valeur des idées libérales et présentent le libéralisme comme une idéologie d’importation, étrangère pour l’essentiel à l’esprit de notre culture.


Une formidable amnésie

Par formation, par tradition, le Français ne serait pas fait pour un libéralisme qui, par nature, nous dit-on, correspond beaucoup mieux aux particularités historiques et sociologiques du monde anglo-saxon qu’au nôtre.

Tout cela n’est que sottise, je n’hésite pas à l’affirmer haut et fort. Si j’apprécie le contenu de ce recueil de conférences – et si j’en recommande instamment la lecture – c’est notamment parce qu’il fait clairement apparaître à quel point cette attitude, cette idée reçue, est le fruit d’une formidable amnésie collective. Nous avons perdu de vue le rôle central joué par les auteurs libéraux français des XVIIIe et xixe siècles dans la formation, la conceptualisation et la diffusion des idées libérales. Sans leurs apports, le libéralisme serait sans doute resté une pensée inachevée. Ces conférences sont pour moi une façon de leur rendre aujourd’hui justice.

Rien n’est plus habituel, par exemple, que de faire remonter les sources de la pensée économique libérale à Adam Smith. Le philosophe écossais serait non seulement le fondateur de la science économique, mais plus encore le véritable inventeur, le « découvreur » du libéralisme économique. Présenter les choses ainsi occulte tous les apports d’une tradition française qui, tout au long du XVIIIe siècle, a produit des œuvres essentielles. Elle minimise notamment le rôle fondamental de Turgot dans la formation des concepts de base de la pensée économique libérale moderne. Des travaux scientifiques ont récemment révélé l’ampleur des emprunts qu’Adam Smith avait réalisés auprès de son illustre contemporain français.

De même, on oublie que la grande littérature libérale des États-Unis s’inscrit directement dans la tradition d’une école d’économie politique américaine fondée au début du xixe siècle par l’ancien président Thomas Jefferson sur la base d’un manuel qui n’était autre que la traduction réalisée par lui d’un ouvrage d’un auteur français, le comte Destutt de Tracy. Ainsi, bien des idées qui nous reviennent aujourd’hui d’outre-Atlantique ne sont en fait que des reformulations et développements modernisés de concepts ou d’analyses dont les prémisses ont généralement été posées par des auteurs bien français : par exemple toute l’analyse moderne des mécanismes de la croissance de l’État que l’on retrouve déjà anticipée chez les auteurs libéraux de la Restauration (Charles Comte, Charles Dunoyer, Augustin Thierry), et Plus encore chez Bastiat et les collaborateurs du Journal des Economistes.

Sur un plan scientifique, beaucoup d’économistes seront sans doute étonnés d’apprendre qu’il existe actuellement un courant anglo-saxon qui vise à réhabiliter l’œuvre de ces économistes français du xixe siècle en démontrant que leurs jugements se fondaient sur une démarche scientifique incomparablement supérieure à celle de leurs rivaux britanniques, les fameux Manchestériens (Ricardo, Malthus…) présentés dans tous les cours d’université comme les fondateurs, à la suite d’Adam Smith, de la vraie science économique. Alors que ces derniers éprouvaient encore beaucoup de mal à résoudre le problème des origines de la valeur – et contribuaient ainsi à entretenir les germes de ce qui allait plus tard former le cœur de la doctrine marxiste -, les économistes français rejetaient déjà résolument les ambiguïtés de la théorie de la valeur-travail pour adopter (malheureusement sans être encore en mesure de l’expliciter clairement) une conception « subjective » et très moderne de la valeur.

Enfin, il est à la mode d’accuser les libéraux contemporains du péché economicisme, et de leur reprocher de ne plus accorder suffisamment d’attention aux vraies valeurs de l’humanisme européen. En faisant le procès de l’État-étouffe-tout, en appelant à la régression des dépenses Publiques, en condamnant les nationalisations et les excès de l’économie administrée, en dénonçant les abus de la protection socialisée, en se faisant les défenseurs de la propriété, les libéraux « à l’anglo-saxonne » trahiraient les idéaux humanistes de leur tradition. Le libéralisme présenterait le défaut rédhibitoire de conduire à la victoire des comportements individualistes, au détriment de tout ce qui peut incarner la présence de valeurs de solidarité ou d’identités collectives.

Ce procès de l’individualisme n’a rien de nouveau. C’était déjà ce que socialistes et conservateurs reprochaient de concert aux libéraux français du xixe siècle. Les travaux de ces derniers prouvent pourtant à quel point ce reproche est infondé, et résulte plus de fantasmes idéologiques et politiques que d’une analyse réelle de la pensée de ceux qui étaient concernés.

Que Benjamin Constant ou Alexis de Tocqueville échappent généralement à cette opprobe n’empêche pas que les autres partageaient le plus souvent la même conviction sur l’importance du rôle des traditions, du respect des valeurs et des solidarités communautaires, mais que c’était précisément au nom de la préservation de celles-ci qu’ils s attaquaient au monopole de l’État moderne avec une virulence très souvent bien au-delà de ce que l’on trouve aujourd’hui dans la pensée libérale, même la plus agressive. Excellents prophètes de ce qui allait s’enchaîner avec l’avènement des États-providence contemporains, et en raison même des leçons qu’ils avaient eux-mêmes tirées de leur expérience révolutionnaire, les libéraux français du xixe siècle ont été les premiers à comprendre que c’est l’excès d’État qui conduisait paradoxalement à l’anomie sociale aujourd’hui si fréquemment mise au débit du libéralisme. Il s’agit là de messages qu’il n’est pas inutile de redécouvrir dans le climat actuel, où la mode est à nouveau de mettre tous les péchés du monde sur le dos d’un libéralisme qui, en réalité, ne correspond en rien aux pratiques actuelles du pouvoir.


Les vrais contours du libéralisme

Ces remarques sur l’histoire de la pensée libérale dans notre pays me conduisent tout naturellement à profiter de cette préface pour préciser une nouvelle fois les contours et limites de cette pensée libérale dont je me réclame, ainsi que les contributions qu’elle apporte, tant au progrès social qu’au progrès économique.

Ainsi que je l’ai déjà évoqué, la pensée libérale est très souvent assimilée à un certain nombre de recettes économiques qui asservissent l’homme et le mettraient au service exclusif des chiffres. En réalité, cela n’a aucun sens. La pensée libérale, avant d’être une pensée économique, est pour moi une pensée philosophique, juridique et politique de la libération de l’homme.

1. Un libéralisme philosophique et politique
Le libéralisme correspond d’abord et avant tout à l’idée que l’homme est un être moral, un être de conscience, un être libre, libre de faire le bien comme le mal. Et c’est précisément cette liberté de choisir en conscience de faire l’un ou l’autre, l’un plutôt que l’autre, qui fonde sa responsabilité; responsabilité vis-à-vis de Dieu son Créateur pour les uns, vis-à-vis des exigences de sa raison pour les autres. A son tour, c’est parce que le libéralisme voit d’abord et avant tout dans chaque être individuel ce qu’il y a de responsable, qu’il en conclut que tous les hommes sont moralement égaux, et qu’il pose ainsi le principe de l’égale dignité de tous les êtres humains.

Défini de cette façon, le libéralisme est le produit d’une longue histoire philosophique qui débute en Grèce il y a vingt-cinq siècles, puis portée par le grand souffle du christianisme et finalement consacrée par les Déclarations des droits de l’homme et du citoyen de 1789, véritable charte des libertés individuelles. C’est une doctrine qui, par construction, se déclare l’ennemie irréductible de toutes les thèses qui prônent l’inégalité des hommes ou des races.

Concrètement, cela veut dire que pour les libéraux il existe au-dessus de tout pouvoir humain, qu’il soit d’essence autocratique ou démocratique, une autre loi, fruit de la nature de l’homme, de son histoire et de notre civilisation, qui s’impose à lui comme à tous les autres hommes, et qui limite ce qu’il peut naturellement faire – par exemple violer les droits des autres. Au nom de ce principe essentiel, je suis de ceux qui considèrent que si 51 % des Français, ou même 99 % votaient la suppression des Droits de l’homme, cela n’empêcherait pas ceux-ci de continuer à exister, et donc de s’imposer à tous comme un devoir moral.

Pour moi, c’est d’abord cela être libéral. C’est un refus farouche de la loi du plus fort ; et donc de ramener le droit à la simple expression du choix des plus forts, ou des plus nombreux.

2. Un libéralisme juridique
Il s’ensuit qu’aux yeux d’un libéral la démocratie ne peut se réduire à l’exercice du seul principe majoritaire. La loi de la majorité doit se trouver équilibrée par un principe de limitation du pouvoir qui protège les droits des minorités – à commencer par ceux de la plus petite de ces minorités, l’individu.

C’est ainsi que la conception libérale de la démocratie repose sur la présence de limites constitutionnelles délimitant les pouvoirs du législateur et du gouvernement. Dans la démocratie libérale, la loi ne saurait se réduire à la volonté et aux caprices d’une majorité d’un jour. La loi ne peut être que le produit de procédures complexes où s’inscrit l’héritage accumulé d’une longue histoire juridique et culturelle.

Le libéralisme est donc une approche des relations humaines et politiques fondée sur la priorité de l’ordre juridique.

Il existe deux méthodes pour assurer l’ordre social : la première consiste à donner des ordres, à en user et à en abuser, en étendant indéfiniment le pouvoir des contraintes de l’État. La seconde cherche non pas à commander les hommes au moyen d’une autorité dite supérieure, mais à établir les droits et les obligations réciproques des individus. C’est la méthode juridique, la méthode libérale.

Bien souvent au lieu de réclamer « moins d’État », nous devrions en fait demander « plus de droit ». Telle est la vraie démarche libérale.

3. Un libéralisme économique
Le libéralisme économique est bien évidemment indissociable des deux caractéristiques précédentes. C’est l’ordre juridique d’une société d’hommes libres, citoyens d’un État soumis au droit – l’État de droit -, qui est la source de la croissance et de la prospérité économique.

L’essor des disciplines macro-économiques nous a habitués à raisonner en termes de « demande », de « capital », « d’investissement », de « productivité »… Mais à manier les équations de plus en plus complexes, nous en sommes arrivés à perdre de vue l’essentiel : à savoir qu’ « il n’y a de richesse que d’hommes ».

Pour le libéral que je suis, la croissance, l’emploi n’ont en définitive d’autre origine que l’homme, sa liberté et sa créativité. Ce n’est pas dans l’étude de la macro-économique que se trouve le secret de la prospérité économique, mais dans les institutions et la manière dont elles stimulent sa créativité en faisant appel à sa liberté et à son sens de la responsabilité.

A cet égard, la référence du libéralisme au « laissez-faire » est la source d’immenses malentendus. Ce n’est pas le libéralisme en soi, mais la trahison des grands principes de droit par des États qui ne conservent plus que les apparences de l’ordre libéral qui est la cause des grands dérèglements économiques et sociaux.

Historiquement, le «laissez-faire, laissez-passer» constituait une réaction contre le colbertisme, son dirigisme étouffant et ses privilèges sclérosants. C’était, prioritairement, une revendication de responsabilités. « Laissez-faire, laissez-passer », c’était une façon de permettre l’ascension des individus, la liberté d’épanouissement des originalités personnelles.

C’est ainsi une erreur que de laisser croire que la pensée libérale réduit l’homme au rôle de simple agent économique dont la seule fonction serait de produire, de consommer ou d’investir. Pour un libéral, l’économie est d’abord et avant tout faite d’hommes et de femmes plus ou moins incités à faire preuve d’initiative, à entreprendre, à innover, à travailler, à faire preuve de responsabilité dans des structures sociales qui favorisent plus ou moins le meilleur de chacun.

4. La dimension sociale du libéralisme
Celle-ci est encore plus mal connue. L’étiquette libérale a trop servi dans le passé à couvrir des marchandises frelatées et diverses formes de conservatisme qui n’avaient rien à voir avec le libéralisme.

C’est ainsi que le libéralisme est trop souvent identifié à une absence de générosité sociale, une loi de la jungle où le fort triompherait aisément des faibles. Ce n’est pas exact.

Certes, pour les libéraux, la confiance dans les libertés économiques est le plus sûr moyen pour conduire à la prospérité. Mais les libéraux sont les premiers à reconnaître que s’il y a dans l’homme un besoin de liberté, il y existe aussi bien entendu un besoin de sécurité. Cette vérité d’évidence, vous la retrouverez très clairement exprimée chez les libéraux français du xixe siècle. Chez Frédéric Bastiat par exemple, qui a consacré de très belles pages à montrer que le besoin de sécurité est fondamental dans l’âme humaine, et qu’il faut travailler à donner aux hommes les moyens d’assurer leur sécurité car cela ne se fait pas tout seul.

C’est pourquoi les libéraux du xixe siècle furent les initiateurs de nombreuses institutions de protection sociale sous forme d’assurances ou de sociétés de secours mutuels ; institutions destinées à prévenir la maladie, le chômage, ou la vieillesse, à permettre aux ouvriers de se créer un patrimoine au travers de caisses d’épargne. C’est un libéral,l’économiste Gustave de Molinari, qui, joignant l’acte à la parole, tenta par exemple le premier en France de créer des « Bourses du travail ». Bien des expériences et réalisations, qui ont marqué l’évolution de notre société et de son environnement social à la fin du xixe siècle, furent en fait le produit d’initiatives libérales.

La grande différence avec la pensée sociale contemporaine est que les libéraux mettent l’accent sur le rôle prioritaire des associations et du monde associatif. La pensée libérale est une pensée d’équilibre, une pensée qui considère que si l’on veut éviter l’oppression des faibles par les forts il existe une autre voie que le recours à la loi ou à l’État : la libre association. Le libéral est quelqu’un qui, à une intervention de l’État, préfère, chaque fois que cela est possible, une intervention des intéressés eux-mêmes, spontanément associés.

C’est ainsi, là encore, qu’au xixe siècle, ce sont les libéraux qui, en France, demandaient la liberté des syndicats, syndicats libres et libre entreprise étant à leurs yeux deux formes complémentaires d’un même ordre social. Pour autant toutefois que ces syndicats respectent eux-mêmes le jeu des libertés, et n’utilisent pas l’État pour passer d’un ordre de contrats volontaires à un nouvel ordre d’essence réglementaire construit sur une pyramide d’alibis quasi contractuels.

Pour terminer, je voudrais montrer que ces idées, bien qu’elles soient – dans les conférences regroupées dans ce livre – illustrées par la pensée de gens d’hier, sont en réalité plus actuelles que jamais.

A la veille de notre entrée dans le xxie siècle, nous sommes en effet confrontés à un formidable changement. Après la révolution agricole, puis la révolution industrielle, voici que se profile la troisième grande vague de changement dans l’histoire de l’Humanité.

La mondialisation de l’économie, la réduction des distances et l’accélération du temps, la révolution des technologies de l’information et de la communication annoncent une nouvelle civilisation. A la civilisation de l’usine va succéder celle du savoir et de l’épanouissement personnel.

Nous vivons la révolution d’une économie globale où capitaux et informations ne connaissent plus de frontières. Une économie où ce ne sont plus seulement les matières premières ou les sources d’énergie qui comptent, mais, de plus en plus, le savoir, le travail, l’organisation. Nous entrons dans un monde où, plus que jamais ce sont les talents, les capacités d’imagination et de créativité des hommes qui vont compter.

Le xxe siècle a été le siècle des États avec ses deux guerres mondiales, puis celui de l’État-providence et du pouvoir montant des bureaucraties. Depuis le grand événement que fut la chute du mur de Berlin, le xxie siècle apporte au contraire avec lui la promesse d’un monde qui fera davantage confiance à l’homme, d’un monde qui remet l’homme au cœur de la société.

Les nouveaux horizons de la science apportent non seulement de nouvelles chances de prospérité, d’emplois et de croissance, mais encore une croissance d’un type nouveau : une croissance plus soucieuse de l’homme et de son environnement, lui offrant de nouvelles possibilités d’être et d’apprendre. Une croissance créatrice de nouveaux produits de nouveaux services, donc de nouveaux métiers, et porteuse d’une culture plus accessible.

Simultanément, cette plus grande ouverture au monde suscite un besoin de proximité, la nécessité de repères sécurisants et d’espaces à taille humaine, et la possibilité de s’épanouir au sein de multiples communautés – dont la plus naturelle reste la famille -, d’associations volontaires, de solidarités professionnelles et culturelles.

J’en tire personnellement la conclusion : ce xxie siècle sera un siècle de citoyens plus libres et plus responsables, plus autonomes mais aussi plus solidaires au sein d’une société de plus grande harmonie ; un siècle donnant davantage de place à une société civile infiniment plus riche.

Bien évidemment, je ne dis pas que cette mutation ira sans problème. J’en déduis néanmoins que ce siècle sera marqué par un grand choix libéral, un retour en force de systèmes de valeurs et de cohésion sociétale beaucoup plus proches des valeurs libérales auxquelles j’adhère, et que cela n’a jamais été le cas depuis bien longtemps.

Les chrétiens-démocrates et les libéraux allemands, les libéraux et les travaillistes hollandais, les conservateurs… et même les travaillistes britanniques sont en train de prendre le grand virage libéral du xxie siècle. Ils ont compris. Serons-nous les derniers à saisir le sens du nouveau monde dans lequel nous entrons, et à répondre à l’appel?

Voilà pourquoi il est si important aujourd’hui de renouer avec les racines historiques et intellectuelles du libéralisme et notamment du libéralisme français, sans doute le plus riche de tous. Voilà pourquoi je me félicite encore une fois de l’initiative qui a été prise, malgré son hétérogénéité, de rassembler ces conférences en un ouvrage disponible pour le grand public. Mon souhait est que ces conférences se poursuivent, et qu’elles permettent aux libéraux français d’aller encore plus dans l’exploration et la connaissance de leur grand passé pour préparer l’avenir.


Présentation

LES DYNAMIQUES LIBÉRALES
DE L’HISTOIRE ÉCONOMIQUE DE LA FRANCE
par Christian STOFFAËS et Henri LEPAGE

I – L’exception française : une démocratie libérale

Au dictionnaire français des idées reçues, à la rubrique libéralisme on peut lire : ultra ; à capitalisme : féroce ; à concurrence : sauvage. L’idée reçue n’est-elle pas, au contraire, celle d’une France viscéralement antilibérale?

Il est généralement admis que les Français seraient irréductiblement hostiles au libéralisme. Les idées libérales – même si on en vient à reconnaître qu’elles prospèrent dans le monde entier – ne seraient-ils pas de chez nous. Notre vieux fonds latin, catholique, rural mépriserait congénitalement le commerce et l’argent. Le libéralisme serait un produit importé, en provenance de nations qui ne partagent ni notre culture, ni nos valeurs – les pays anglo-saxons. L’État-nation centralisé dans ses métamorphoses successives – de la monarchie d’Ancien Régime au jacobinisme républicain et à l’État-Providence socialisé – serait le point focal de la société française à travers les âges. Les porte-parole des idées libérales seraient une secte d’intellectuels utopistes, sans prise sur la société, mal enracinés dans le concret. En somme, la France serait en quelque sorte génétiquement antilibérale, ou a-libérale…

Quant à l’histoire économique de la France, elle se lirait comme une montée constante de l’intervention de l’État dans l’économie, pour suppléer aux insuffisances d’un capitalisme privé pusillanime, qui préférerait systématiquement les placements fonciers, en or et en rente d’État aux risques de l’entreprise industrielle et commerciale. Le sens de l’histoire serait ainsi clairement tracé conduisant, dans une ligne continue, du colbertisme mercantiliste de la monarchie au saint-simonisme de la révolution industrielle, de la planification de la Reconstruction aux grands projets industriels du gaullisme et aux nationalisations de 1981, en réponse aux déficiences de l’esprit d’entreprise.

« Celui qui contrôle le passé commande au présent : c’est pourquoi le passé appartient au Parti. » La maxime pourrait être de Lénine : elle est de George Orwell, incomparable analyste de la méthode marxiste de prise du pouvoir intellectuel qui, selon Gramsci, précède la victoire politique. L’interprétation de l’histoire est en effet une puissante arme
idéologique : c’est elle qui donne le sens, elle qui trace la ligne directrice, elle qui établit la cohérence de la vision politique. Il est bien vrai qu’il y a un magistère historien.

Mais l’histoire n’est pas que propagande au service d’une idéologie : elle est, aussi, scientifique – avec sa définition du vrai et du faux, ses méthodes de recherches et ses preuves, son exploitation des sources originelles. Il existe des vérités historiques – comme il existe aussi des erreurs et des manipulations historiques. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne trouve pas dans la pensée historique des révolutions conceptuelles, des changements de points de vues, des révisions de sens – tout comme il existe des révolutions coperniciennes dans les sciences dites exactes.

Ce changement de paradigme – au sens de Thomas Kuhn – a eu lieu dans les sciences économiques : sous l’influence de l’École de Chicago, la généralisation libéral-monétariste succéda, il y a vingt ans, à la génération keynésienne.

Concernant les rapports de la France et du libéralisme, le moment de cette relecture n’est-il pas venu aussi en histoire? Cet ouvrage rassemble les contributions présentées depuis trois ans au séminaire sur les Dynamiques libérales de l’histoire économique de la France organisé chaque mois à la Sorbonne sous l’égide d’Alain Madelin qui en eut l’initiative en 1994 lorsqu’il était ministre des Entreprises.

La thèse centrale développée dans le cadre de ces travaux de recherche est qu’il n’y a pas de prédisposition antilibérale fatale et que, tout au contraire, vit dans notre pays une tradition libérale ancienne et vivace, à trois niveaux :

– tant dans la pensée économique – les œuvres intellectuelles, les mouvements de pensée, etc.;

– que dans les politiques économiques – les lois et règlements, l’action économique, financière, sociale de l’État;
– et dans l’économie réelle – la production, les entreprises, les marchés.

Le libéralisme n’est pas ce qu’on veut faire croire.

Le libéralisme en France n’est pas technocratique et marginal : il est au contraire profondément enraciné dans la société. Le libéralisme n’est pas importé de contrées étrangères : il a été, et demeure, un produit d’exportation. Le libéralisme n’est pas conservateur: il est une force de progrès et de mouvement et fut longtemps identifié à la gauche de l’échiquier politique face aux forces du conservatisme et de la réaction. Les tendances antilibérales sont de tous les bords, l’inclination corporatiste de certaines fractions patronales autant que la sympathie des syndicats à l’égard des monopoles d’État. Il ne s’agit pas simplement de « moments » de libéralisme – périodes isolées dans une marée montante historique de dirigisme et de socialisation de l’économie. Il s’agit d’une dynamique – c’est-à-dire d’un mouvement constant, d’un rayonnement international, d’une ligne de force – tant dans l’économie productive que dans la pensée. Enfin, alors que le libéralisme avait longtemps paru être, dans la vision marxiste, contraire au sens de l’histoire, il se retrouve au contraire, à l’orée du xxie siècle, en plein dans la dynamique historique mondiale.

Le propos de cet ouvrage n’est pas de prétendre démontrer que la France a toujours été championne du monde des libéralismes. Son ambition – plus modeste et plus réaliste – est de faire justice de l’image d’une France irréductiblement hostile au libéralisme économique. Elle est de rappeler qu’il existe une force libérale historique et puissante, profondément enracinée dans la société et dans les comportements économiques, à côté et en concurrence d’autres tendances étatistes – dirigistes, interventionnistes – qui sont trop fréquemment et complaisamment mises en avant jusqu’à sembler occuper tout l’espace du caractère français.

Certes, la France paraît aujourd’hui – malgré les quelques réformes conduites ces dernières années – être en retard de réformes libérales, lorsqu’on les mesure à l’aune du puissant mouvement mondial de libéralisation économique et de globalisation du libre-échange. A l’heure où même Moscou et Pékin privatisent, l’État en France demeure hypertrophié et l’économie française empêtrée dans un tissu de réglementations, de contraintes et de prélèvements obligatoires. Le programme des partis politiques français qui se réclament du libéralisme fait pâle figure à côté de ceux des partis sociaux-démocrates scandinaves, du Parti travailliste britannique, du Parti socialiste ouvrier espagnol, du Parti de la gauche démocratique (ex-communiste) italien…

Mais la culture économique d’un pays et les mentalités collectives ne se jugent pas simplement sur une période de quelques années. Depuis trois siècles, il faut le souligner, la force libérale a été très souvent dominante en France – par exemple au Siècle des lumières, sous la monarchie de Juillet, durant le Second Empire, pendant les premières décennies de la IIIe République, avec le plan de 1958 et ces dernières années, avec la construction européenne. Elle a certes quelquefois cédé le pas à d’autres tendances – dirigistes, étatistes, socialistes, corporatistes – pour des périodes temporaires, et le plus souvent dans des circonstances de drame pour le pays. Mais l’exception n’est pas là où on le pense généralement : il ne s’agit pas seulement de « moments libéraux» isolés; la continuité française est libérale. D’ailleurs, ces luttes d’influence permanente entre idéologies adverses ne sont-elles pas le signe éclatant d’une démocratie libérale vivace?

En définitive, sur la longue période, le «fonds culturel» français – catholique, égalitaire, rural, militaire, centralisateur, jacobin, administratif – ne doit pas faire oublier que la fille aînée de l’Église est aussi – et surtout – la patrie des Droits de l’homme et du citoyen, la protectrice du libre arbitre et de la laïcité, le lieu de naissance de la révolution industrielle et de l’entreprise, une économie ouverte et exportatrice – c’est-à-dire une démocratie libérale et une économie libérale.

Dans la perspective historique longue, la France se situe dans le groupe de tête des nations libérales – derrière l’Amérique certes, mais à peu près à pied d’égalité avec l’Angleterre qui est allée beaucoup plus loin qu’elle dans l’État-Providence, avant la révolution thatchérienne. Les « régimes forts » de l’entre-deux-guerres ne classaient-ils d’ailleurs pas la France « dans le même sac – celui des démocraties libérales -» que les Anglos-Saxons ?

La révolution libérale française date de 1789, suivant de quelques années seulement l’indépendance américaine : mais le libéralisme français, alors en gestation, a marqué les esprits et l’économie tout au long du Siècle des lumières. Rappelons que, pendant ce temps et jusque fort avant dans le xxe siècle, la plupart des pays d’Europe occidentale demeuraient prisonniers de structures politiques, religieuses et économiques héritées du Moyen Age. Alors que la Révolution privatise les biens nationaux et assure l’égalité des enfants entre eux dans leur droit à hériter de leurs parents – mesure d’équité libérale fondamentale dans le contexte de l’époque -, la plupart des pays européens n’abolissent, eux, le droit d’aînesse et ne dispersent les grandes propriétés seigneuriales ou collectives que tard dans le xxe siècle. Pour ne pas parler de la situation de l’Europe orientale ou des zones non européennes, où le libéralisme économique tout autant que politique est encore dans les limbes…

Dans la continuité libérale de l’expansion économique française, depuis les origines de la révolution industrielle, on observe certes des périodes noires – de croissance ralentie, de difficultés industrielles, de stagnation de l’investissement, de protectionnisme, de corporatisme et de dirigisme. Davantage qu’à une impuissance congénitale des entreprises françaises ou à une irréductible pusillanimité du capitalisme national, ces phases antilibérales apparaissent liées à des événements dramatiques – en particulier les guerres, qui affaiblissent le pays, mobilisent les ressources à des fins militaires, l’épargne et les énergies créatrices dans la reconstruction du pays ou les dépenses d’armement. Ce sont donc ces périodes antilibérales qui apparaissent, dans cette analyse, comme des moments temporaires. Alors, le rôle économique de l’État prend en effet le dessus pendant quelque temps – pour gérer la pénurie, pour conduire l’économie de guerre au service des besoins de l’Armée – avant de s’effacer derrière la dynamique libérale, une fois les conditions normales rétablies. Ainsi en est-il des guerres de la Révolution et de l’Empire; de la Première et !a Deuxième Guerre mondiale, etc. qui affaiblirent durablement les forces économiques du pays et débouchèrent sur une prise en main par l’État de l’économie de guerre. Les phases prolongées de récession économique et de stagnation de l’investissement productif – comme les périodes 1870-1895 et 1920-1950 – correspondent à des cycles dépressifs observables dans l’ensemble de l’économie mondiale. Mais elles sont aggravées, en France, par les conséquences des guerres : en l’occurrence l’affaiblissement consécutif respectivement d’une part à la défaite de 1870, au paiement des réparations, à l’obsession du réarmement pour faire face à la menace allemande, d’autre part à la guerre de 1914-1918 laissant la France exsangue et épuisée, impuissante à maintenir son statut de grande puissance européenne, débouchant sur l’effondrement de 1940 et l’Occupation.

L’intervention de l’État dans l’économie ne serait donc pas – contrairement à l’idée reçue – une caractéristique intrinsèque de la culture économique française, ni n’obéirait à une quelconque tendance inexorable : mais elle est, au contraire, circonstancielle, passagère et conséquence d’événements exogènes à la sphère économique et sociale. Sans nier les penchants étatistes et dirigistes de « l’exception française » ni la force des fractions antilibérales de la société, il convient donc de les relativiser – distinguer ce qui est essentiel de ce qui est accessoire.

Le libéralisme n’est pas un catalogue de recettes : c’est une philosophie, un système de valeurs, une vision d’ensemble. Le libéralisme est un bloc, les libertés sont indissociables – qu’il s’agisse de la démocratie représentative des libertés civiles, de pensée, économiques. Quand on confisque l’une, les autres sont en péril – comme l’ont prouvé, entre autres, les dérives de l’économie centralement planifiée. Or la France est une démocratie libérale : il n’y en a pas encore tellement de par le monde pour que cette caractéristique culturelle ne soit pas soulignée. Et c’est une des plus anciennes avec l’Angleterre et l’Amérique : donc une des plus enracinées dans les mentalités. Et surtout notre culture nationale est fondamentalement humaniste, plaçant donc l’individu au premier rang – c’est-à-dire la liberté : le libéralisme est un humanisme. Même s’il faut relativiser les approches simplificatrices fondées sur la « mentalité des peuples » – elle est bien plus individualiste que collectiviste, marquée d’une aspiration à l’équité et à la justice plus qu’à l’égalité. L’individualisme égalitaire – c’est-à-dire la citoyenneté républicaine, l’égalité des chances – n’est-ce pas la définition d’un fonds culturel fondamentalement libéral ? « Les hommes naissent libres et égaux en droit » et « les droits naturels et imprescriptibles sont [dans l’ordre] la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression » énonce la maxime fondamentale de notre bloc constitutionnel, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 : c’est-à-dire égalité au départ, équité à l’arrivée – et non pas l’égalitarisme comme une fin en soi.

Le monde de la production exprime aussi la dynamique libérale. Les Français sont individualistes, créatifs, entreprenants, profondément attachés aux libertés économiques comme aux libertés civiles. C’est en France, aussi, que la notion d’entreprise et d’entrepreneur est la plus ancienne : de la manufacture des origines jusqu’à la grande firme multinationale diversifiée contemporaine, la France a toujours été à la pointe de la modernisation des entreprises. Pour la révolution industrielle elle rivalisa pour la première place avec l’Angleterre jusqu’à ce que, à la fin du xixe siècle, elles soient toutes deux rattrapées par l’Amérique et l’Allemagne – et avant qu’elle n’entame son brillant rétablissement au milieu du xxe siècle surclassant cette fois l’Angleterre. Au fond, entre toutes les nations, la France est celle qui se sera le plus constamment maintenue dans le peloton de tête de la prospérité économique.

Quant à la pensée libérale française, elle apparaît tout aussi dynamique que le sont les forces entrepreneuriales. Au XVIIIe siècle, la France dominait l’univers intellectuel de l’Europe, en économie comme dans les autres disciplines : l’apport d’Adam Smith, généralement considéré comme l’inventeur du libéralisme économique, est précédé d’une tradition libérale française extrêmement vivace, de Quesnay à Turgot ; au XIXe siècle, les Jean-Baptiste Say et Frédéric Bastiat n’ont rien à envier en termes de notoriété internationale et de rayonnement intellectuel à leurs homologues anglais. Les anglo-saxons n’ont pas le monopole du libéralisme.

Ces vérités historiques ont certes été quelque peu occultées par les conceptions dominantes qui tinrent le haut du pavé dans notre pays ces dernières décennies. Il serait intéressant de s’interroger sur les causes de cette occultation : mais ce n’est pas le propos de cet ouvrage, dont l’objet est de dérouler le fil de la continuité libérale.


II – Repenser 1789 : la révolution libérale

Si l’on veut illustrer le relativisme de l’interprétation historique, on ne saurait trouver de meilleur exemple que l’analyse des images successives de la Révolution française : il vaut qu’on s’y arrête pour illustrer le propos de cet ouvrage. La Révolution vit dans l’esprit de chaque Français. Aujourd’hui encore, la vision – ou plutôt les visions – de la Révolution occupent une place singulière dans les mentalités de notre pays : ses grands acteurs, ses dates-clefs, ses espérance et ses drames hantent nos références politiques. Plus que toute autre étape historique, elle est, par son message universel, l’événement-fondateur de la France moderne, la marque essentielle de son identité distinctive, l’horizon indépassable de sa culture politique. Elle structure l’espace politique et idéologique, chaque parti, chaque mouvement de pensée s’étant défini, se définissant encore par sa vision de la Révolution.


https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4814901r/f24.item

 

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