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Histoire 03 déc 2019 Daria Gridiaïeva


Français au service de l'Empire russe Marius Petipa, le père du ballet russe Russia Beyond
Pixabay, Archives

Se mettre au service des tsars russes était une décision hasardeuse, faisant miroiter tant de vertigineuses perspectives de carrière qu’un véritable test de résistance. Les plus chanceux, ayant réussi à obtenir la reconnaissance de l’Empire russe, sont restés dans le pays pendant de nombreuses années et ont laissé une marque notable dans son histoire et sa culture. Dans cet article, vous apprendrez l’histoire du Français qui a fait du ballet russe le meilleur d’Europe.

« Le 29 mai 1847, je suis arrivé sur un bateau à Saint-Pétersbourg et depuis lors, je suis au service des théâtres impériaux de Saint-Pétersbourg. Soixante ans de service dans un lieu, dans une institution, le phénomène est assez rare, tombe à quelques mortels … », c’est ainsi que commencent les mémoires de ce Français ayant changé le destin du ballet russe.

Le futur chorégraphe de renommée mondiale Marius Petipa est né à Marseille d’un maître de ballet et d’une comédienne. Trois mois plus tard, sa famille a reçu une offre en Belgique et s’est installée à Bruxelles. Là, l’enfant a fait ses études secondaires au Grand Collège et étudié le solfège et le violon au Conservatoire de Fétis. Le jeune Marius s’intéressait peu à la danse, mais son père strict ne lui a guère laissé le choix. Ainsi, dès l’âge de sept ans, sous les coups d’archet de ses parents, a-t-il commencé à saisir les secrets de la chorégraphie.

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Domaine public

Son père a de cette façon atteint son but, un bon danseur s’étant révélé en Marius. En raison de la situation instable en Europe, la famille Petipa voyageait beaucoup. Cherchant à gagner de l’argent par le biais des représentations, ils sont tout d’abord retournés en France, puis sont partis à la recherche du bonheur en Amérique, pour finalement gagner l’Espagne. Sur la péninsule ibérique, Marius, 29 ans, a pris part à un scandale suite à sa relation avec la fille d’une notable. Il s’est alors vu contraint de quitter le pays et, à l’invitation du chorégraphe Antoine Titus, a pris la direction de la capitale de l’Empire russe pour y travailler.

« Avant de partir, ma mère, qui m’adorait, m’a dit : « Cher fils, prends une bonne écharpe pour que ton nez ne gèle pas, parce qu’en Russie il fait si froid qu’on allume des feux de camp dans les rues » », se souviendra-t-il dans ses mémoires. Mais lorsque Marius est arrivé à Saint-Pétersbourg, il n’y a pas trouvé les gelées promises. Au contraire, il faisait si chaud qu’à la douane il a enlevé sa casquette et l’a posée sur un banc. Tandis qu’il serrait la main du fonctionnaire russe, son couvre-chef s’est soudainement « envolé ». Et cela n’a été que la première des surprises qui l’attendaient en Russie.

Le lendemain, Petipa est allé voir le directeur des théâtres impériaux pour savoir quand il pourrait faire ses débuts. Mais celui-ci a eu pour seule réponse : « Allez vous promener ! Revenez dans quatre mois ». Or, le Français était sans un sou et, à en juger par la façon dont il décrit ce moment dans ses mémoires, a véritablement pris peur.  Cependant, le directeur s’est empressé de le rassurer en lui accordant une avance généreuse, dont la moitié a été envoyée par Marius à sa mère. Durant le lapse de temps le séparant de ses débuts, il a par conséquent fait le tour de la ville, visité l’Ermitage ainsi que les îles, et chaque matin il s’entrainait dans un studio de danse.

Il est important de souligner que Marius est venu au pays des tsars non seulement en tant qu’interprète talentueux de premiers rôles, mais aussi comme metteur en scène autonome. Cette compétence, il l’avait acquise au cours de ses errances au sein de la petite troupe familiale, dans laquelle tout le monde devait endosser de nombreux rôles. Le premier ballet en Russie, où Petipa était destiné à démontrer tous ses talents, a été Pakhita, que Marius a mis en scène l’année de son arrivée. Malgré le fait que sa partenaire, la célèbre danseuse de ballet Elena Andreïanova, approchait déjà de la fin de sa carrière, la performance du duo a été un succès et a tant plu à Nicolas Ier qu’il a offert à Petipa, en reconnaissance, une précieuse bague. Avec Andreïanova, Marius a monté un autre ballet espagnol, Satanilla, et a présenté l’année suivante ses mises en scène à Moscou. Ainsi a-t-il entamé sa carrière dans l’Empire russe.

À cette époque, les maîtres de ballet européens tentaient de réformer la danse classique en ajoutant des mouvements audacieux à la chorégraphie. De son côté, Petipa a conservé la plasticité naturelle et l’expressivité de performance, si caractéristiques de l’école traditionnelle du ballet russe. « Le ballet est un art sérieux qui devrait être dominé par la plastique et la beauté, pas par toutes sortes de sauts, de pirouettes insignifiantes et de lever de jambes au-dessus de la tête… De cette manière le ballet tombe, sans ambigüité, il tombe », assurait-il. Son premier grand ballet a été La Fille du pharaon, qui, cependant, est loin d’avoir fait l’unanimité. Les critiques écrivaient alors que Petipa avait fait un excellent travail avec les solistes et le corps du ballet… aux dépens de l’intrigue. Le maître a toutefois continué son labeur et, avec La Bayadère, ballet dans lequel brillerait plus tard la novice Anna Pavlova, est ainsi parvenu à obtenir une reconnaissance absolue du public.

L’œuvre de Marius a atteint son apogée suite à la nomination d’Ivan Vsevolojski au poste de directeur des théâtres impériaux. Ce dernier avait commencé sa carrière auprès du ministère des Affaires étrangères à Paris, mais avait été renvoyé en Russie en raison de caricatures provocatrices. Le comportement politique scandaleux de Vsevolojski se combinait  à son subtil flair artistique. Il était prêt à donner vie aux idées les plus audacieuses du chorégraphe français et ne lésinait pas sur les dépenses pour les décors. En artistes talentueux, ils ont discuté ensemble des costumes et accessoires des danseurs jusque dans les moindres détails. À cette époque, l’on croyait par ailleurs que le même musicien ne pouvait composer de la musique symphonique et de ballet en même temps, mais Vsevolojski et Petipa ont réfuté cette théorie, coopérant activement avec Tchaïkovski et Glazounov.  « Petipa est précieux en tant que metteur en scène qui pense en tant que tel, a déclaré Sergueï Konaïev, chercheur en chef à l’Institut d’État d’histoire de l’art, lors de l’exposition de 2018 en l’honneur du bicentenaire du maître de ballet. Quand il mettait en scène les danses du corps de ballet, il pensait toujours tout en couleurs. Avant lui, peu de gens travaillaient comme ça ».

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Le Théâtre d’opéra et de ballet Kirov, le ballet La Belle au bois dormant. Chorégraphie par Marius Petipa Boris Riabinin/Sputnik

La Belle au bois dormant, Casse-Noisette, Le Lac des cygnes, Raymonda, Don Quichotte… Au fil des années, vivant en Russie impériale, Marius a mis en scène plus de 60 ballets, dont la moitié était composée de ses propres créations. Il a œuvré avec les étoiles des plus grands théâtres du pays – le Théâtre Bolchoï de Saint-Pétersbourg (aujourd’hui le Conservatoire), le Théâtre Mariinsky et le Théâtre Bolchoï de Moscou. « J’ai créé une troupe de ballet dont le public disait : c’est le meilleur ballet d’Europe. Et c’est parce que j’ai fait monter sur scène des artistes réellement talentueux, car j’ai toujours travaillé au nom du grand art de la chorégraphie », soutiendra le maître français dans ses mémoires.

Après le changement de direction des théâtres impériaux, Petipa est néanmoins tombé en disgrâce. Le nouveau directeur, Vladimir Teliakovski, prêtait peu d’attention à la vie de ces établissements et y menait une politique douteuse en matière de personnel. L’un de ses objectifs était par exemple de se débarrasser du vieux chorégraphe français qui, selon lui, perdait déjà la mémoire et empêchait le développement d’une nouvelle génération de chorégraphes russes. Lorsque des rumeurs à ce sujet sont parvenues à Marius, cela a eu pour lui l’effet d’une flèche en plein cœur. Il s’est donc rendu auprès du ministre de la Cour, le baron Freedricksz, pour rétablir son honneur. « Je vais m’occuper de tout ça, M. Petipa », celui-ci a-t-il promis. Après un certain temps, le Français a reçu un document officiel, déclarant que l’empereur lui accordait à vie le titre de premier maître de ballet et un salaire de 9 000 roubles. Le dernier ballet de Marius en Russie a été La Romance du bouton de rose et du papillon, qui a été présenté dans le Jardin d’été de Saint-Pétersbourg. « Dieu merci, je ne suis pas encore mort », a écrit Petipa, déçu par les événements de ces dernières années.

Plus d’un siècle après la mort du maître, l’ère Petipa en Russie n’est pas terminée, et son esprit demeure toujours dans le ballet russe. « En me souvenant de ma carrière en Russie, je peux dire que ce fut la période la plus heureuse de ma vie, et tout ce que j’ai à faire est de remercier le public pour l’accueil toujours chaleureux et la bienveillance dont il a toujours fait preuve envers mes compositions et moi-même. Que Dieu bénisse ma seconde patrie, que j’aime de tout mon cœur ».

Selon le célèbre chorégraphe John Neumeier, le chorégraphe Petipa « a littéralement créé le ballet classique, alliant dans l’harmonie de la musique et de la chorégraphie la grâce française, la virtuosité italienne et la spiritualité émotionnelle russe ». Son travail minutieux en Russie est revenu au monde par des danseurs et chorégraphes talentueux tels que les artistes des Ballets russes de Serge de Diaghilev.


https://fr.rbth.com/histoire/83920-francais-marius-petipa-ballet-russe


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