via napoleon.org


Auteur(s) : DOUAY Abel, HERTAULT Gérard


Alors qu’explosait partout en Europe la révolution de 1848 qu’Alexandre Walewski, futur ministre des Affaires étrangères de Napoléon III, qualifiait de « Printemps des peuples », il est difficile d’imaginer l’état pitoyable et arriéré de la Moldavie, la Valachie, la Dobroudja, la Transylvanie, la Bessarabie… et pourtant soixante dix ans plus tard, ces provinces devaient constituer la Grande Roumanie qui connaîtra son apogée entre les deux guerres mondiales.

Une survivance du moyen-âge en plein XIXe siècle

D’un côté, immensément riches, le clergé orthodoxe, les moines dépositaires des Lieux saints et les grands et petits boyards constituant la noblesse possédaient les terres, étaient exemptés d’impôts, jouissaient seuls des droits politiques et civils et nommaient dans leurs rangs les députés des Assemblées. À eux seuls, ils ne représentaient que 7% de la population. De l’autre, les paysans, représentant 92% de la population, payant au gouvernement une taxe annuelle, aux communes une taxe de capitation, aux boyards un fermage au montant exorbitant en plus de jours de travail gratuits pouvant aller jusqu’à cent cinquante jours par an. Vu la rigueur de l’hiver, ils ne disposaient plus guère que d’une centaine de jours de travail pour faire vivre leur famille. Ils étaient même astreints à payer une taxe sur la fumée de leur âtre. Il leur était quasiment impossible de quitter leur terre sans laisser au préalable tous leurs biens aux boyards.

Devant tant d’inhumanités, les malheureux ne pouvaient que se réfugier dans la paresse et l’abus d’alcool et y laisser leur raison. Une absence quasi complète de culture et de savoir marquait tout autant la majorité des classes privilégiées et des classes inférieures, mais entre les deux, s’intercalait une classe moyenne (moins de 1% de la population) composée de quelques petits boyards lettrés, de commerçants et de membres des professions libérales résidant presque exclusivement dans les villes. Bien évidemment, le retard économique était immense. Pas ou extrêmement peu de routes, pas d’industries, peu de commerces et une justice au service des classes dominantes.


Un système politique bloqué

En 1848, lorsque le prince Louis Napoléon Bonaparte fut élu Président de la Seconde République française, les Principautés danubiennes orthodoxes, et notamment la Moldavie et la Valachie, qui douze ans plus tard devaient constituer le noyau dur de la future Roumanie, étaient placées sous la suzeraineté du sultan de la Turquie musulmane. Ces provinces lui étaient redevables, chaque année, d’un tribut. Le sultan avait pouvoir de nommer et de déposer ses lieutenants ou représentants dans chaque province (les caïmacans). Là se bornait en principe l’exercice de sa suzeraineté.

Avec le traité d’Andrinople (1826), la Russie avait obtenu l’application de règlements organiques par lesquels elle exerçait un véritable protectorat sur les provinces danubiennes (1830). Soucieuse de contrôler le cours du Danube, l’Autriche de son côté, veillait jalousement sur ces provinces et se heurtait ainsi aux intérêts russes et turcs. Il en résultait des conflits perpétuels et des invasions quasi continuelles des provinces roumaines par les armées des trois puissances voisines. Non contente de se nourrir sur l’habitant, la soldatesque de tout bord pillait et rançonnait sans vergogne.

Ainsi écrasée entre ses trois puissants voisins, surveillée de près par l’Angleterre qui craignait pour son commerce si ces principautés danubiennes s’unissaient, la Roumanie, contrairement à la Pologne convoitée sans cesse par la Russie et la Prusse, n’existait pas. En principe, rien ne pouvait la faire évoluer… Et pourtant, deux facteurs allaient entrainer l’unification des principautés : la propagation des idées de la Révolution française puis la politique des nationalités de Napoléon III. 


Les idées révolutionnaires françaises : une éclaircie en Moldo-Valachie

Le rayonnement culturel de la France en Roumanie se fit sentir à partir de 1820 et ce, dans les classes privilégiées, notamment chez les petits boyards, les plus réceptifs car les plus proches de leurs paysans. Les premiers fils de famille furent alors envoyés à Paris, notamment au lycée Louis le Grand. En 1846, se créait sous le patronage de Lamartine, la “Société des étudiants roumains”. En firent notamment partie ceux qui devaient figurer quelques années plus tard parmi les plus grands noms roumains de l’époque : Mihail Kogalniceanu, Constantin Rosetti, Alexandre, Stefan et Nicolas Golescu, Ion et Dimitri Bratianu. Jules Michelet et Edgar Quinet virent se presser les étudiants roumains dans leurs cours. Rentrés en Roumanie en 1848, ils devaient perpétrer les idées de la révolution en Moldavie et en Valachie. Les troupes russes et turques devaient écraser le mouvement, mais celui-ci se poursuivit clandestinement et s’organisa notamment autour des loges maçonniques. La communauté de culture et de langue (la latinité au milieu de peuples slaves), et de religion (orthodoxie), devait s’avérer être un ciment puissant.


La politique des nationalités à l’origine de l’intérêt de Napoléon III pour la Roumanie. Le congrès de Paris (25 février-30 mars 1856)

Rien ne prédisposait Napoléon III à s’intéresser tout particulièrement à la Roumanie. La guerre de Crimée qui mobilisa la Turquie, l’Angleterre et la France, chacun pour des intérêts qui leur étaient propres, devait permettre à la France de reprendre un rôle politique de premier plan en Europe. Par ses victoires (Alma, Balaklava, Inkerman, Tracktir, Sébastopol), elle effaçait Waterloo et le traité de Vienne de 1815. Elle organisait les réunions pour la paix à Paris, lors d’un congrès qui s’ouvrit le 25 février 1856.

L’historien Paul Guériot résume ainsi l’ensemble de la diplomatie de Napoléon III : « Il voulut se faire le champion des peuples opprimés, intervenir comme redresseur de torts, jouer en Europe, et même au-delà, le rôle d’arbitre-providence. La Turquie est menacée par l’Empire russe, il interviendra en faveur de la Turquie par la guerre de Crimée. L’Italie souffre sous la domination de l’Autriche, il n’hésite pas à soutenir l’Italie. Le Mexique est déchiré de luttes intestines, menacé d’absorption par les Etats-Unis, Napoléon III conçoit le dessein de pacifier le Mexique, de le régénérer par la création d’un grand Empire latin qui contiendra l’avidité anglo-saxonne » Dans cette vue du monde, des Empires doivent être appelés à disparaître dans leur forme actuelle telle l’Autriche qui doit, selon lui, rendre leur libre choix à la Vénétie, mais aussi à la Hongrie… Ainsi, l’Autriche sera-t-elle combattue afin que les peuples qu’elle assujettit puissent se développer harmonieusement et que la paix puisse régner.

Le but de Napoléon III était donc d’établir un système de paix générale dans une Europe constituée d’États indépendants, d’États-nations homogènes, fondés sur les idées de la Révolution française. Chaque peuple voyant ses intérêts satisfaits, parce qu’il aurait conquis son indépendance et atteint ses limites naturelles sans chercher à les outrepasser, il n’y aurait plus de causes de conflits en Europe, donc plus de guerres.

Pour arriver à ce but, Napoléon III comptait employer deux moyens : les congrès internationaux pour dénouer toute crise dès son apparition et la consultation des populations concernées par voie de plébiscite en appliquant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. C’est dans cette optique qu’eût lieu le congrès de Paris de 1856 qui scella l’indépendance, vis à vis de la Russie, de la Moldavie et de la Valachie. On retrouve ici l’aspect visionnaire de Napoléon III, précurseur de la Société des nations et de l’organisation des Nations Unies.

Résumant la politique des nationalités de l’Empereur, si décriée après l’appui bienveillant de la France dans la réalisation de l’unité de la Prusse et après le désastre de Sedan qui s’ensuivit, Jean Tulard devait conclure : « [Cette politique] était la plus belle, la plus généreuse, elle dépassait même les limites du vieux continent, bref, elle croyait en la bonté des hommes. »


L’Union de la Moldavie et de la Valachie, première application de la politique des nationalités

Hyppolite Desprez avait beaucoup réfléchi et c’est avec passion qu’il présenta son mémoire à l’Empereur sur la nécessité d’unir la Moldavie et la Valachie qui pourraient ainsi former le noyau dur de la future Roumanie. Il y ajoutait, dès 1854, une suggestion a priori tout à fait étonnante pour accroitre la solidité de cet État : proposer la couronne à un prince étranger car aucune des grandes familles roumaines qui se battaient depuis si longtemps pour le pouvoir ne pourrait apporter la stabilité et la crédibilité d’un prince issu d’une grande famille régnante. N’était-ce pas d’ailleurs la solution qui avait été retenue lors de la formation de la Grèce et de la Belgique ? L’Impératrice Eugénie fut, quant à elle, grandement sensibilisée par Mérimée qui lui présenta le jeune boyard Constantin Rosetti, et pesa sur les décisions politiques de l’Empereur.

À l’issue du congrès de Paris, outre les clauses commerciales et religieuses (libre circulation sur le Danube, neutralisation de la mer Noire, renonciation par la Turquie de son protectorat sur les chrétiens de son Empire), la Russie devait aussi renoncer à son protectorat sur les Principautés danubiennes de Moldavie et de Valachie.

Sept Puissances devenaient garantes de ce traité : la France, l’Angleterre, la Russie, l’Autriche, la Prusse, la Turquie et le royaume de Piémont-Sardaigne. Avec lui, Napoléon III posait les jalons d’une future unification de l’Italie.

Avec le congrès de Paris, prenait corps l’idée de l’Empereur de créer un embryon de société des Nations qui se réuniraient pour dénouer les crises européennes futures.
Pour la première fois, les Puissances allaient se pencher sur le sort des Principautés danubiennes. Napoléon III, auteur de L’extinction du paupérisme, invitait les nations à soulager la misère de leur population en leur donnant des statuts équitables. L’Angleterre, attachée à l’équilibre européen de Metternich, louvoyait et Clarendon, ministre des Affaires étrangères du Royaume uni, acquiesçait du bout des lèvres voulant ménager la Turquie et l’Autriche en évitant la création d’un État trop puissant à leur porte. Mais Napoléon III tenait bon. Avec opiniâtreté il obtenait la création d’une commission présidée par un Français, le baron Charles de Talleyrand, fils d’un neveu du grand Talleyrand. Cette commission siégeant à Bucarest, était chargée de proposer les bases de la future organisation des Principautés. L’Empereur sentait qu’il fallait agir vite et mettre en place au plus tôt une régence, pendant que les deux assemblées élues (les divans ad hoc), l’une pour la Moldavie et l’autre pour la Valachie, élaboreraient la future constitution. Il obtenait la destitution des deux hospodars (4) et la nomination par la Sublime Porte de deux régents (dénommés caïmacans) : Alexandre Ghika et Théodore Bals, bientôt remplacé par Vogoridès.

Napoléon III ne doutait pas que les divans ad hoc allaient rédiger une constitution prônant l’union des deux principautés. Il pensait avoir gagné.


L’entrevue d’Osborne, triomphe de la politique extérieure de Napoléon III

C’était sans compter avec l’Angleterre et la Turquie qui refusaient l’union. Encouragés par les consuls de France à Iasi et à Bucarest (Victor Place et Louis Béclard), un puissant mouvement unioniste se concrétisa alors en moldo-valachie sous l’égide d’un mouvement patriote emmené par les anciens étudiants roumains de Paris. Sous leur pression, les électeurs des futurs députés aux divans ad hoc prirent conscience des multiples anomalies et injustices, notamment de Vogoridès qui organisa la concussion, emprisonna les opposants, s’en prit violemment au clergé… soutenu par la Turquie et par l’Angleterre. La présidence des collèges électoraux fut dévolue aux préfets et sous-préfets. Les comités unionistes furent dissous, toutes les réunions et tous les journaux furent interdits.

À son tour, le Métropolite réagit et demanda des comptes. Vogoridès tenta de le destituer sans succès. Alors, il songea à réunir plusieurs médecins pour constater que le prélat était devenu fou et l’enfermer. Trois mille deux cent soixante trois prêtres et vingt mille laïcs étaient les électeurs potentiels prévus par la commission avant que Vogoridès, après une falsification éhontée des listes, n’en retienne que 10% !

Les élections à un seul tour des “grands électeurs” en Moldavie eurent lieu le 19 juillet 1857 et marquées par un taux considérable d’abstentions : si mille vingt trois grands électeurs votèrent, mille six cent soixante deux s’abstinrent .

La situation était devenue explosive et Walewski suivait son évolution d’heure en heure, en liaison constante avec ses deux consuls, son ambassadeur à Constantinople (Thouvenel) et ses envoyés spéciaux sur place. L’alliance conclue avec l’Angleterre et l’amitié sincère du couple impérial avec la reine Victoria, qui s’était développée lors de la visite de celle-ci à Paris en août 1855, risquait bel et bien de voler en éclats. Toute la politique de Napoléon III se trouvait mise en danger. Dans les Principautés danubiennes, la tension était à son comble.

C’est alors que l’Empereur décida d’une entrevue éclair avec la reine d’Angleterre pour trouver un terrain d’entente susceptible de calmer les esprits et d’apaiser les craintes des moldo-valaques toujours sous le joug de leur carcan médiéval. Le 6 août 1857, il débarquait avec l’Impératrice Eugénie, dans l’île de Wight où le couple royal était en vacances. Le même jour, pour marquer sa détermination, il menaçait de rompre les relations diplomatiques avec la Turquie, faisait embarquer Thouvenel, son ambassadeur, sur un vaisseau français et tirer le canon dans le port de Constantinople. Des deux souverains qui se rencontraient à Osborne où eut lieu la rencontre, du 6 au 9 août, lequel allait céder ? L’Anglais qui voulait maintenir en moldo-valachie un scrutin truqué ou le français qui exigeait de nouvelles élections, c’est à dire la désignation de nouveaux grands électeurs qui, à leur tour, éliraient les deux divans ad hoc qui, à leur tour également, établiraient une nouvelle constitution ?

Des historiens se sont penchés maintes fois sur les entrevues de Plombières et de Biarritz, qu’ils ont étudiées dans le détail, mais peu se sont intéressés à l’entrevue d’Osborne qui constitua pourtant un modèle de finesse et de diplomatie.

Très vite, dès le début de la discussion, Napoléon III comprit qu’il était primordial pour l’Angleterre d’empêcher l’union des deux Principautés, et par conséquent la naissance d’un nouveau pays susceptible, pensait-elle, de déstabiliser la région. Pour l’Empereur, ce qui importait, en premier lieu, c’était l’annulation des élections truquées. Avec deux assemblées ouvertes au progrès et au bien des peuples, tout arriverait par la suite. Il suffisait de patienter et de poursuivre inlassablement la politique des petits-pas.

Alors, dans leur protocole d’accord, les souverains jouèrent sur les mots. Napoléon III obtint l’appui des britanniques pour faire pression sur la Turquie et faire annuler les élections. La Reine, le Prince Albert, le Premier ministre lord Palmerston obtinrent la signature de Napoléon III sur un texte à la rédaction ambiguë et floue relatif au maintien de la séparation des deux États. Dès la signature de ce texte secret, le gouvernement anglais, soucieux à l’extrême de ne pas perdre la face, le rendait public et la presse divulguait le commentaire suivant de lord Cowley à lord Clarendon : « Vous avez gagné la substance, tandis que la France lutte pour une ombre… ». L’Empereur se tenait coi, affectant d’avoir perdu. Seul lord Stratford de Redcliff, ambassadeur d’Angleterre à Constantinople, vit clair dans le jeu de l’Empereur. Très en colère, il écrivait à Londres le lendemain : « Vous avez lâché la proie pour l’ombre. » Napoléon III avait obtenu de nouvelles élections. Seul, il avait compris que tout un peuple s’éveillait et que le vote qui allait suivre serait un plébiscite pour l’Union. Comment les Roumains s’y prendraient-il ? L’Empereur et Victor Place, son bouillant consul à Iasi, en avaient déjà une certaine idée.


L’élection du Prince Cuza et l’Unité réalisée de facto (17 janvier et 5 février 1859)

Les 10 et 22 septembre 1857 eurent lieu les secondes élections des représentants aux divans de Moldavie et de Valachie. Le 19 octobre, le divan moldave votait à l’unanimité une motion solennelle pour l’union à destination des sept Puissances garantes. Le 7 novembre, c’était au tour du divan Valaque. Ceux-ci n’en élaborèrent pas moins deux constitutions distinctes, en clôturant leur session le 19 août 1858, soit après un an de travaux… Un an pendant lequel le peuple, mais aussi les élus des deux assemblées, s’étaient préparés aux grands jours des élections des deux nouveaux régents.

Les élections des deux régents par les grands électeurs eurent lieu dans un climat de fièvre et furent suivies de très près par les consuls de France : Victor Place à Iasi et Louis Béclard à Bucarest, qui tenaient Napoléon III informé chaque jour.

Chaque représentant de chacune des grandes familles aspirait à être élu régent. La dispersion des voix faisait qu’aucun d’eux n’avait de chances d’être élu. À Iasi, le 17 janvier 1859, pour sortir de l’impasse, un nom circula soudain : Alexandre Ion Cuza, petit boyard et obscur colonel de Moldavie. Ce nom avait-il été tenu en réserve jusqu’au dernier moment ou bien fut-il effectivement improvisé ? L’idée fit son chemin, portée par Constantin Rosetti et les ténors du parti des patriotes. La surprise fut totale et Cuza fut élu.

Le 5 février, à Bucarest, ce fut au tour de la Valachie d’élire son prince. Cette fois, Louis Béclard, Victor Place et un jeune député roumain M. Boërescu, suggérèrent de concentrer les votes sur le même candidat qui avait été élu en Moldavie quinze jours plus tôt. Dans un discours enflammé, tandis que le peuple attendait au dehors, à la fois anxieux et plein d’espoir, Boërescu s’exclamait : « Considérons le peu d’années que nous avons à vivre et songeons que notre prospérité recueillera l’héritage préparé par notre abnégation ! Ralliés au principe de l’union, nous le sommes par conséquent, à l’homme qui personnifie ce principe, à Alexandre Cuza, prince de Moldavie. Unissons-nous autour de ce nom et notre souvenir sera béni… et dès à présent nous jouirons de notre oeuvre.. »

« Un cri unanime » rapporte Béclard retentit : « “Vive le Prince Cuza ! ”. Ce cri s’est fait entendre dans la salle des séances. Il a été ensuite souvent répété par la foule qui, retenue jusqu’alors en dehors des murailles, est venue bientôt prendre part à une manifestation improvisée… » Un siècle et demi après ces événements, le récit de Béclard, qu’il faut lire, nous émeut et nous étreint encore. Ce jour-là, la Roumanie venait de naître. Elle avait pour parrain Napoléon III et pour mère, la France. L’Union de la Moldavie et de la Valachie se trouvait réalisée de facto. Comment l’Europe et en particulier les Puissances garantes allaient-elles réagir ?

Tenant à la fois du miracle et de la préparation souterraine, l’élection du prince Cuza déconcerta et surprit les Puissances garantes, mises devant le fait accompli. Trois mois plus tard, toutes avaient reconnu la double élection du Prince. Dès lors, Cuza gouverna en étroite collaboration avec la France.

Qui donc avait ainsi manoeuvré de façon souterraine pour élire Alexandre Cuza à la tête des deux Principautés ? Victor Place, le bouillant consul de France à Iasi, se dépensa sans compter pour faire triompher cette idée. En obtenant à Osborne, un an et demi  auparavant, l’annulation des premières élections des délégués et un nouveau scrutin de représentants favorables à l’union, Napoléon III avait su, avec patience et sagesse, appliquer une fois encore sa politique des petits-pas et discerner l’essentiel : l’obtention de nouvelles élections de représentants favorables à l’union.

Mais le 5 février 1859, le vrai vainqueur n’était-il pas une démocratie naissante dans une jeune nation qui prenait conscience d’elle-même. Pour une fois, les boyards avaient fait taire leurs égoïsmes et le peuple par sa présence massive durant le déroulement des scrutins, s’était fait entendre. Une ère nouvelle s’ouvrait que Victor Place saluait ainsi dans une dépêche à Walewski : « Malgré soi, on se sentirait gagné par tant d’enthousiasme. C’est un spectacle qui touche les plus insensibles que celui d’un peuple saluant, par de telles acclamations, l’acte de sa régénération »


Les raisons de la réussite de Napoléon III dans la “régénération” de la Roumanie

Lorsqu’il aborda la guerre de Crimée et le congrès de Paris, Napoléon III était encore en bonne santé et en possession de tous ses moyens, d’où sa parfaite clairvoyance, notamment à Osborne. Mais, plus tard, souffrant de son calcul dans la vessie, lors du choix du prince Charles de Hohenzollern Sigmaringen pour remplacer Cuza, il devait faire confiance à Madame Cornu, sa soeur de lait.

Sa parfaite maîtrise des affaires lui permit, dès 1855, de choisir pour l’application de sa politique des nationalités, la question roumaine à la portée des possibilités françaises. Il sut alors choisir de secourir la Roumanie plutôt que la Pologne. Une autre raison de la réussite pour la régénération de la Roumanie fut la cohésion de la coalition Angleterre, France et Turquie contre la Russie et la solidité des intérêts pourtant divergents qui les unissaient. Pour l’obtention de l’indépendance italienne, Napoléon III devait s’engager seul contre l’immense Empire autrichien. Il devait susciter l’hostilité de la Prusse et traiter prématurément à Villafranca provoquant de surcroît le mécontentement italien que le marquis Massimo d’Azeglio devait résumer ainsi : « Aller en Italie avec deux cent mille hommes, dépenser un demi milliard, gagner quatre batailles, restituer aux Italiens une de leurs plus belles provinces et en revenir maudit par eux. »

Au Mexique, la coalition formée de l’Angleterre, de l’Espagne et de la France avait des buts limités pour les deux premiers pays. Ils y mirent fin dès qu’ils furent rentrés dans leurs intérêts et les troupes de Napoléon III se retrouvèrent seules, loin de leur base et face à une guérilla expérimentée et des Etats-Unis d’Amérique qui haussaient le ton avec fermeté.

Enfin, dans la question roumaine, les buts étaient clairs et comme l’avait prédit Michelet, le peuple moldo-valaque devait les atteindre « parce qu’il avait ce qu’ont très peu de peuples : une idée simple et forte de son avenir. » En Italie, Napoléon III fut dépassé par l’ampleur donnée à la poursuite des opérations par certains patriotes tels Garibaldi. Quant au peuple du Mexique qui voyait fondre la guerre sur lui, il n’avait rien demandé.

La régénération de la Roumanie ne fut pas pour Napoléon III qu’un simple épisode de deux à trois années de son règne. Elle fut en réalité une préoccupation constante durant quinze ans, jusqu’à son abdication. Durant les six années du règne du prince Cuza, il ne cessa de le conseiller et d’envoyer en Roumanie des coopérants de haut niveau qui devaient apporter encore davantage au resserrement des liens entre les deux pays.

Lorsqu’en 1866, le prince Cuza abdiqua, les Puissances garantes réclamèrent à nouveau l’éclatement des deux provinces danubiennes. Une fois encore, l’Empereur sut les contenir en suscitant la mise en place d’une commission qui fit traîner les choses jusqu’à ce que le prince Charles de Hohenzollern fût élu.

Pourquoi un tel engagement de la France pour la Roumanie au Second Empire ? « Si l’on me demandait quel intérêt la France avait dans ces contrées lointaines qu’arrose le Danube, je répondrais, disait Napoléon III, que l’intérêt de la France est partout où il y a une cause juste et civilisatrice à faire prévaloir. » À cela, Ion Bratianu, qui fut à de nombreuses reprises Premier ministre des provinces unies du Danube puis du royaume de Roumanie, répondait comme en écho : « Chaque Roumain a deux patries, la seconde c’est la France. »

Il y a de cela, tout juste cent cinquante ans…

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