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Chapitre III. — La France

II. La civilisation française


Histoire de l’Europe, des invasions au XVIe siècle Henri Pirenne_img4


 REPRODUCTION IN EXTENSO

L’hégémonie intellectuelle ne va pas toujours de pair avec l’hégémonie politique. L’Allemagne avait exercé la seconde, au xie siècle, sans posséder la première car il ne suffit pas de s’imposer par la force pour s’imposer en même temps par la civilisation. II arrive que des pays insignifiants par la puissance, comme par exemple l’Italie du xve siècle, répandent au dehors leurs mœurs, leurs idées et leur art par la simple manifestation de leur supériorité. La France du xiiie siècle a eu ce bonheur d’être supérieur au reste de l’Europe, tout à la fois comme État et comme société. Sa force n’a fait que rendre plus rapide et plus irrésistible un ascendant moral qui lui est bien antérieur et qui n’a rien de commun avec les succès militaires et politiques de la royauté.

Si l’on observe, après la période carolingienne l’état général de la civilisation européenne, on remarque que presque tous ses caractères essentiels apparaissent en France plus tôt qu’ailleurs et y trouvent en même temps leur expression la plus complète. Cela est vrai de la vie religieuse comme de la vie laïque. L’ordre de Cluny, celui de Citeaux, celui de Prémontré sont nés en France, de même que s’y est formée la chevalerie et que les Croisades y ont trouvé leurs milices les plus nombreuses et les plus enthousiastes. Et c’est en France encore qu’au commencement du xiie siècle, l’art gothique jaillit tout à coup et impose sa maîtrise au monde, en même temps qu’apparaissent les premières chansons de geste. Il y a là autre chose qu’un cas fortuit. Pour que tant de personnalités éminentes se soient rencontrées, pour que tant d’efforts et tant de nouveautés se soient déployées dans le bassin de la Seine depuis le xe siècle, il faut qu’il y ait existé, comme en Grèce, dans l’Attique du ve siècle, un milieu particulièrement favorable au déployement de l’énergie humaine. Et, en effet, les deux grandes forces sociales qui, sur les ruines de l’Empire carolingien travaillent à la constitution d’une Europe nouvelle, le monachisme et la féodalité, ne sont nulle part aussi actives et aussi dominantes que dans la France du nord. Sans doute il y a partout des moines et partout des féodaux, mais là seulement l’ancien ordre de choses a disparu assez complètement pour leur laisser le champ libre et n’entraver en rien leur liberté. De là ces ordres monastiques et cette caste chevaleresque que l’Europe, à mesure que s’y accomplit plus lentement la même évolution qui les a produites, emprunte naturellement à la France. De là cet élan extraordinaire des Français du nord pour la Croisade, c’est-à-dire pour la manifestation la plus complète d’une société dominée à la fois par l’esprit religieux et l’esprit militaire. Et de là enfin, provoquée par les mêmes idées et les mêmes sentiments, la naissance simultanée de l’art gothique, qui transforme l’architecture religieuse, et de l’épopée féodale, par laquelle débute, en France d’abord, puis, par imitation de la France, dans le reste de l’Europe, la littérature en langue vulgaire.

Ainsi, l’ascendant de la civilisation française est bien antérieur à celui de la royauté française. Il commence à l’époque où les Capétiens vivent dans l’ombre de leurs grands vassaux. II serait très exact de dire que la civilisation comme la politique a débuté en France par la forme féodale. II ne faut pas oublier que le monastère de Cluny a été bâti par le duc de Bourgogne, et que les comtes de Flandre et les comtes de Champagne furent parmi les plus ardents protecteurs du mouvement clunisien, comme des ordres de Citeaux et de Prémontré. Et de même ce sont les ancêtres réels ou fabuleux de ces princes bâtisseurs de monastères que chantent les chansons de geste. Leurs héros sont des barons, les sentiments qu’elles exaltent, le courage, la fidélité et la piété. Leur plus beau type, Roland, est l’idéal des chevaliers tel que l’imaginaient les enfants des guerriers de la première Croisade. Durant le cours du xiie siècle, cette civilisation féodale s’orne et s’épure. La vie de cour, avec ses mœurs raffinées et conventionnelles que le Moyen Age a désigné sous le nom très exact de « mœurs courtoises » est née, non dans l’entourage du roi encore longtemps fidèle à la tradition carolingienne, mais dans les résidences princières. C’est là que se fixent les règles et le cérémonial de la chevalerie, que s’élève le sentiment de l’honneur, qu’apparaît le culte des dames, que se développe une littérature où la « matière de Rome » et celle de Bretagne viennent enrichir celle de France, où les divers genres lyriques de la langue d’oc passent à la langue d’oïl. Et cette floraison de la vie féodale n’est déjà plus restreinte à la France. Dès la fin du xie siècle elle s’est implantée en Angleterre avec les compagnons du conquérant, et elle s’est répandue dans tous les points de l’Orient où les chrétiens se sont établis. C’est le français que l’on parle à Jérusalem, à Antioche, à Saint-Jean d’Acre. Il est dès lors et il est resté jusqu’à nos jours, dans le bassin de la Méditerranée orientale, la langue internationale des Européens.

En Europe même, ses progrès depuis le commencement du xiiie siècle sont extraordinaires, et ici la puissance politique acquise par le royaume a singulièrement aidé à la puissance d’expansion qu’il tenait déjà de son prestige social. De même qu’aux xviie et xviiie siècles, il devient dans chaque pays, pour la haute aristocratie, comme une seconde langue nationale. Dans les régions de langue « thioise », des précepteurs français sont chargés de l’enseigner aux jeunes gens de la noblesse comme le complément indispensable de la bonne éducation et de la « courtoisie ». En Italie même, Brunetto Latini lui donne le pas sur tous les autres idiomes.

Plus tôt même que la langue, la littérature de la France a fait son tour d’Europe. Par les Pays-Bas, dès le milieu du xiie siècle, elle se répand en Allemagne ; d’Allemagne, dans les pays Scandinaves. Dans toutes les langues germaniques comme dans toutes les langues romanes, on la traduit ou on l’imite. Tout ce qu’elle produit, attire l’attention et trouve des lecteurs, c’est à ce point que nous ne connaissons plus aujourd’hui l’existence de certaines branches françaises du Cycle de Charlemagne que par des traductions norvégiennes. Les plus grands poètes de l’Allemagne du xiiie siècle, un Hartmann de Strasbourg, ou un Wolfram von Eschenbach, sont tous pleins de réminiscences et de paraphrases des poèmes français. Pour retrouver dans l’histoire antérieure l’exemple d’un semblable prestige, il faut remonter, malgré la différence foncière des époques et des sociétés, à la diffusion de la littérature et de la langue grecque dans l’Empire romain à partir du IIe siècle avant Jésus-Christ. 

La comparaison est d’autant plus exacte que, pour la France comme pour la Grèce, elle s’applique à l’art en même temps qu’aux mœurs et à la littérature. II suffit de penser ici à la conquête de l’Europe par l’architecture gothique, car sous cette épithète de gothique, due au mépris des humanistes italiens, il faut entendre comme on sait, une création essentiellement française. L’invention de la croisée d’ogives au commencement du xiie siècle, quelque part sur les confins de la Normandie et de l’île de France, a en quelques années, par l’effort de constructeurs de génie, transformé de fond en comble l’ossature et le style des monuments. Jusqu’alors les procédés de l’art de bâtir étaient en somme restés dans ce qu’ils avaient d’essentiel, ceux de l’Antiquité. Brusquement tout change. Les conditions d’équilibre, le rapport des supports et des portées, des pleins et des vides, de l’horizontal et du vertical sont transformés, et de cette transformation naît la seule grande école d’architecture que l’histoire de l’art puisse citer à côté de l’architecture grecque. Notre-Dame de Paris est commencée en 1163 ; la cathédrale de Reims, en 1212 ; la nef d’Amiens date de 1220, le façade de Chartres de 1194. L’admiration que provoquèrent de tels monuments se comprend sans peine. Elle nous est attestée d’ailleurs par la vogue dont jouirent bientôt les architectes français. L’un d’eux construit le chœur de la cathédrale de Magdebourg ; un autre élève la cathédrale de Lund en Suède. Villart de Hannecourt, dont un heureux hasard nous a conservé l’album, dessine des projets de construction pour les divers pays de l’Europe. Sans doute, les élèves étrangers des architectes français ne se bornèrent pas à répéter machinalement leurs leçons. Ils adaptèrent l’art nouveau aux matériaux dont ils disposaient, le modifièrent au gré de leur génie propre, l’harmonisèrent dans une certaine mesure avec les traditions de leurs patries. Il y a un gothique anglais et un gothique allemande comme il y a un gothique espagnol et un gothique italien. Mais tous sont fils directs du gothique français et aucun d’eux n’a atteint à la maîtrise de leur père. Les cathédrales de France le cèdent à celles d’autres pays pour la grandeur des proportions, la fantaisie du décor, le luxe ou l’éclat des matériaux ; elles restent incomparables pour l’harmonie et la majesté : ce sont les Parthénons du gothique.

L’hégémonie de la France dans le domaine de la littérature et de l’art aux xiie etxiiie siècles s’explique très simplement par la supériorité de la civilisation française. II n’en est plus tout à fait de même pour son hégémonie scientifique qui a frappé bien davantage les contemporains. Ici, en effet, on abandonne la vie nationale pour la vie cléricale. Toute la science du Moyen Age, si l’on en excepte en partie le droit et la médecine, est ecclésiastique, et la langue dont elle se sert exclusivement est le latin. Elle est essentiellement universelle, internationale. Et pourtant, c’est en France, ou pour être plus exact, à Paris que s’en trouve le foyer central. Les deux sciences cardinales de l’époque, celles qui règnent sur toutes les autres et s’imposent à elles, la théologie et la philosophie semblent, depuis le xiie siècle, avoir élu domicile au bord de la Seine. C’est là que s’est formée la méthode scolastique qui, jusqu’à la Renaissance, a dominé aussi complètement la pensée que le style gothique dominait l’art. C’est là que les nécessités de l’enseignement ont créé un latin nouveau, empruntant sa syntaxe au français, langue sèche, impersonnelle, mais incomparablement claire et précise et à laquelle les railleries des humanistes n’ont pas enlevé la gloire d’avoir été durant trois siècles la langue, non seulement écrite, mais parlée des gens instruits dans toute l’Europe. Depuis Abélard jusqu’à Gerson, il n’est pas un penseur de marque qui n’ait, sinon enseigné, du moins étudié à Paris. L’Université qui, dès le règne de Philippe Auguste, s’y est formée par la réunion des maîtres et des élèves des diverses écoles de la ville, a exercé jusqu’aux extrémités du monde catholique une attraction irrésistible et qui est restée sans exemple. Jean d’Osnabrück, à la fin du xiiie siècle, donne à la France le monopole de la science ; le poète flamand Van Maerlant la célèbre comme le pays par excellence de la « clergie », et l’on sait d’ailleurs que l’Université de Paris a été le modèle dont s’est plus tard inspiré Charles IV pour la fondation de l’Université de Prague (1348), prototype des universités allemandes. A cet ascendant universel qu’exerce Paris, correspond, si l’on peut ainsi dire, le cosmopolitisme des maîtres qui y enseignent. Ils viennent non seulement de France, mais d’Allemagne, comme Albert le Grand, des Pays-Bas, comme Suger de Brabant, d’Écosse comme Duns Scott, d’Italie comme Thomas d’Aquin. Bref, de même que Rome est le siège du gouvernement de l’Église, Paris est celui de son activité théologique et philosophique. Il est comme la clef de voûte de son haut enseignement.

D’où lui est venue cette extraordinaire fortune ? Pourquoi la science catholique s’est-elle fixée dans cette ville du nord qu’aucune tradition littéraire ou religieuse n’appelait à la mission qui lui a été dévolue ? On ne peut l’expliquer autrement que par le caractère singulier que donnait à Paris la résidence de la cour royale. Les traditions carolingiennes de la royauté la prédisposaient admirablement à s’intéresser aux écoles ecclésiastiques et à leur accorder sa protection. Si ce sont les grands seigneurs féodaux qui ont favorisé les fondations mystiques de l’Église, les rois ont pris sous leur garde ses fondations savantes. Rien d’étonnant donc si, de très bonne heure, les écoles de Paris se sont trouvées dans une situation privilégiée. Les progrès de la royauté, en augmentant depuis le commencement du xiiie siècle l’importance et l’attraction de la capitale, ont fait le reste. Le centre national de la France est devenu le centre de la vie scientifique européenne. Ce ne sont pas seulement les Français qui auront répandu par le monde ce dicton du xiiie siècle, dû sans doute à un jeu de mots d’étudiant : « Paris absque pare, Paris sans pair. »

L’influence de la civilisation française, au xiie et au xiiie siècles, n’a pas été partout également intense. Elle atteint son maximum dans les pays où les Français l’ont portée eux-mêmes en s’y installant : en Angleterre et dans les établissements des croisés en Orient. Ailleurs, elle ne s’est répandue que par emprunt, imitation, mode ou contagion, et par l’exemple. Mais partout elle ne s’est communiquée qu’aux classes supérieures de la société, à la noblesse parmi les laïques, aux étudiants et aux savants parmi les clercs. A cet égard on peut la comparer à celle de la Renaissance du xve siècle ; elle ne s’est étendue comme elle qu’à l’aristocratie sociale ou à celle de l’intelligence et du savoir. On comprend facilement qu’il en ait été ainsi. La France du Moyen Age ne possédait pas, en effet, une vie économique assez intense pour imposer son action au commerce et à l’industrie. Dans ce domaine, elle le cédait de beaucoup à l’Italie et à la Flandre. En Flandre pourtant, le voisinage intime, les relations politiques et les intérêts commerciaux ont fait descendre l’influence française jusqu’à la bourgeoisie. Les patriciens des grandes villes flamandes du xiie siècle sont plus qu’à moitié français ; ils le sont au point de se servir du français comme langue administrative et langue d’affaires. Le caractère bilingue que la Belgique flamande a conservé jusqu’à nos jours date de cette époque. Il n’est dû en rien, comme par exemple celui de la Bohême, à l’occupation étrangère ; il est une conséquence naturelle et pacifique du voisinage de la France et la meilleure preuve de l’attraction exercée par sa civilisation.

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