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de Cauna Jacques. La diaspora des colons de Saint-Domingue et le monde créole : le cas de la Jamaïque. In: Revue française d’histoire d’outre-mer, tome 81, n°304, 3e trimestre 1994. pp. 333-359.

www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1994_num_81_304_3230

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RÉSUMÉ

L’histoire de la diaspora des anciens colons de Saint-Domingue au lendemain de la Révolution reste à écrire. A la suite des études consacrées à leur présence à Cuba et aux Etats-Unis, quelques jalons peuvent être posés pour la Jamaïque où existait déjà une implantation ancienne de boucaniers retraités, d’exilés huguenots et de sépharades bordelais ou bayonnais de la « nation portugaise » sans commune mesure cependant, par ses effets, avec l’afflux massif que connaîtra l’île de 1791 à 1804, doublant la population blanche de la Jamaïque. Les arrivées, compliquées de retours temporaires et d’allées et venues constantes, se succéderont en quatre grandes phases marquées par l’évolution des troubles de Saint-Domingue : aux simples réfugiés des premiers temps viennent s’ajouter chronologiquement les déportés politiques, les émigrés royalistes, les prisonniers pris sur mer et surtout, en 1798, la grande vague des collaborateurs de l’occupation anglaise de Saint-Domingue qui ont suivi l’évacuation puis, en 1803-1804, les derniers rescapés et les vaincus de l’expédition Leclerc. L’accueil en Jamaïque de ce flot d’immigrants met d’abord en lumière les aspects conflictuels liés à une opposition historique traditionnelle des mentalités françaises et anglaises mais, bien vite, sous l’effet de la créolisation, l’intégration de la frange supérieure des nouveaux arrivants est parfaitement réalisée dans la plantocratie locale. Leurs activités se concentrent essentiellement dans le commerce à Kingston et dans les plantations caféières des paroisses environnants qu’ils revivifient. On leur doit également la renaissance de l’Église catholique en Jamaïque, qui restera longtemps le lien d’une communauté caractérisée par une forte endogamie. Il serait surtout intéressant d’évaluer précisément l’apport économique que constitua leur arrivée, à l’image de ce qui s’est passé à Cuba ou en Louisiane, et plus particulièrement dans leur domaine de prédilection de la production caféière.


Plan

I — Les antécédents : boucaniers, huguenots et sépharades français à la Jamaïque

II — La période révolutionnaire : chronologie et rythme des arrivées

III — Arrivée et accueil à la Jamaïque : états d’esprit et mentalités

IV — La vie et les activités des français de la Jamaïque

V — L’intégration socioculturelle : l’église catholique, classes et couleur

VI — L’apport économique : le café


EXTRAITS

L’histoire de la dispersion des anciens colons de Saint-Domingue au lendemain de la Révolution reste à écrire. De trop rares études, à la suite des travaux pionniers de Gabriel Debien, en ont souligné l’intérêt et les difficultés. Concentrées essentiellement sur Cuba, la Louisiane et les États-Unis où le phénomène a connu sa plus grande ampleur et laissé les traces les plus jusqu’à nos jours, ces études n’ont que rarement porté sur l’ensemble de l’aire de dispersion géographique de cette diaspora et moins encore sur ses importantes retombées, dans tous les domaines et principalement économiques et culturels, à un moment crucial de l’évolution historique du monde caribéen, celui où se prépare l’émergence d’identités nationales spécifiques liées aux luttes d’émancipation des contraintes coloniales. Le phénomène mériterait pourtant que l’on s’y intéresse davantage, non seulement dans une perspective compa- ratiste largement caribéenne, mais aussi par l’exploitation des sources locales parfois abondantes mais peu utilisées, comme c’est le cas par exemple pour la Jamaïque. « On aimerait des précisions […] Ce sont les historiens ou les géographes de la Jamaïque qui seuls peuvent nous les apporter », soulignait à juste titre Gabriel Debien dans les dernières lignes de son étude sur les colons passés à la Jamaïque. L’ampleur du sujet et les recherches qu’il nécessite interdisent, dans le cadre d’une telle communication, toute prétention à l’exhaustivité ou même à la synthèse rapide. Nous nous contenterons d’ouvrir quelques pistes intéressantes, à partir de quelques questions simples pouvant alimenter la réflexion : tout d’abord, pourquoi la Jamaïque ? Choix, nécessité, facilité ? Quelle chronologie, quel rythme au flux des arrivées ? Qui sont ces colons réfugiés ou émigrés ? Quel fut leur nombre ? Comment furent-ils accueillis à Kingston ? Quelles furent les suites de ce brusque mouvement migratoire, dans la longue durée et en termes qualitatifs, pour la Jamaïque ?


I — Les antécédents :
boucaniers, huguenots et sépharades français à la Jamaïque

La proximité des côtes de Saint-Domingue (150 km), qui fut sans doute l’une des premières raisons du choix de la Jamaïque comme terre d’asile par les colons de l’île française, notamment ceux du Sud, au moment des troubles révolutionnaires, explique que l’on trouve déjà, dès la période espagnole, bon nombre de Français installés dans l’île.

Il est quasiment certain que parmi les 75 étrangers recensés en 1611 par les autorités espagnoles (sur une population de 1 518 personnes dont 705 Espagnols, 106 Noirs libres, 74 Arawaks et 558 esclaves) ont dû se trouver quelques Français, probablement d’anciens pirates installés sur l’île au hasard d’une vie aventureuse, comme ce Pedro (ou plutôt Pierre) tué par le dernier gouverneur espagnol, Cristobal Arnaldo de Ysassi en 1640, ou ces corsaires français que combattent les Espagnols en Jamaïque en 1603. Ils n’ont, en tout cas, laissé aucune trace patente, sauf peut-être les quelque deux ou trois toponymes dans lesquels apparaît le nom de Frenchman (près de Lacovia et Mandeville dans le Sud et près de Port- Antonio dans le Nord).

Après la conquête définitive de l’île par les Anglais en 1660, la Jamaïque, qui devint rapidement le plus grand centre de la flibuste antillaise avec le site de Port-Royal d’où partirent la plupart des grandes expéditions, a pu constituer, au même titre que d’autres îles anglaises comme Saint-Christophe, une terre d’asile pour tous les déclassés français des Antilles, Frères de la Côte chassés de la côte nord de Saint-Domingue par la mise en place progressive de l’autorité métropolitaine et surtout huguenots proscrits par la Révocation de l’Édit de Nantes en 1685 ou les dragonnades qui l’ont précédée.

On sait avec certitude par exemple que sur les 1 846 hommes répartis en 35 navires réunis par Morgan en 1670 pour préparer le sac de Panama, un peu plus du quart (520), étaient embarqués sur huit navires français. L’ensemble de la flotte eut d’ailleurs pour point de ralliement, après Port-Royal, l’île à Vache, située sur la côte sud de Saint-Domingue, qui était l’un des repaires favoris des boucaniers.

Plusieurs Français semblent d’ailleurs installés dès 1662 dans la paroisse de Saint Andrew, à Liguanea, dont il est dit que les 600 habitants à l’époque sont « anglais et français », ainsi qu’à Sainte-Catherine. Ils sont si nombreux qu’on ne peut plus les compter. On relève sur les registres les noms des Bouin, Roche, Sablé, Clisson, Mainet, Jarries, Tranchant, Faucourt, Lemoque, Declozel, Chamlet, Plisson, Causson, Tapin, Lafleur, Lépine, Thomassin, Godin, Buchier, Narvais, Pintard, Augier, Campion, Dupuy, Durant, Pelpiat, etc.

Le 28 juillet 1681, l’édit signé par le roi Charles à Hampton Court les colonies anglaises à accueillir et naturaliser les huguenots français vient accroître le mouvement. Un ordre du Conseil daté de janvier 1683, par exemple, mentionne expressément 42 protestants français auxquels doit être fourni le passage « pour être transplantés dans l’île de Sa Majesté, la Jamaïque ». De cette époque et des années qui ont suivi datent quelques patronymes bien connus dans l’île et dont quelques-uns sont encore portés par des familles jamaïcaines : Martin Rusea, Louis Galdy (le fameux survivant du tremblement de terre de Port- Royal), Elie Nazereau, Daniel Gaultier, Boucher, le marquis Gabriel Duquesne, Louis de Boneval, Perrin, le colonel du Bourgay, Pierre Valette, fondateur de la plantation de Montpelier, etc.

En ces jours où le sort des îles est encore indécis, basculant au gré des raids ou incursions d’une puissance coloniale à une autre, il s’en faut de peu que la Jamaïque ne tombe sous l’emprise française avec en 1694 une très sérieuse tentative du gouverneur de la Tortue et Côte de Saint-Domingue, Jean-Baptiste Ducasse, à la tête de 3 vaisseaux et 23 transports portant plus de 3 000 hommes. Les débarquements effectués à Morant Bay et Carlisle Bay se soldent finalement par la destruction de plusieurs plantations, dont 50 sucreries, ainsi que l’enlèvement de 1 300 esclaves et d’énormes quantités de fournitures. Mais la résistance des milices de Spanish Town a sauvé l’île de l’invasion. Ainsi, moins de 35 ans après l’abandon le l’île aux Anglais par le Basque Ysassi, c’est curieusement un de ses proches voisins, un Béarnais, Ducasse (qui était d’une famille de Salies de Béarn), qui menace d’enlever l’île aux Anglais.

Enfin, en 1782, la victoire de Rodney sur de Grasse aux Saintes évite à la Jamaïque une seconde tentative française qui eût été décisive après la prise de la quasi-totalité des îles anglaises du Vent. Les deux canons français du vaisseau amiral Ville de Paris qui flanquent la statue de Rodney à Spanish Town sont les seuls témoins aujourd’hui de cette invasion française avortée.

Bastion de la présence anglaise dans la Caraïbe, la Jamaïque, comme les autres îles, n’a pu échapper, au cours de son histoire, à une multiplicité de contacts avec l’encombrant voisin français.

A la veille de la Révolution, bon nombre de familles créoles de planteurs ont, dans leur ascendance, un boucanier retraité ou un huguenot français dont la mémoire s’est parfois conservée.

S’ajoute à ces deux substrats anciens la présence d’une forte communauté sépharade issue de familles dont la première terre d’accueil, après l’exode du Portugal ou d’Espagne sous les coups de l’Inquisition, a été dès le XVIe siècle les ports du sud-ouest de la France. Aujourd’hui encore, on peut relever en Jamaïque une bonne trentaine de noms de familles issus de cette ascendance : Acevedo, Pereira, Fernandes, Feurtado, Mendes, Lopes et De Pass (Lopes de Pas), De Sousa, Pinto, Delvaille, D’Aguilar, Da Costa, Deleon, Henriques, Carvalho, Rodriques, Louis, Fonseca, Nunes, Peynado, Dias, Abraham, Sequira, Léon, Pessou, Ximenes, Cardozo, Lindo… Présents essentiellement dans le commerce, mais aussi fréquemment propriétaires d’habitations, ces sépharades entretiennent toujours à la veille de la Révolution des liens étroits avec leurs parents et cousins d’outre- Atlantique restés à Bordeaux ou à Bayonne ou ceux des îles voisines, et notamment Saint-Domingue, comme en témoigne le cas d’Isaac Jossa qui s’embarque à Bayonne en 1772 pour passer à Saint- Domingue puis à la Jamaïque où l’appellent ses « affaires », ou encore les nombreux Delvaille (Jacob, Marianne, Abraham) et leur cousin Salomon Lopes Dias qui partent aussi de Bayonne pour Saint-Domingue à la même époque et dont la famille subsiste aujourd’hui à la Jamaïque.

L’esprit créole, enfin, qui fait souvent fi des nationalismes européens au profit d’une identité commune américaine, va faciliter l’accueil des familles réfugiées de Saint-Domingue. N’allons pas imaginer cependant une situation semblable à celle qu’ont pu trouver les colons réfugiés en Louisiane où existait une vieille souche de familles françaises attachées à leurs traditions coloniales. Ici les colons français se sont rapidement fondus dans des familles locales auxquelles ils se sont assimilés et ce n’est pas la présence d’une minorité française qui a pu attirer les colons de l’île voisine.


II — La période révolutionnaire :
chronologie et rythme des arrivées

Ce sont les troubles révolutionnaires, puis indépendantistes, que connaît Saint-Domingue pendant une quinzaine d’années, de 1790 à 1804, qui provoquent et scandent le rythme des arrivées de Français à la Jamaïque dans des proportions hors de mesure avec tout ce qui avait pu être connu avant. On peut distinguer, en gros, quatre vagues, ou phases, d’importance inégale, tant sur le plan des volumes que de la composition socio-politique des groupes et leurs motivations.


1 . De 1791 à 1792 : les colons réfugiés

Les premiers réfugiés arrivent d’abord de manière sporadique et en faibles quantités : des colons prudents qui, effrayés par la tournure que prennent les événements révolutionnaires dans l’île, préfèrent se ménager à proximité immédiate de leurs biens une savante retraite qui leur permettra de suivre d’assez près les événements sans en courir les risques. Deux événements ont joué, là, un rôle moteur et révélateur aux yeux de certains colons : le décret du 15 mai 1791 en faveur de l’égalité des hommes de couleur qui provoqua un véritable tollé et un nouvel affrontement armé entre les deux classes (combat de Pernier du 20 août 1791 après l’affaire Ogé d’octobre 1790), et surtout le soulèvement des ateliers du Nord dans la nuit du 22 au 23 août dont la gravité n’échappa pas aux plus avisés.

Dès septembre 1791, des familles du Sud arrivent à Kingston, parfois avec leurs esclaves, et en nombre tel que, vers avril 1792, l’Assemblée s’inquiète auprès du gouverneur des conséquences d’un tel afflux et obtient que des mesures de contrôle soient prises. Le 12 décembre 1792, Sir Adam Williamson signe donc une proclamation soumettant à autorisation les débarquements ; les custos et chefs de milices des paroisses sont chargés de la faire appliquer et d’enquêter sur les étrangers dans leur quartier pour en rendre compte. Les Français sont alors aussi nombreux que les autres colons blancs de l’île, selon un agent espagnol qui rend compte aux autorités de Cuba.

Parmi ces premiers arrivants, quelques officiers tels que les frères Montaut de Monbérault, créoles de la Louisiane, ou les chevaliers de Villars-Dubreuil et Laffon de Ladébat ; des politiques aussi comme Michel- Joseph Leremboure, premier maire de Port-au-Prince et son fils Augier- Marie, député de coloniale du Cap, envoyés en mission pour chercher des secours ; puis fin 1792 les généraux d’Esparbès, gouverneur, et de Montesquiou-Fezençac, commandant de la partie du Sud, destitués par les commissaires civils Sonthonax et Polvérel, enfin bon nombre de familles de petits colons du Sud, les Lafosse, Durand, Lasope, Lacour, Gastumeau, Bazin, Dumaine-Bergeron, Lafargue, Ledoule, Salinière…

Au total, une population mêlée de simples réfugiés, de déportés politiques, mais aussi déjà de quelques émigrés royalistes.


  1. De 1793 à 1797 : émigrés et prisonniers

[…]

III. — Arrivée et accueil à la Jamaïque : états d’esprit et mentalités

[…]

IV — La vie et les activités des français de la Jamaïque

[…]


V — L’intégration socioculturelle :
l’église catholique, classes et couleur

C’est d’abord en matière de religion que l’arrivée des réfugiés français de Saint-Domingue à la Jamaïque eut l’effet le plus net, le plus visible et le plus durable. Depuis le départ des derniers Espagnols en 1660, l’Église catholique n’existait plus en Jamaïque, si l’on excepte un bref intermède à la fin du XVIIe siècle lié à l’arrivée sur le trône d’Angleterre du roi catholique Jacques II. C’est à une véritable renaissance que l’on assiste donc en 1792, après cent trente-sept ans d’absence, avec l’arrivée des premiers réfugiés français et, surtout, à partir de 1798 avec la venue du père Guillaume Lecun, l’ancien préfet apostolique de Port-au-Prince, et des prêtres Prévost, chapelain du régiment irlandais de Dillon, Rochanson, ex-vicaire des Cayes, Isabey, ex-curé de l’Arcahaye, Mouchet, ex-curé de Bombarde et chapelain du régiment colonial des chasseurs de Galles, et Lespinasse, ex-curé de Jérémie. Tous ces prêtres ne furent pas de grands modèles de vertu et créèrent un certain nombre de désordres, dont on trouve l’écho à Rome, en particulier avec le desservant de la chapelle espagnole, mais aussi entre eux.

[…]


VI — L’apport économique : le café

Mais, bien plus que dans le domaine linguistique ou culturel, c’est sur le plan économique qu’il conviendrait de tenter de cerner davantage l’apport des réfugiés de Saint-Domingue. Le premier domaine qui vient à l’esprit est celui du café pour lequel la tradition veut qu’ils soient à l’origine de son introduction en Jamaïque, ce qui, pour être exagéré, n’en révèle pas moins l’importance de leur apport.

S’il est difficile de chiffrer avec exactitude le nombre de caféières montées ou gérées par des Français à la Jamaïque, il faut en tout cas parler de centaines, 686 en 1799 selon W.G. Gardner, et souligner l’importante avancée que connut, à la fois sur le plan technique et sur celui de la production, la culture du café à la Jamaïque grâce à l’arrivée des émigrés français dont un grand nombre étaient d’anciens caféiers du sud de Saint-Domingue, où cette culture était en plein développement quand éclatèrent les troubles révolutionnaires. L’avance technique des colons pionniers de Saint-Domingue dans ce domaine est visible non seulement à travers les témoignages des contemporains, mais également par le fait que l’un de ces Français, Pierre- Joseph Laborie, ait éprouvé le besoin de publier en anglais à Londres en 1798 un remarquable manuel technique sur cette culture : The Coffee Planter of Saint Domingo 53, dans la préface duquel il précise clairement qu’il écrit au bénéfice des planteurs de la Jamaïque où la culture du café n’est pas encore très développée. Laborie, ancien planteur caféier du nord de Saint-Domingue, avocat et propriétaire au Cap, secrétaire de la Chambre d’agriculture et l’un des députés élus des colons à la Constituante, avait occupé de hautes fonctions sous les Anglais à Saint-Domingue. Il les suivit lors de l’évacuation de 1798 et mourut à Kingston en 1800. Devenu trop âgé et ne pouvant plus servir par les armes, « il n’a trouvé que ce moyen, dit-il dans sa préface, de manifester sa gratitude à l’Angleterre » : communiquer à la Jamaïque son expérience de planteur de Saint-Domingue. Paradoxalement, son ouvrage n’a d’ailleurs jamais été traduit en français.

Un indéniable apport qualitatif donc sur le plan des techniques de la caféière est à mettre à l’actif des colons français émigrés de Saint-Domingue. Il y eut ce qu’on appellerait aujourd’hui un véritable transfert de technologies. Il serait également intéressant d’étudier de plus près l’effet quantitatif éventuel, bien plus difficile à préciser en raison des facteurs très divers qui peuvent intervenir. Bornons-nous, dans le cadre restreint de cette communication à remarquer que la Jamaïque, dont la production de café était insignifiante avant 1789, inférieure même en 1763 à celle de Grenade, de Saint Kitts et de Tortola, prend après l’arrivée des colons français la première place dans l’ensemble des colonies anglaises dont elle assure plus de la moitié du total (14 467 000 livres en 1812 sur 27 690 500), alors que, dans le même temps, la production haïtienne diminue de 70 %, passant de 76 835 219 livres en 1789 à 43 420 270 en 1801 puis à 26 065 200 seulement en 1820.

Le phénomène est encore plus frappant peut-être pour le sucre 56. De 141 089 831 livres en 1789, la production de Saint-Domingue tombe à 18 535 118 livres en 1801 et 2 517 289 livres en 1820, alors que la Jamaïque, qui ne produisait avant la Révolution pas plus de 59 000 tonnes, devient le premier producteur mondial en augmentant sa production d’environ 50 % (88 000 tonnes en moyenne de 1805 à 1809) après la perte de Saint- Domingue par les Français. De même pour Cuba qui, avant la Révolution, ne produisait qu’une dizaine de milliers de tonnes (513 142 de 1785 à 1789) et qui triple puis quintuple sa production (34 335 tonnes en 1800-1804 et 50 384 en 1820-1824) 57 après l’installation dans l’île d’un nombre considérable de de Saint-Domingue. Des observations similaires pourraient être faites sur la Louisiane où arrivèrent d’un seul coup en 1809, après leur expulsion de Cuba, près de 10 000 réfugiés domingois, suivis de 1833 à 1840, après l’abolition de l’esclavage dans les colonies britanniques, par la plupart de ceux qui s’étaient réfugiés à la Jamaïque ou de leurs enfants. Résumons l’importance de cet apport d’une seule phrase empruntée à un historien louisianais : « Saint-Domingue, qui avait donné naissance à la Louisiane, l’amena à maturation » 58.

En dehors de l’apport indéniable des Français de Saint-Domingue dans le domaine du café, il resterait donc à étudier plus précisément celui qu’ils ont pu amener à la Jamaïque dans le développement de l’industrie sucrière et de la d’autres denrées ou vivres. On sait par exemple que Jean-François Pouyat (propriétaire d’une plantation à Bel Air) est à l’origine de l’introduction en Jamaïque de la banane plantain « tigre » (encore connue en créole haïtien sous le nom de banane pouyac) et de la variété Gros Michel vers 1830.

Partout, l’impact économique créé au début du XIXe siècle par l’arrivée de ces réfugiés domingois dans des colonies languissantes fut considérable, avec l’apport technique avancé qu’ils représentaient. Ce fut le cas notamment dans le développement de l’industrie caféiere à Cuba et à la Jamaïque et de celle du sucre à la Louisiane, qui entraînèrent à leur suite l’aménagement des l’ouverture de routes, la construction d’un habitat rural de type nouveau… Resterait surtout à étudier et à préciser leur influence sociale, raffinement des mœurs qu’ils purent provoquer autour d’eux dans des mondes restés rustiques, par la création de journaux, de théâtres, d’écoles, l’ouverture de loges maçonniques, de clubs, de sociétés, l’introduction de modes et architecturales différentes, la propagation de leurs coutumes, de leur religion catholique et de leurs langues, créole et français, diffusées également par les gens de couleur et les esclaves qui les accompagnaient. Alors qu’à la Jamaïque on peut dire qu’après 1850 cette influence s’est considérablement estompée, en Lousiane et à Cuba, dans l’Oriente, qui avaient accueilli la majorité des explusés de la Jamaique, ce phénomène est particulièrement remarquable et ses traces restent très fortes aujourd’hui encore.

Jacques de CAUNA-LADEVIE

(Attaché culturel, Ambassade de France, Kingston)

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