source : http://com.revues.org/2422


Eduardo Pérez Romagnoli, « Immigrants métallurgistes français et viti-viniculture moderne à Mendoza et San Juan, Argentine (1885-1930) », Les Cahiers d’Outre-Mer, 239 | 2007, 283-299.

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RÉSUMÉ

L’étude trace un panorama sur le rôle accompli par un groupe, réduit mais actif, d’immigrants métallurgistes français, aux origines du modèle vitivinicole de Mendoza et San Juan, deux provinces situées au Centre-Ouest du pays et qui constituent la région fondamentale vitivinicole argentine. Le cadre temporel correspond à la période 1885-1930, c’est-à-dire entre la connexion ferroviaire de ces deux provinces avec Buenos Aires et la grande crise de 1930. On essaie d’identifier les fondateurs et les propriétaires des ateliers réparateurs et producteurs d’équipements agricoles pour les bodegas et distilleries industrielles, et aussi de montrer quelques traits de leur activité. Le travail repose sur des enquêtes réalisées par l’auteur auprès d’informateurs qualifiés, et tout particulièrement les descendants des fondateurs et propriétaires de certains ateliers. Les sources existantes ont également été consultées dans des archives et bibliothèques provinciales et nationales de Mendoza, San Juan et Buenos Aires.


Plan

  • Les Français avant 1885 : des précurseurs
  • Les artisans et travailleurs métallurgistes après 1985
  • Jean Lauga, innovateur à San Juan
  • Paul Ramonot : père de la première « usine » de charrues de la région
  • Rousselle et Cazenave : une société très féconde
  • Mode de production et distribution géographique des ventes
  • Métallurgistes mais aussi entrepreneurs
  • Et les ateliers ?

PREMIÈRES PAGES

Les provinces de Mendoza et de San Juan, dans le Centre-Ouest argentin, à 1000 km de Buenos Aires, développent des caractéristiques de géographie physique et humaine en harmonie. À l’Ouest, la cordillère des Andes se joint avec la plaine éolienne et alluviale, qui se prolonge vers l’Est jusqu’à se confondre avec la région pampéenne. Un climat semi-aride, avec de faibles et irrégulières précipitations essentiellement concentrées en été, est la cause d’un aménagement précoce des rios andins, alimentés par la fonte des neiges et dont les eaux ont été mises à profit par des oasis agricoles. Ici, grâce à l’irrigation, ont pu se concentrer une population et des activités humaines importantes.

Avant la spécialisation dans la viticulture, la luzerne était la culture dominante dans les principales oasis ainsi que dans quelques vallées des pré-cordillères et cordillères. Le fourrage était tout particulièrement destiné à engraisser le bétail en provenance du sud de Cordoba et de Santa Fe, puis commercialisé au Chili. Le reste de la surface agricole, sous irrigation, était occupé par le blé – qui a donné lieu à une importante activité meunière –, le maïs, la vigne et les fruits. En plus du bétail, la farine de blé était vendue à la province voisine de San Luis et à Buenos Aires. À partir de la vigne – qui nécessitait exceptionnellement des soins spéciaux – on élaborait du vin et de l’eau-de-vie, consommés sur place et commercialisés sur le littoral, en particulier l’eau-de-vie de San Juan.

Mendoza et San Juan sont les deux provinces argentines où le modèle viticole s’est le mieux développé à la fin du XIXe siècle. À mesure qu’on remplaçait la culture de la luzerne et des céréales, l’expansion et la modernisation des surfaces irriguées permirent l’essor de la vigne. L’introduction de nouvelles techniques et méthodes de culture et la diffusion de la bodega de type capitaliste se développèrent. Les théâtres de ces changements ont été des portions d’oasis le long des rios San Juan, Mendoza-Tunuyan et Diamante-Atuel. Ce dernier espace agro-industriel s’est formé au début du XXe siècle dans le sud de la province de Mendoza.

Au début de la décennie 1880, la surface occupée par la vigne était presque de 3 000 ha à Mendoza, et San Juan avait même un chiffre légèrement supérieur. En 1895 (recensement national), la surface approchait 14 000 ha à Mendoza et 8 000 à San Juan, pour atteindre respectivement, en 1914, une superficie de 70 000 et 25 000 ha. D’après une étude de la Junta Reguladora de Viños, en 1930 on cultivait 98 500 ha à Mendoza et 27 700 à San Juan.

L’intervention des membres de l’oligarchie régionale joue, à partir de 1870, un rôle prépondérant dans le processus de modernisation et de reconversion économique et spatiale vers la spécialisation viticole. Le coup de pouce a été l’apport indiscutable de l’immigration européenne d’origine méditerranéenne depuis 1885, lorsque les deux provinces du Centre-Ouest (Mendoza et San Juan) furent réunies par chemin de fer à Buenos Aires et au littoral atlantique. Ainsi, le vin de table, principal produit de cette région émergente, accéda-t-il rapidement aux noyaux urbains nationaux qui, à cette époque, étaient en pleine croissance spatiale et démographique. Ils constituèrent les principaux marchés de consommation.

La viticulture de type capitaliste entraîna Mendoza et San Juan vers des activités complémentaires. L’expansion d’un vignoble moderne et la diffusion des bodegas et des distilleries industrielles, ont permis l’emploi de nouvelles technologies ainsi que le recours aux biens de consommation importés d’Europe et des États-Unis. À la fin du XIXe et au début du XXe siècles, différents matériels et quelques-uns de ces biens de consommation commencèrent à être produits sur place. Ainsi, à partir de l’imitation de dessins importés, une industrie métallurgique productrice d’équipements pour les bodegas et les distilleries, et d’instruments agricoles, fut-elle mise en marche. Les étrangers ont accompli un rôle décisif dans ce processus, à la manière de ce qui s’était passé avec les industries dérivées de l’activité agricole, développées dans divers centres de la région pampéenne.

Ces petits ateliers métallurgiques profitèrent des avantages émanant de leur propre localisation et expliquant leur présence dans la région. La plupart des ateliers commencèrent avec la réparation des machines et équipements importés. Outre une qualité générale acceptable pour la majorité de leurs produits, ils fournissaient rapidement les pièces et les outils demandés par les agriculteurs et les industriels du vin et autres boissons alcoolisées. Lorsque, pour diverses raisons, il n’y avait pas sur le marché de pièces de rechange nécessaires au bon fonctionnement des machines et des outils importés, les ateliers régionaux suppléaient à ces manques, et révélaient ainsi toute leur importance. De plus, le prix des pièces de rechange, des équipements et des outils produits dans la région pouvait généralement concurrencer celui des biens importés ou fabriqués dans des établissements de Buenos Aires ou de Rosario, car ces derniers étaient pénalisés par le coût du fret ferroviaire. Pour répondre en exclusivité aux demandes de la viticulture moderne, dans les premiers temps, la production métallurgique fut exceptionnelle. En effet, par nécessité ou par stratégie, la plupart des établissements réalisaient aussi d’autres réparations et productions métallurgiques.

Selon les deuxième (1895) et troisième (1914) recensements nationaux, à Mendoza et à San Juan (comme dans le reste du pays), le nombre de Français immigrants était inférieur à celui des Italiens et des Espagnols. En effet, en 1895 on comptait à Mendoza 2 751 Espagnols, 4 148 Italiens et 2 467 Français. Mais en 1914, l’agglomération comptait 41 534 Espagnols, 28 646 Italiens et seulement 2 741 Français. En ce qui concerne San Juan, en 1895, il y avait 1 842 Espagnols, 863 Italiens et 787 Français. En 1914, le nombre d’Espagnols était monté à 10 688 et à 2 088 pour les Italiens, tandis que la population des Français était descendue à 434. Pourtant, malgré ce nombre minoritaire, l’apport des Français au processus de modernisation viticole fut remarquable, notamment en ce qui concerne la production d’instruments agricoles et de biens d’équipement, demandés par les bodegas et les distilleries industrielles.

Cet apport comprend aussi celui des ouvriers et des artisans travaillant à d’autres activités que celles induites par la vitiviniculture moderne. En effet, bien qu’également minoritaires par rapport aux Italiens et Espagnols après 1885, le rôle des tonneliers français et des métallurgistes peut être reconnu. Par exemple Emile Dubanced, avec sa Tonelería Francesa au milieu de la décennie de 1850, fut un pionnier dans la ville de Mendoza, Quelques années plus tard, Claude Bernard s’y autoproclamait « premier tonnelier de Mendoza » (Perez Romagnoli, sous presse).

Le propos de ce travail est d’étudier quel fut le rôle d’un groupe réduit d’immigrants français dans les débuts de la métallurgie régionale et ce, en relation avec la vitiviniculture de type capitaliste. Pour les identifier et connaître leurs apports, nous nous sommes appuyés sur plusieurs années de recherches d’informations auprès des bibliothèques et archives provinciales et nationales, ainsi que sur des références orales fournies par des personnes qualifiées, la plupart d’entre elles étant les descendants des fondateurs et propriétaires des ateliers métallurgiques de la région.


Les Français avant 1885 : des précurseurs

Le rôle des Français aux origines de l’industrie argentine à la fin du xixe et au début du xxe siècles a été étudié, parmi d’autres, par Henri Arnoux (1977). Dans le cas de Mendoza, il souligne en particulier l’exemple de Rodolphe Iselin, un homme d’affaires qui arriva en Argentine avec des ressources financières, au début de la décennie 1880, et qui avait été attiré par Jules Ballofet, un compatriote résidant dans la province. Iselin s’installa à San Rafaël, au sud de Mendoza, et accomplit une fonction très importante dans la colonisation et le développement de la viticulture de l’oasis, irriguée par les rios Diamante et Atuel (Denis, 1969). Il encouragea l’installation de colons français, italiens et espagnols, particulièrement sur des terres qu’il avait achetées et qu’il leur vendait. Iselin retourna en France en 1910.

Dans l’oasis nord de la province de Mendoza, les Français étaient présents avant même le début de la viticulture moderne. En effet, dès la fin 1852, G. Ponceau avait développé à Mendoza un atelier pour réparer et construire des pompes manuelles de transvasement, des alambics et d’autres instruments (El Constitucional de los Andes, 1852 ; Richard-Jorba, 2004). Au début de 1856, le parisien Casimir Arnoux avait aussi choisi la ville de Mendoza pour produire et réparer des ustensiles variés en général (poêles, cuisinières en fer et en briques, alambics, pompes ) et divers objets en cuivre (El Constitucional, 1856). Quelques mois plus tard, et en société avec Vicente Magaldy, Arnoux s’était spécialisé vers la production d’alambics (« garantis, un mois d’essai, des alambics supérieurs avec calorifère de 12 à 14 arrobes, ps 400, alambics sans calorifère de 7 à 8 arrobes, ps 300 », ibid.). De toute façon, il est très probable que ces métallurgistes aient travaillé assez peu de temps à Mendoza car à l’époque la production d`eau-de-vie et de vin était très faible. De plus, dans les sources, on perd la trace des immigrants, ce qui suggère qu’ils avaient quitté leur travail et abandonné la province.

Parmi les métallurgistes français à San Juan on ne peut pas oublier le Toulousain Jean Babié, un pionnier de la province puisqu’il est enregistré par le premier recensement national (1869) comme propriétaire d’une petite forge. Et, à l’Exposition Provinciale de San Juan, organisée par le Club Industriel en 1883, il présenta une machine de son invention pour étirer du fil de fer. À la différence des artisans qui se sont installés à Mendoza avant 1870, Babié continuait toujours avec sa petite forge au début du xxe siècle. En 1880, à Mendoza, Jacques Tissandier avait installé une fonderie de bronze et la conservait à la fin de la décennie (El Constitucional, 1880 et 1888). Vers le milieu de celle de 1890, le second recensement national l’enregistre comme le propriétaire d’une armurerie dans le département de Belgrano, voisin de la capitale provinciale.

La présence des Français dans la région, au milieu du e siècle, ne doit pas nous surprendre. En effet, très tôt, quelques membres de l’oligarchie locale avaient manifesté une préférence pour la France en ce qui concerne la viticulture. Eusebio Blanco, un des premiers promoteurs des améliorations de la viticulture dans la province, travailla aux côtés de l’agronome Michel Aimé Pouget (arrivé à Mendoza en 1853). Celui-ci fut l’introducteur et le diffuseur des cépages fins français et espagnols, et aussi un véritable transformateur des pratiques agricoles dans la région. Après lui, d’autres membres de l’oligarchie encouragèrent la reconversion économique et la modernisation viticole. Ils renouvelèrent et renforcèrent l’intérêt pour la France, pays considéré comme le modèle à imiter, et tout particulièrement le vignoble de Bordeaux (Zamorano, 1959 ; Roudié, 1997 ; Richard-Jorba, 1998).

Les artisans et travailleurs métallurgistes après 1985

 

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