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Ilia LAKSTYGAL 10/03/2016. Ils quittèrent la France de la Révolution pour s’installer dans les steppes de la Nouvelle Russie.


Nous avons déjà abordé la question de l’immigration des Russes en France. Mais il exista aussi un phénomène inverse. Vu le contexte actuel, tout le monde est au courant de cas de Depardieu, mais lui n’est pas le premier à réussir son évasion pour la Russie …
Pendant la plus grande partie du XVIIIème siècle, le jeune empire russe, espérant devenir une grande puissance, ressentit un besoin pressant de spécialistes dans des domaines aussi nombreux que variés. L’arrivée d’étrangers en grand nombre commença sous Pierre le Grand, à la fin du XVIIème siècle, les Allemands composant le premier flux. Les Français suivant le mouvement.

La deuxième moitié du XVIIIème siècle connut une suite de guerres russo-turques. Dans ces conflits la Russie s’empara de vastes territoires situés au nord de la mer Noire, qui reçurent le nom de Novorossia, ou Nouvelle Russie (un nom qui réapparut en 2014 lors la guerre civile, en Ukraine). Il fallut alors tout à la fois coloniser et mettre en cultures ces espaces. Les steppes sauvages, qui n’étaient jusqu’alors habitées que par des nomades et des animaux, connurent l’arrivée de colons, dont un certain nombre étaient composées d’étrangers. C’est ainsi que de nouveaux ports et de nouvelles villes apparurent. Des Français contribuèrent ainsi à la conquête et à l’aménagement de la région.

À la fin du XVIIIème siècle on compta ainsi entre 100 000 et 150 000 migrants français en Europe. La plupart d’eux s’installèrent en Angleterre (25 000, environ). La Russie obtint la deuxième place par le nombre de migrants accueillis (15 000). Il exista deux groupes d’émigrés. Les premiers étaient constitués de connaissances de l’impératrice Catherine II, ou bien avaient des liens avec la noblesse russe. Certains furent invités par l’impératrice elle-même (le duc de Richelieu) et occupèrent de hauts postes de l’État. Les autres, malgré leur noblesse, en furent réduits à enseigner le français, tel le vicomte de Melville. Un des contemporains, F. Vigel, nota : « Chez nous [en Russie] Il n’y avait pas de situation intermédiaire pour les Français : ils doivent être seigneurs ou gouverneurs … »

Le premier migrant célèbre fut Armand-Emmanuel du Plessis, duc de Richelieu. En 1790, en compagnie de Ligne et du comte de Langeron, il entra au service de la Russie et participa à la prise d’Ismail – une forteresse turque. Le duc fut décoré de l’ordre de Saint-Georges et de l’Epée d’Or pour son courage.  A cette époque on ne pouvait pas encore vraiment le considérer comme un migrant – certes il s’était placé au service de la Russie mais c’était avec le consentement de L’Assemblée Nationale. C’est alors que Richelieu s’engagea dans l’armée royale de Condé. Après sa défaite il devint général de l’armée russe et mena des expéditions militaires dans le Caucase et contre les Turcs. Richelieu proposa alors d’installer les combattants de Condé dans les régions baptisées Novorossia. Mais les aristocrates n’acceptèrent pas de vivre dans une région inconnue et sauvage, loin de Moscou ou de Petersbourg. Richelieu décida d’y aller, lui-même. En 1803 le tsar Alexandre le nomma gouverneur de ce territoire de Nouvelle Russie.

C’est ainsi qu’il se rendit à Odessa – une petite ville, nouvellement fondée par un autre étranger – un Espagnol, de Ribas. Après la démission de ce dernier, soupçonné de gaspillage et à qui l’on reprochait l’arrêt de la construction du port, la ville se retrouvait dans un état de grand dénuement. Grâce aux initiatives de Richelieu, Odessa connut une véritable renaissance. Elle fut complètement reconstruite, ornée de jardins et de bâtiments, et exemptée de quelques uns des impôts qui la frappaient. Quittant son statut de ville défavorisée,  Odessa devint la capitale commerciale de la région. Pendant la campagne de Russie menée par Napoléon, le duc fut sur le point de rejoindre l’armée russe, mais la peste survenue à Odessa l’en empêcha. En quittant Odessa, en 1815, Richelieu laissa derrière lui une ville assez européenne, devenue « la perle de la mer Noire ». Une des plus belles rues porte désormais le nom du duc et les habitants érigèrent même un monument à son honneur. Peu avant sa mort, il exprima le souhait de revoir les fruits de son travail, mais trouva la mort en France.

Un autre migrant arriva avec le duc de Richelieu, en 1790, et connut une carrière similaire : Alexandre-Louis Andrault de Langeron prit part à la prise d’Ismail, reçut l’ordre de Saint-Georges, servit dans l’armée de Condé, puis commanda des régiments au cours de la guerre russo-turque des années 1806-12. Lors des pourparlers de paix, il parvint à agrandir le territoire occupé grâce à son talent de diplomate. Richelieu en avait exprimé le désir, mais c’est Langeron qui rejoignit l’armée russe, dans les années 1812-14 pour lutter contre Napoléon et se battre contre ses compatriotes d’origine, jusqu’à la prise de Paris.

Après le départ du Richelieu, Langeron fut nommé gouverneur de Nouvelle Russie et d’Odessa. Il réalisa les rêves de son prédécesseur – Odessa devint un port franc et connut un véritable essor économique. Sous sa gouvernance, à Odessa, on a construit le boulevard maritime, un lycée auquel on donna le nom de Richelieu, un jardin botanique ainsi que d’autres bâtiments. Les habitants de la ville, reconnaissants, donnèrent son nom à l’une des plus belles plages d’Odessa. Après l’insurrection des Décembristes , il fut soupçonné d’entretenir des liens avec les insurgés et connut la disgrâce. Mais une nouvelle guerre russo-turque (1828-29) rendit indispensable son talent militaire. Il prit le commandement des Cosaques de la mer Noire. Alors qu’il éprouva toute sa vie la crainte de mourir du choléra, il en fut finalement atteint peu après la fin du conflit.

D’autres Français encore contribuèrent à la colonisation de la Nouvelle Russie. Citons, par exemple, Armand-Charles-Emmanuel de Guignard, comte de Saint-Priest qui devint gouverneur de Kherson (ville où l’on construisait des navires pour la marine russe), à l’époque de Richelieu. Il commença la culture des moules et des huitres, ainsi que l’élevage des chèvres en Nouvelle Russie. Jean-Baptiste Prévost de Sansac, marquis de Traversay, lui, devint amiral de la flotte russe lors de la guerre contre les Turcs, puis reçut le commandement de la flotte russe sur la mer Noire, ainsi que le titre de gouverneur de deux bases navales importantes – Nikolaev et Sébastopol. A quoi il faut ajouter le titre de Ministre de la Marine impériale russe, alors en cours de constitution. Certains de ses projets d’urbanisme furent mis en oeuvre avec la construction de nouveaux quartiers à Sébastopol. Gabriel de Castelnau d’Auros écrivit la première histoire de la région, décrivant la géographie, l’ethnographie et l’économie de la Nouvelle Russie. Un grand nombre d’autres Français travaillèrent et se battirent pour leur nouvelle patrie. Et pas seulement au sud de l’Empire Russe, mais cela, c’est une autre histoire.


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