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Dyer G.P. L’atelier Royal de Londres et la frappe de louis d’or en 1815. In: Revue numismatique, 6e série – Tome 18, année 1976 pp. 136-141.

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TEXTE INTEGRAL

II ne fait pas de doute que l’influence française dans l’histoire de la Monnaie Royale de Londres ait été marquante. Citons d’abord la part prise par Mestrell, Briot et Blondeau dans la mécanisation des procédés de frappe à Londres. Plus près de nous, entre la 1re et la 2e guerre mondiale on peut évoquer l’exécution conjointe par les Monnaies de Paris et de Londres de contrats pour la frappe de numéraires étrangers, l’aide apportée en 1937 par la Monnaie de Paris à la Monnaie de Londres pour la fabrication de coins-matrices pour le monnayage canadien, l’emploi par la Monnaie de Londres d’artistes français tel que Lavrillier et la frappe à Londres à la fin de la seconde guerre mondiale de quantités importantes de monnaies françaises destinées à l’Afrique occidentale. Mais l’épisode le plus curieux est certainement celui de la frappe, en 1815, par la Monnaie de Londres de pièces françaises de 20 F. Bien qu’elle n’ait pas été tenue secrète, il semble que cette opération soit restée ignorée des numismates jusqu’à l’excellente étude que M. Paul Bordeaux lui consacra et dont ce qui suit s’inspire en grande partie.

Lorsque Napoléon revint de l’île d’Elbe en 1815, Louis XVIII s’enfuit de Paris à Gand où il parvint le 30 mars. L’argent qu’il avait eu la possibilité d’emporter fut rapidement dépensé et sous la pression de difficultés financières il ouvrit des négociations avec le Gouvernement britannique. L’histoire de ces négociations est obscure mais, à un certain stade, Louis XVIII donna apparemment son consentement, par l’intermédiaire de l’ambassadeur de France à Londres, à la frappe par la Monnaie de Londres, de pièces de 20 francs, à la condition toutefois que celles-ci soient de bon poids et que leur taux de fin soit le taux légal français. Qu’il ait été clairement convenu entre les deux parties que ces monnaies n’étaient pas destinées à être mises à la disposition de Louis XVIII mais à celle de l’armée de Wellington n’est pas explicite mais tout semble bien indiquer que telle a bien été la raison de leur fabrication.

Ainsi William Wellesley Pole, Maître de la Monnaie, une des personnalités qui participa dès leur début aux négociations, expliqua quelques mois plus tard à la Chambre des Communes que les louis d’or avaient été frappés pour permettre de régler la solde de l’armée quand elle entra en France à l’aide d’une monnaie qui serait aisément acceptée dans ce pays. Tout aussi claire est la lettre que l’intendant général d’armée adressa à Pole le 11 mai 1815 constatant que les monnaies étaient nécessaires « pour une plus grande facilité dans le paiement des troupes britanniques sous les ordres de sa Grace le duc de Wellington ». De même la lettre adressée le 6 décembre 1815 par Richelieu à l’ambassadeur d’Angleterre à Paris prouve bien que le but recherché était de régler l’armée britannique avec un numéraire qui n’entraînerait pas de difficultés entre les soldats et la population locale. Aux dires de certains l’idée serait venue de Nathan Rothschild qui n’aurait pas trouvé d’autre moyen pour procurer des monnaies françaises à l’intendant général.

Au début d’avril, c’est-à-dire durant la période des Cents Jours, la Monnaie de Londres reprit pour le compte de l’intendance aux armées la frappe des pièces d’or hanovriennes de 5 thalers. Ce n’est que le 10 mai 1815 que le maître de la Monnaie reçut l’ordre officielle du Trésor de monnayer en louis d’or tout le métal qui pourrait être fourni dans ce but à l’atelier par l’intendant général. Après quoi les événements se succédèrent rapidement. Le 11 mai l’intendant général ordonna l’exécution de coins et le 23 mai furent remis par lui les premiers lingots d’or destinés à être transformés en louis; le 24 mai les monnayeurs firent leur dernière délivrance de monnaies d’or hanovriennes et le 27, le Maître et le Maître-adjoint étaient en mesure d’examiner les coins, ou peut-être des projets, chez Sir Joseph Banks. Le 1er juin, le Maître donnait les instructions concernant le poids et le taux de fin des pièces et le 7 juin les ouvriers procédaient à leur première délivrance de monnaies françaises. A la fin du mois il en avait été frappé près de 500 000 et début juillet les louis de la Monnaie de Londres circulaient à Paris où ils étaient probablement parvenus dans les bagages de la suite de Wellington.

Les pièces portent au droit l’effigie de Louis XVIII avec la légende «LOUIS XVIII ROI DE FRANGE» et au revers les armes de France avec la légende « PIECE DE 20 FRANCS » et la date « 1815 » tandis que la tranche porte l’inscription « DOMINE SALVUM FAC REGEM ». La Monnaie londonienne et en particulier le graveur Thomas Wyon junior s’étaient visiblement inspirés de pièces de 1815 que le Maître de la Monnaie s’était procuré à la Monnaie de Paris. Mais le louis de la Monnaie de Londres diffère de celles-ci d’abord par l’absence sous le buste de la signature du graveur Tiolier et ensuite par la présence d’une fleur de lys à la gauche de la date et de la lettre R à sa droite à la place des marques de la Monnaie de Paris (PI. XIII, 2). La raison du choix de ces symboles n’est pas indiquée mais il est certain que la question avait été soigneusement débattue. En effet le 27 mai, Pole écrivait au Maître-Adjoint : « je crois que certaines de nos hautes autorités considéreraient comme une falsification que nous portions sur le louis la marque de Paris » et un an plus tard, en réponse à une accusation de contrefaçon Pole spécifiait à la Chambre des Communes que le « différent officiel » de France n’avait pas été apposé sur les louis mais bien une marque et un symbole « personnels ». En raison de ces différences, la circulation des louis de la Monnaie de Londres fut rapidement décelée par les autorités françaises qui, semble-t-il, n’avaient pas été avisées de leur existence. Le 29 juillet, le directeur de la Banque de France attirait l’attention du ministre des Finances sur ces pièces et en août le Directeur de la Monnaie de Paris signalait au Ministre que le poids des pièces était correct et que leur aloi était dans les limites de la tolérance spécifiée par la loi française. Mais il ajoutait platement que leur fabrication était illégale.

Pendant ce temps cependant la frappe continuait à Londres. Les monnayeurs firent en juillet, août, septembre et octobre de nouvelles délivrances qui totalisèrent, en comptant celles de juin un poids de 15 055 livres 11 onces 13 penny-weight 2 grains. M. Bordeaux a calculé que cela correspondait à 871 000 pièces, mais son chiffre n’est qu’une approximation et 871 581, chiffre qui figure sur le premier registre des additions du Museum semble préférable. Il est intéressant de constater que la série chiffrée des délivrances des lingots repart le 23 août au n° 1 et qu’au 1er septembre les délivrances correspondantes de monnaies reprennent également au n° 1. La seule explication semble être la mention sibylline « pour le compte de la Russie ». Les comptes de la Monnaie et du Commissaire en chef furent définitivement clos le 6 novembre 1815.

Durant l’automne les louis continuèrent apparemment à être expédiés en France, via Calais. Désormais les louis circulaient non seulement à Paris mais aussi en province et on indiquait que les contrôles révélaient avec persistance un taux de fin inférieur à 900, tombant parfois jusqu’à 898. En novembre 1815, une expédition fut saisie à Calais par la douane qui en réferra pour décision à Paris. Vu les circonstances nouvelles de novembre 1815, créées par la signature du traité de paix, le Directeur de la Monnaie demanda que cesse l’introduction de ces pièces et insista pour que s’opère le retrait et la refonte de celles en circulation. Ce malaise croissant prit fin le 7 décembre par la promulgation d’un décret accordant au public un délai de deux mois pour apporter les monnaies de fabrication britannique aux ateliers français qui les achèteraient sur la base de 898 de fin. L’ambassadeur anglais affirma au Gouvernement français qu’aucune monnaie n’avait été frappée à Londres depuis la signature du traité de paix, mais ses efforts pour faire annuler le décret ne furent apparemment pas couronnés de succès bien qu’il ait pu obtenir la restitution des caisses saisies à Calais. Le Gouvernement hollandais suivit l’exemple du Gouvernement français et annonça que les louis de fabrication britannique ne seraient plus acceptés par les organismes officiels.

L’affront fait à la conscience professionnelle britannique par la tarification de l’aloi à 898 dut être considéré à Londres comme particulièrement offensant. Il est vrai que des difficultés avaient été rencontrées principalement du fait qu’à la différence de la Monnaie française les essayeurs de la Monnaie Royale utilisaient pour mesurer le fin le système du carat divisé en grains dans lequel 900 n’a pas d’équivalent exact. Il est vrai aussi que les fonctionnaires de la Monnaie avaient trouvé que « le calcul de l’étalon français est fastidieux et requiert une attention très soutenue ». Mais il avait été tenu compte de toutes ces difficultés et de plus il est bien connu que l’essayeur de la Monnaie de Paris avait, en privé, exprimé à son homologue londonien son admiration pour la précision avec laquelle les monnaies avaient été exécutées. Aussi c’est en toute confiance que le Maître de la Monnaie Royale pouvait proposer, le 9 décembre, que les pièces soient soumises à un contrôle en présence de l’ambassadeur de France ou de son représentant. Ce contrôle fut effectué le 25 janvier 1816, l’ambassadeur de France apportant quelques pièces de 20 francs frappées à Paris. Celles-ci furent comparées par le jury à celles fabriquées par la Monnaie Royale et les pièces britanniques furent déclarées être exactement de mêmes poids et fin que celles venues de France.

Même ainsi la querelle ne fut pas close. On en eut encore des échos à la Chambre des Communes en avril 1816 quand un des députés cita la frappe des louis français comme preuve de l’incompétence des fonctionnaires de la Monnaie Royale de Londres. En mai le Maître de la Monnaie assura la Chambre que le monnayage avait été entrepris sur commande de Louis XVIII et offrant une poignée de louis frappés les uns en France les autres à Londres il mit les députés au défi de pouvoir les distinguer.

Quant aux pièces elles-mêmes, lorsque les Français décidèrent de les retirer de la circulation, l’intendant général anglais suggéra semble-t-il de les utiliser pour payer une partie de l’indemnité due par la France et de les faire ainsi rentrer en Angleterre, avec la garantie qu’elles ne pourraient être réexportées sur le continent sous cette même forme. Nous avons des preuves que c’est bien ce qui se produisit. Le 16 janvier l’intendant général écrivit à la Monnaie Royale pour que soient prises quelques « mesures » afin de s’assurer des caractéristiques exactes des louis français frappés à Londres afin que ses fonctionnaires à Paris puissent « déceler toute tentative de remise de faux à la Caisse militaire ». M. Bordeaux a découvert dans les Archives de la Monnaie de Paris une lettre de février 1816 qui indique plus nettement encore que les louis furent bien utilisés pour payer une partie de l’indemnité. Cependant il ne semble pas exister de document signalant le nombre exact de ceux qui retournèrent en Angleterre et il n’a pu être jusqu’ici retrouvé dans les archives de la Monnaie de Londres aucune mention que ces pièces aient bien été reçues à l’atelier pour y être refondues.

Il se peut qu’une grande partie d’entre elles ait très rapidement été passée au creuset et d’autre part il est vrai que la Monnaie ne possède que très peu d’archives concernant le monnayage. Des deux spécimens mis de côté, un seul est parvenu jusqu’à nous. C’est un essai (pi. XIII, 1) à tranche lisse qui diffère des pièces émises en ce que la tranche est sans inscription, par l’absence près de la date de la fleur de lys et de la lettre R et aussi par sa composition métallique qui est sensiblement supérieure au taux de 900 de fin spécifié par la loi française. Il s’agit très probablement d’une refrappe exécutée peut-être en 1816. Des coins- matrices et coins utilisés pour la frappe, au nombre de 90 environ, ne furent conservés qu’une paire de matrices, une paire de poinçons et une paire de coins. Ceux-ci ont survécu (pi. XIII, A et B) et il faut noter que sur les trois outils de revers manquent la fleur de lys et le R ce qui permet de penser que la décision tardive d’inclure ces détails obligea à les poinçonner à la main sur chaque coin. En plus de ces six outils ont également survécu deux rouleaux pour l’impression des lettres sur les tranches.

Bien des aspects de l’histoire de ces louis d’or restent curieux et d’autres informations sur un certain nombre de points seraient les bienvenues. Mais heureusement nous en savons du moins désormais assez pour que ne subsiste plus aucun doute quant à la conscience avec laquelle, en 1815, la Monnaie de Londres frappa des monnaies d’or françaises.


Cet article a fait l’objet d’une communication à la Réunion conjointe de la Royal Numismatic Society, de la British Numismatic Society et de la Société Française de Numismatique, à Londres les 8 et 9 octobre 1976. (Cf. Bulletin de la Société Française de Numismatique, 1976, p. 119-120). L’Auteur remercie la traductrice de son texte, Mlle Hélène Huvelin.

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