Maurice Allais, prix Nobel d'économie
Maurice Allais, prix Nobel d’économie

Avertissement. La biographie qui suit a été publiée par l’Association des anciens élèves de l’Ecole des mines de Paris à l’occasion du centenaire de la création de l’association, avec la note suivante : Cette biographie n’est qu’un extrait d’une étude beaucoup plus étendue, accompagnée de nombreuses citations, que le Professeur Maurice ALLAIS a préparé pour le Centenaire de l’Association, étude qui ne pouvait prendre place dans cette plaquette, mais qui sera publiée dans la Revue des Ingénieurs avec la traduction en français de l’autobiographie de Walras et une bibliographie de ses travaux.

 


Marie, Esprit, Léon WALRAS jouit aujourd’hui d’une célébrité consacrée par les économistes et les économètres du monde entier pour avoir le premier formulé les équations de l’équilibre économique général. Il a été, avec Irving FISHER et Vilfredo PARETO, l’un de mes trois maîtres spirituels.

Léon WALRAS est né à Evreux le 16 décembre 1834. Bien qu’il ait passé la majeure partie de sa vie en Suisse, il a gardé la nationalité française jusqu’à sa mort. Son arrière grand-père était un Hollandais qui, comme apprenti tailleur, avait émigré en 1749 du Comté de Limbourg, en Hollande, à Montpellier, dans le sud de la France. Le père de WALRAS, Antoine, Auguste WALRAS (1801-1866) a été élève de l’Ecole Normale Supérieure de Paris et a été un condisciple d’Antoine Augustin COURNOT, le premier économiste qui ait, avec succès, appliqué les mathématiques à l’économie. Bien qu’auteur d’un ouvrage original : « De la nature de la richesse et de l’origine de la valeur» (1831), Auguste WALRAS ne réussit pas à obtenir une chaire d’enseignement économique et il a dû gaspiller sa vie dans des postes d’enseignement assez secondaires de littérature et de philosophie, voire dans des besognes administratives assez ingrates de principal de collège ou d’inspecteur d’académie. Toute sa carrière a été compromise en raison de son caractère difficile, d’un anticléricalisme affirmé et de ses prises de position en faveur de la théorie utilitaire de la valeur, de la nationalisation du sol et de réformes radicales de la fiscalité. Les idées économiques d’Auguste Walras marquèrent son fils d’une profonde empreinte et l’œuvre de Léon Walras apparaît clairement comme la continuation de celle de son père.

Walras a été un assez mauvais élève et dans son autobiographie, il reste assez discret sur ses échecs. Bachelier es lettres en 1851, il passe une année en mathématiques élémentaires, puis une année en mathématiques spéciales. Il est alors reçu comme bachelier es sciences (1853), mais se présente sans succès cette même année à l’Ecole Polytechnique. De cet échec il ne tire aucune leçon et il est recalé à nouveau à l’Ecole Polytechnique l’année suivante (1854). Il est cependant admis cette même année à l’Ecole des Mines de Paris comme élève externe, en année préparatoire, classé dixième sur quatorze admis. A la fin de l’année, n’ayant obtenu qu’une moyenne de 11 sur 20 ( résultant des quatre notes: 7, 11, 13, 13, pour la chimie, la mécanique, la géométrie et le dessin) alors qu’un minimum de 12 était nécessaire, il fut rayé des effectifs par le Conseil de l’Ecole le 28 juillet 1855. Après les vacances, il se représente à nouveau, est classé encore dixième, passe une nouvelle année à l’Ecole, mais n’obtient cette fois qu’une moyenne encore plus basse de 9,89. Il est à nouveau exclu (décision du Conseil du 7 juin 1856). Il se représente alors une troisième fois, mais n’est classé que 39e, alors qu’il n’y a que 22 places disponibles. Il est le 17e « admissible » et il n’est pas admis.

De 1853 à 1856, ses tentatives à l’Ecole Polytechnique et à l’Ecole des Mines n’ont représenté ainsi qu’une série d’échecs. « Il était dépourvu de toute espèce de goût, dit-il dans son autobiographie, pour les détails techniques de l’art de l’ingénieur ». Avec une insouciance bohème, il négligea les cours de l’Ecole des Mines pour s’adonner « avec ardeur à des études littéraires » en vue de « compléter ses connaissances en philosophie, en histoire, en critique de la littérature et de l’art, en économie politique et en sciences sociales ». Comme quoi il n’est pas nécessaire d’être un brillant élève de l’Ecole des Mines pour faire une œuvre de pionnier de célébrité mondiale !

Après avoir consacré, sans succès encore, deux années à la littérature au terme desquelles il publie un roman « Francis Sauveur » dont il ne parle pas dans son autobiographie, il promit à son père, en 1858, lors d’une promenade dans la vallée du Gave de Pau, de consacrer sa vie à l’économie. En 1861, à l’âge de 27 ans, il publie une théorie critique de l’impôt dont de nombreux passages ont été repris ultérieurement dans son œuvre.

De 1865 à 1868, Walras participe de façon active à la pensée et à l’action coopératives, et publie, pendant deux ans, avec Léon SAY, un hebdomadaire « Le Travail ». Mais en 1868, la Caisse d’Escompte dont Walras est administrateur-délégué est mise en liquidation.

En 1868, toujours animé de soucis normatifs, Walras fait à Paris une série de conférences qu’il publie sous le titre « Recherche de l’Idéal Social ». C’est un manifeste à la fois libéral et social.

En 1870, le Canton de Vaud créait à l’Université de Lausanne une chaire d’Economie Politique. Walras présenta sa candidature et, malgré une forte opposition qui considérait ses idées comme « communistes », il fut finalement nommé et monta en chaire le 16 décembre 1870 à 36 ans. Cette nomination marque le début d’une seconde période de sa vie (1870-1886) consacrée essentiellement à des travaux d’économie théorique pure dont le principal a été les «Eléments d’Economie Politique Pure» (1874-1877), ouvrage qui a fait sa célébrité.

Cette période se termine en 1886 avec la publication de la « Théorie de la Monnaie » fondée sur le fructueux concept d’« encaisse désirée », très en avance sur la formulation de l’Ecole de Cambridge de Marshall, Pigou et Keynes.

A partir de 1886, il revient à des études en liaison avec les préoccupations de la première période de sa vie et, après avoir pris sa retraite en 1892 et laissé sa chaire à Vilfredo Pareto (1848-1923), il publie ses études d’Economie Sociale (1896) et d’Economie Appliquée (1898).

En 1909, un an avant sa mort, a lieu son jubilé, qui a constitué un hommage mondial à son œuvre.

Telle a été la vie de Marie, Esprit, Léon Walras, marquée de nombreux échecs, jalonnée de l’incompréhension de ses contemporains et tout spécialement de ses compatriotes, en butte à une hostilité trop souvent malhonnête, et finalement auréolée aujourd’hui d’une gloire universelle.

Une telle vie et une telle œuvre ne sauraient se résumer en quelques lignes ni même en quelques pages.

Sur le plan économique, l’œuvre de Léon Walras repose sur un tryptique : l’Economie pure, l’Economie appliquée, l’Economie sociale. Ce tryptique exprime un souci de synthèse qui a inspiré toute son œuvre. L’Economie pure était conçue comme la Mécanique rationnelle en vue de définir un modèle d’ensemble descriptif et explicatif des relations entre les différentes variables économiques, et cela en utilisant, dans un cadre rigoureux, toutes les ressources de la logique mathématique. L’Economie appliquée était considérée comme l’application de la théorie pure aux problèmes pratiques de la production avec comme objectif l’étude de l’organisation la plus appropriée pour réaliser un maximum de bien-être social. L’économie sociale, essentiellement normative, était regardée comme l’étude des principes éthiques de l’organisation de notre société.

Sur le plan théorique, Walras peut être considéré à juste titre comme le fondateur de l’Economie mathématique et comme un des fondateurs de l’économie en tant que science. Le premier, il a précisé, explicité et discuté les équations générales de l’équilibre économique. Cette théorie inclut de nombreux éléments comme la théorie de l’utilité marginale, la théorie de l’équilibre du consommateur, la théorie de la monnaie, etc.. Mais son idée majeure est celle d’un système d’équations simultanées. Cette idée s’est révélée depuis un siècle comme une idée maîtresse et féconde.

Aussi, aujourd’hui, avec le recul du temps, on ne peut que s’associer au jugement exprimé dès 1902 par Pareto sur son œuvre : « C’est Léon Walras qui, le premier, a trouvé un de ces systèmes d’équation, celui qui se rapporte au cas de libre concurrence. Cette découverte est capitale et l’on ne saurait trop priser le mérite de ce savant. Naturellement, la science s’est déjà développée et continuera à se développer à l’avenir, mais cela ne diminuera en rien l’importance de la découverte de M. Walras, de même que les progrès de la mécanique céleste n’ont point diminué l’importance des Principia de Newton : au contraire ».

L’œuvre d’Economie Appliquée de Walras est essentiellement consacrée à des études sur la monnaie, le crédit, la banque et la bourse, mais elle contient également d’importants développements sur les monopoles, l’agriculture, les salaires, le libre échange et la répartition de la richesse sociale.

L’oeuvre d’Economie Sociale est certainement la partie la plus ignorée, en tout cas la plus sous-estimée, de l’œuvre de Walras. J’ai cependant pour elle une certaine sympathie, peut-être parce que la théorie économique a tant progressé depuis un siècle, alors que sur le plan social les problèmes fondamentaux n’ont guère avancé sur le chemin d’une solution. Walras était un socialiste libéral ou plutôt un libéral socialiste, et j’ai certainement été influencé dans ce domaine par sa pensée. Ses idées, à l’époque, notamment celles concernant la collectivisation de la propriété des richesses naturelles (mais non de leur exploitation) lui ont fait beaucoup d’ennemis. Il les avait reçues de son père et leur attachait la plus grande importance. Lorsqu’on lit son Economie Sociale on aperçoit ce Walras inconnu, réformateur généreux, « libéral autant que socialiste », quelquefois utopiste et visionnaire, voire naïf si on le compare au Pareto seconde manière du « Traité de Sociologie », mais toujours attachant, comme l’a été Irving Fisher dans ses combats incessants pour la réforme de la monnaie, l’eugénisme ou l’organisation de la paix. De nombreux passages font preuve d’une rare clairvoyance de l’avenir ou restent d’une brûlante actualité. Mieux que tout autre commentaire, son Economie Sociale peut montrer ce qu’a été ce Walras, défenseur passionné et batailleur d’une synthèse si nécessaire, à la fois rejetée par une droite réactionnaire, dominée par des intérêts égoïstes à court terme, et une gauche dogmatique, aveuglée par l’ignorance et l’envie. Au fil des pages on réalise quelle foi n’a cessé d’animer Walras pour réformer la société.

Avec la même passion il n’a cessé de plaider pour la transformation de l’économie politique en science.

Parmi les sciences de raisonnement qui doivent renouveler la science morale, écrit Walras, une des plus importantes, l’économique, se donne pour une science mathématique. Cette prétention est sinon admise, du moins examinée dans le monde entier, mais non en France. Là, les économistes ne sont pas mathématiciens et les mathématiciens ne sont pas économistes ; et puisqu’il en a touiours été ainsi, il faut bien qu’il en soit toujours de même. N’en parlons plus. Un médecin qui voit repousser ses conseils par des motifs de cette force se retire en recommandant son malade à Dieu. (Economie Appliquée, p. 490 (1898)).

et encore :

Quant aux économistes qui, sans savoir les mathématiques, sans savoir même exactement en quoi consistent les mathématiques, ont décidé qu’elles ne sauraient servir à l’éclaircissement des principes économiques, ils peuvent s’en aller répétant que « la liberté humaine ne se laisse pas mettre en équations » ou que « les mathématiques font abstraction des frottements qui sont tout dans les sciences morales », et autres gentillesses de même force. Ils ne feront pas que la théorie de la détermination des prix en libre concurrence ne soit une théorie mathématique ; et, dès lors, ils seront toujours dans l’alternative ou d’éviter cette discipline, et d’élaborer l’économie politique appliquée sans avoir élaboré l’économie politique pure, ou de l’aborder sans les ressources nécessaires et, en ce cas, de faire à la fois de très mauvaise économie politique pure et de très mauvaise mathématique… » (Eléments d’Economie Politique Pure, p. 19 (1900)).

Pour toutes ses idées, qu’il s’agisse de l’application des mathématiques à l’économie ou de la collectivisation du sol, Walras n’a cessé d’être incompris, voire violemment attaqué. En parlant de lui et sans le nommer, Leroy-Beaulieu écrivait : « Depuis un quart de siècle, la chimère sociale a pris une autre apparence. Elle a renoncé au sentiment et s’est jetée dans la dialectique. Elle manie avec art l’érudition et la logique. Elle enchaîne les uns aux autres de prétendus théorèmes et elle cherche à éblouir les esprits par un tissu artificieux qui, pour les yeux peu perspicaces, a quelque ressemblance avec la science… Qui nous délivrera des conciliateurs, ces esprits flottants et vides qui croient que le crépuscule concilie la lumière et la nuit ? Cette manie de vouloir unir et fondre les contraires est le signe le plus caractéristique de la débilité intellectuelle » (Paul Leroy-Beaulieu : « Le Collectivisme », Avant-propos).

Comme disait Walras : « C’est le propre de notre époque que de remédier à la pénurie des idées par la prodigalité des mots ». Quant « aux enchaînements de prétendus théorèmes » et à la « débilité intellectuelle », l’histoire lui a aujourd’hui rendu justice, mais de son temps Walras est resté incompris et il en a souffert.

Le fait est qu’il a été victime en France d’un ostracisme systématique de la part des économistes des Facultés de Droit, qu’il a été forcé de s’expatrier pour enseigner la science économique et que la France Académique lui a refusé la vaste audience auprès de laquelle son intelligence eut pu rayonner.

Dans un Rapport au Congrès international de l’enseignement des Sciences sociales, tenu à Paris en juillet-août 1900, Charles Gide écrit: Une autre grande lacune, c’est l’absence de tout enseignement sur la Méthode dans la Science économique, et plus particulièrement sur l’Economie politique mathématique. Il est vraiment honteux de penser qu’en France, dans le pays qui occupe un rang prééminent dans les sciences mathématiques et qui, avec Cournot, a inauguré l’Economie politique mathématique, on ne compte pas un seul enseignement sur cette matière, ni même probablement un seul professeur qui fût en mesure de le donner ! Et, par une singulière ironie, il se trouve que cet enseignement a été brillamment représenté à Lausanne pendant vingt ans par un Français, mais qui est connu dans le monde entier comme Suisse, M. Walras .

Longtemps après la mort de Walras, une hostilité acerbe se manifestait encore contre lui et une conjuration du silence s’était faite sur son œuvre

Dans la cinquième édition de leur Histoire des Doctrines Economiques, publiée en 1926 par Gide et Rist, on peut lire (p. 640) : « Non seulement Walras a dû s’exiler de France pour aller chercher à l’étranger un milieu plus propice à son enseignement, mais même on n’aurait pu citer jusqu’à ces derniers temps un livre ou un cours où ces doctrines fussent exposées ou même critiquées. »

L’autobiographie de Walras est plutôt amère. Il déclare avoir eu contre lui « l’hostilité sourde et acharnée, l’influence exhorbitante et désastreuse des mandarins » et qu’« une coterie a accaparé les chaires universitaires et les places académiques ». Il se plaint du silence qui a été fait systématiquement en France sur ses idées et sur ses travaux, technique toujours efficace pour combattre les œuvres qu’on ne saurait réfuter.

Mais n’est-ce pas là, d’Evariste Galois à Alexis Carrel, le prix de l’originalité et de la supériorité, voire du génie, que de rencontrer l’hostilité de la cohorte toujours aussi immense des médiocres, des imbéciles, des envieux et des sectaires ? Les situations se modifient, les hommes se renouvellent, les idéologies dominantes changent, mais, sous des prétextes différents, les mêmes incompréhensions butées, les mêmes hostilités fanatiques se manifestent.

La France parait aujourd’hui quelque peu s’enorgueillir d’avoir fourni avec Walras une si large contribution à l’édification de la science économique, mais elle ne peut guère être fière des mauvais coups qu’elle a naguère laissé porter impunément à Marie Esprit Léon Walras, génie méconnu, et auquel seul l’étranger a su réserver son accueil et finalement rendre véritablement justice.

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