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L’INFLUENCE DE LA PHYSIOLOGIE FRANÇAISE
AUX PAYS-BAS ENTRE 1850 ET 1900

Harm BEUKERS (Leyde, Pays-Bas)

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TEXTE INTÉGRAL

Dans la deuxième partie du xix° siècle la physiologie revivait aux Pays-Bas : d’abord et surtout à l’université d’Utrecht. Dans les autres universités (Leiden, Groningen et Amsterdam) ce développement commençait un peu plus tard. La situation exceptionnelle de la faculté médicale d’Utrecht était surtout due à l’influence stimulante de M. Schroeder van der Kolk, professeur d’anatomie et de physiologie (1827-1862). Quoique ses idées fussent démodées, c’est lui qui a créé un climat sensible aux nouvelles tendances dans la physiologie, notamment à l’égard de recherches expérimentales. En outre une impulsion importante se dégageait de la nomination de M. Mulder, professeur de chimie en 1840. Il s’appli­quait spécialement à l’étude de la chimie physiologique.

C’est dans cet entourage que Franciscus Donders commençait ses recherches physiologiques. Depuis 1842 il était professeur de l’Ecole de Médecins Major (Kweekschool voor Militair Geneeskundigen) à Utrecht. Pendant les cinq années jusqu’à sa nomination de professeur extraordinaire d’université il faisait un nombre de recherches sur la pathologie, l’ophtalmologie, la physiologie et l’histologie. Mulder était son entraîneur spirituel : convaincu de l’idée qu’on pourrait appli­quer la chimie avec profit là où la morphologie fait défaut, il encourageait Don­ders d’analyser en microchimie les tissus d’animaux. Ces recherches furent publiées sous le titre « Mikroscopische und mikrochemische Untersuchungen thierischer Gewebe » dans le livre de Mulder Versuch einer allgemeirten physiologischen Chemie (1844). Dans le cercle de Mulder Donders rencontrait Jacques Moleschott, qui entre 1844 et 1847 exerçait la médecine à Utrecht. Moleschott fut déjà versé dans la physiologie et la philosophie allemande par ses études à Heidelberg. Plus tard une troisième personne se joignait à eux : Isaac van Dent, un médecin ordinaire de Zwolle, qui auprès de sa nombreuse clientèle, faisait des recherches neurophysiologiques. Ce trio Se réunissait souvent à Utrecht pour discuter de problèmes physiologiques. Ils entreprenaient l’édition d’un journal Hollând­ische Beitriige zu den anatomischen und physiologischen Wissenschaften (1848). Le club d’amis n’exista pas longtemps. Il se désagrégea graduellement : Moles-chott part en 1847 encore pour Heidelberg où il s’établit comme professeur de physiologie à Groningen en 1851. Donders resta à Utrecht.

Après sa nomination de professeur d’université en 1847 Donders développait une grande activité scientifique. Outre une tâche considérable d’enseignement (la médecine légale, l’hygiène, la biologie générale, l’anthropologie, la pathologie et l’ophtalmologie) il faisait une ombre des recherches résultant pendant les premiers dix ans de son professorat en 116 publications. Il créa autour de lui une troupe des disciples enthousiastes. Un certain nombre d’eux était professeur. A un certain moment toutes les chaires de physiologie étaient occupées par les disciples de Donders. A Utrecht il fut succédé par Theodor Engelmann (1888-1897), ultérieurement par Hendrik Zwaardemaker (1897-1928). A Amsterdam la chaire fut occupée par ses disciples Adriaan Heynsius (1858-1866) et Thomas Place (1871- 1909), à Leiden par Adriaan Heynsius (1866-1885) et par Willem Einthoven (1885- 1927), et à Groningen par Hartog Jacob Hamburger (1901-1924). Aussi bien par ses disciples que par son prestige scientifique Donders dominait la physiologie aux Pays-Bas.

A plusieurs reprises Donders a donné ses idées concernant le caractère des relations entre la physiologie néerlandaise et la physiologie étrangère. Après un voyage à Londres et Paris en 1851 il dit explicitement : « L’esprit qui inspire la physiologie aux Pays-Bas, c’est un esprit allemand. » Quelques années plus tard, en 1858, quand le premier fascicule d’Archiv fur die Hollandischen Beitrilge zur Natur- und Heilkunde a paru, il répétait ce point de vue : pour faire connaître les contributions néerlandaises à l’extérieur, il choisit l’allemand parce que « notre littérature dans le domaine de la physique et de la médecine avait un caractère plus allemand que français ».

Une analyse du catalogue de la bibliothèque de la Société Royale pour l’Avancement de la Médecine (Koninklijke Maatschappij ter Bevordering der Geneeskunst) fait voir que Donders avait raison. Cette bibliothèque contient seulement les oeuvres des auteurs néerlandais et les oeuvres étrangères traduites en néerlandais. Concernant la physiologie dans le xix° siècle les résultats sont résumés dans la Table I. Jusqu’à 1840 la plupart des livres fut écrite en latin. Puis il y eut, sporadiquement, des livres en cette langue. Les auteurs néerlandais publiaient de préférence en leur langue maternelle et quand ils publiaient en une langue étrangère, ils choisissaient la langue allemande. Quant aux traductions cela revient au même. Surtout entre 1841 et 1870 les traductions de l’allemand sont beaucoup plus que celles du français ou de l’anglais.

C’est Donders lui-même qui nous donne une solution pour cette préférence. Il l’imputait aux librairies. Par le fait des libraires les oeuvres allemandes parais­saient aux Pays-Bas aussi vite et aussi régulièrement qu’en Allemagne, tandis que les oeuvres françaises et anglaises n’y parvenaient pas ou à peine. Donders ne condamnait pas cette situation. A son avis la partialité avait l’avantage que le manque de connaissance n’entravait pas la conception des idées. Ainsi une bonne idée — parmi beaucoup d’autres mort-nées — proposée pour la première fois en France, et soumise à la critique et à l’expérience néerlando-allemande bénéficiera des fruits pour la science. « De cette manière la partialité des Français et des Anglais devient un bastion contre la partialité de la science allemande… »

Donders lui-même a contribué beaucoup à la propagation aux Pays-Bas du progrès de la physiologie française, surtout après son premier séjour à Paris en 1851. Pendant la réunion de la Société de Biologie il apprit qu’il était nommé membre de cette Société. Après s’être présenté il faisait la connaissance, entre autres, avec Claude Bernard, Charles E. Brown Séquard, Hermann L. Lebert et Charles Robin. A l’occasion de son jubilé en 1888 Donders savait 9e souvenir de ce moment : « … ils m’invitaient à dîner et ils s’étonnaient que je parlais français et que je jouais au whist, et puis je faisais partie du cercle des jeunes physio­logistes à Paris ». Mais ce qui est beaucoup plus important c’est que Donders était invité à visiter plusieurs laboratoires. Notamment la visite au laboratoire de Cl. Bernard au Collège de France faisait beaucoup d’impression. Dans un article écrit peu après son retour il décrivit en détail tout ce que Bernard lui démontrait : la piqûre sucrée, l’extraction du suc pancréatique, la ligature de la veine porte, la préparation des vaisseaux chylifères. On découvre clairement l’appréciation pour l’expérimentateur extraordinaire bien qu’il fit quelques remar­ques critiques : pour lui Bernard pense encore de façon trop téléologique et Bernard apprécie seulement des phénomènes fortement évidements. Pourtant Donders faisait de cette manière connaître au grand public médical néerlandais les idées de ce grand physiologiste.

Bien que l’activité de Donders se dirigât plus sur la physiologie des sens (la vue, l’ouïe), il se laissait influencer de temps à autre par des expériences de Bernard. Entre 1853 et 1855 par exemple il fit — avec son disciple de Ruiter — des recherches sur les nerfs vasomoteurs et leur rôle dans la production de la chaleur animale.

La bonne intelligence entre Donders et Bernard subsista dans les années ultérieures. Ainsi il écrit en 1861 dans une lettre à Sir William Bowman : « Je ne pouvais vouer que 3 à 4 jours à la Capitale de la France pour voir Bernard, qui me montra des expériences intéressantes… ».

Quant à l’enseignement de la physiologie, la faculté d’Amsterdam tint une place à part. Le développement y suivait un cours plus ou moins indépendant de Donders. La demande d’une instruction physiologique moderne venait des cliniciens de la faculté, nommément de Jan van Geuns, professeur de pathologie (1846-1873).

Jan van Geuns était convaincu de l’importance de la méthode expérimentale dans la médecine ; il n’attachait pas de prix aux spéculations théoriques. Dans la médecine, comme une science empirique, l’observation était indispensable. C’est pour cela qu’il recommandait d’enseigner aux étudiants en médecine l’art d’obser­vation et d’expérimentation. Il insistait — par exemple dans un mémorandum de 1854 — sur la fondation d’un laboratoire pour les recherches physiologiques et pathologiques sous un directeur qui était chargé d’un cours pratique « comme l’entendent les Français par cours de physiologie expérimentale ». En 1856 Adriaan Heynsius, un disciple de Donders qui avait collaboré avec Jan van Geuns depuis 1853 fut nommé directeur de ce laboratoire. Deux ans plus tard Heynsius fut professeur de physiologie, la première chaire séparée dans cette branche aux Pays-Bas. Non seulement la tâche du laboratoire et de son directeur était inspirée par la description de Cl. Bernard de la médecine expérimentale, mais au commen­cement les recherches étaient aussi en partie inspirées par Bernard. Ainsi Heynsius et son coopérateur M. Stokvis étaient occupés à la fonction glycogénique du foie. De 1868 à 1871 le laboratoire était dirigé par Willy Kühne, disciple de Claude Bernard.

Ainsi ils existaient dans la physiologie néerlandaise, malgré les rapports avec l’Allemagne, qui étaient reconnus par chacun, des rapports avec la France. Bien qu’ils fussent peut-être peu considérables et peu fréquents, ils avaient de l’influence surtout grâce au professeur Donders.

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