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Les relations médicales entre la Hongrie et la France jusqu’à la fin du XVIIIe siècle

par Norbert DUKA-ZOLYOMI

Texte lu à la séance du 29 avril 1983 de la Société française d’histoire de la médecine.

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RÉSUMÉ

Jusqu’au XIX’ siècle, la situation géographique de la Hongrie et de la France ainsi que bien d’autres circonstances ne favorisaient pas les contacts entre les deux pays. Le territoire allemand et aussi les liens avec l’Italie absorbaient les étudiants voulant faire des études à l’étrare ger. On peut enregistrer seulement des rencontres individuelles avec la France : quelques médecins qui exerçaient en Hongrie (XV` siècle, 1600. 1602, 1673, 1675), des étudiants à l’Université de Paris (X11/-XP siècles), à Strasbourg, par exemple, C. Rayger qui a apporté d’ici l’idée de la preuve de la « natation» des poumons, le récit d’un voyage (1616-1618) qui contient un intéressant passage sur la fonction thaumaturge des rois français. Vers la fin du XVIIIe siècle, on peut constater la crois­sante influence de la littérature médicale française sur le développe­ment de cette discipline en Hongrie (Sauvages, Lieutaud, etc.).


TEXTE INTÉGRAL

Jusqu’au XIXe siècle, la situation géographique de la Hongrie ne favori­sait point les contacts constants et étroits entre la Hongrie et la France. Aussi, d’autres circonstances y jouaient leur rôle : l’orientation de la Cour hongroise vers l’Italie attirait de nombreux médecins de ce pays, tandis que les étudiants en médecine de Hongrie faisaient leurs études aux universités italiennes. Plus tard, après la bataille de Mohàcs en 1526, où le pays perdit son indépendance nationale pour de longs siècles, il fut partagé en trois parties : sous le pouvoir de l’empire des Habsbourg, la partie du Nord et de l’Ouest, puis le territoire occupé par les Turcs ; enfin, le duché indépendant de Transylvanie. Pendant ce temps, le territoire de l’Allemagne et plus tôt encore les liaisons avec l’Italie absorbaient les étudiants qui voulaient faire des études à l’étranger. C’est ainsi que l’on ne peut parler, dans ces temps, de contacts entre la Hongrie et la France, mais seulement de l’appa­rition de quelques médecins ou de prêtres guérisseurs réalisant, dans ces régions éloignées, des contacts occasionnels et individuels. La situation sembla changer, quand l’Université de Paris commença à attirer des étu­diants hongrois. Mais leur nombre peu élevé empêcha le développement plus intensif des liaisons avec la Hongrie. Enfin, il ne faut pas négliger la dissé­mination des oeuvres médicales, éditées par des auteurs français sur le ter­ritoire de la Hongrie.

C’est au XIIIe siècle que nous trouvons pour la première fois mentionné un médecin d’origine française, qui agissait sur le territoire du royaume hongrois : Johannes Gallus, prieur des moines de l’ordre de Saint François. Il était parent de la famille royale française. Il fut enterré dans le village de Szepesolaszi, maintenant Spisské Vlachy, en Slovaquie de l’Est, et après sa mort, sa tombe fut longtemps visitée par des pèlerins malades qui y espé­raient leur guérison. Une pieuse légende racontait même de Johannes Gallus qu’il avait ressuscité quelques personnes mortes. L’apparition de ce prêtre-médecin est probablement un événement isolé dans ce temps (il mou­rut vers 1240) et se rapporte plutôt à la sphère ecclésiastique qu’a la médi­cale. Il faut cependant remarquer qu’au Moyen Age, la plupart des médecins sortent des rangs des prêtres.

Le surnom de Gallus va apparaître plusieurs fois après le nom des méde­cins, ce qui nous permet de déduire leur origine française. Mais dans un cas, nous nous trouvons devant une énigme :

Sous le règne de Mathias Corvinus (1458-1490) est mentionné un médecin Christophorus Gallus, Medicus, mais selon son épitaphe, traduite par le pre­mier historien de la médecine hongroise, Stephanus Weszprémi, il semble qu’il s’agissait d’une personne de nationalité française, mais née en Italie :

« Italica gente natus… Nomine Chris tophorus cognomine Gallus, Hic iacet, Bixia progenuit. » (Epigrammata 251).

Un autre « Gallus », qui vivait plus tard — Emericus — est mentionné aussi par Weszprémi, sous un nom traduit en hongrois : Francia lmre. Ega­lement prêtre, il était l’évêque de la province transclanubienne et pratiquait aussi la médecine ; peut-on déduire de ce fait que son successeur était aussi un médecin ? Sellyei Balog Stephanus, mort en 1692, tel était le nom de ce dernier.

Enfin, en 1602, apparut Josephus Gallus (Galliae natus) dans la ville de Brassô, aujourd’hui Brasov, Roumanie (en Transylvanie).

Aux XIVe et au XVe siècles, nous trouvons quelques étudiants à l’Univer­sité de Paris qui se vouaient aux études médicales. Depuis le XIIIe siècle, les étudiants étaient groupés à Paris en quatre « nations »: les Français, ceux de la Picardie, de la Normandie et les Anglais. Ce dernier groupe prit, depuis le XVe siècle, le nom d’« allemand ». Il réunissait des Anglais, Ecos­sais, Irlandais, Allemands, Hollandais, Scandinaves, Slaves et Hongrois. Les informations sur les personnes, probablement d’origine hongroise, sont très rares. Par exemple, selon le nom, on peut supposer que Johannes Kun — les Kuns sont une des populations hongroises — provenait du territoire habité par cette nation. Son nom apparaît dans les aimées 1428-1432. Entre 1401 et 1421, s’y trouve un Johannes Boetii de Dacia — qui renvoie à la Transylvanie. On trouve plusieurs fois la dénomination Dacus ou Dacii dans le grand ouvrage de E. Wickersheimer.

D’autre part, nous savons que Eckerhardus Winsberg (Ventimontanus) — mort en 1504 — surnommé Aeolides de Bâle, était, en 1472, bachelier à la Faculté de médecine de Paris ; il vécut plus tard en Hongrie, comme nous l’atteste son épitaphe, citée par l’humaniste renommé Conrad Celtes :

Pannoniae regi placuit mea candida virtus…

Inter Pannonicos stant mea busta viras–

Selon ce texte, il était archiatre à la Cour du roi Mathias Corvinus ou Wladislaus II.


***

Il faut fixer au XV e siècle le premier signe de l’influence de la littérature française médicale. La bibliothèque de l’archevêque de Kalocsa contient un manuscrit relié luxueusement de Guy de Chauliac (environ 1298-1369) qui date de 1360, sous le nom de Chyrurgia. Là-même, on conserve aussi la Chirurgia magna, achevée en 1296, de Lanfranc, de Milan (Lanfrancanus), le célèbre chirurgien français d’origine italienne. Parmi les autres manuscrits conservés, il y a aussi la seconde partie de la Chirurgia parva de Guy de Chauliac. La date des manuscrits confirme que toutes ces oeuvres circulaient en Hongrie aux XIVe et XVe siècles.

De plus, l’oeuvre d’un autre auteur français était répandue en Hongrie aux XVIe ou XVII* siècles. De febre Hungarica, par Arnoldus Gillenius (imprimé dans un des siècles mentionnés), traitait de ladite « fièvre hon­groise », considérée longtemps comme une maladie spécifiquement hongroise. Déjà les auteurs éclairés en doutaient et T. Gyôry démontra qu’il s’agissait d’une fièvre typhoïde.


***

Le nombre des médecins ou plutôt des chirurgiens français s’accrut au XVIIe siècle. Il témoignait de la grande influence de ces praticiens au service des familles nobles. On pourrait dire que l’emploi des médecins et chirur­giens français devenait une mode.

En 1600, un médecin français était au service des princes de Valachie (aujourd’hui Roumanie), cité dans les sources : « Un medico Francese chi ha servito il Valacco molt ianni » et il agissait aussi comme intermédiaire diplomatique entre la partie valachienne et la partie hongroise. Il annonça, par exemple, à Georges Basta, commandant des armées autrichiennes, la victoire de Michel, duc de Moldavie, sur les Turcs.

En 1676, le médecin Carolus Rayger, résident à Presbourg (maintenant Bratislava), décrivit le cas d’un soldat à qui un chirurgien français rem­plaça « les parties blessées de la tête par des plaques d’argent » , ce qui en tout cas — prouve l’habileté des chirurgiens, venus de France, élevés dans la tradition d’un Ambroise Paré.

Dans le cours du XVIIe siècle, le prince de Transylvanie Emericus Th& kfily appela un médecin français pour qu’il guérisse sa goutte, causée par la consommation outre mesure des mets et des boissons. Le chirurgien disait-on — guérissait le malade en faisant usage de très fréquentes saignées.

Dans la deuxième moitié du siècle, c’était devenu une mode générale que les cercles les plus nobles se fassent traiter par les médecins étrangers et, parmi eux, ceux de l’Allemagne et de l’Italie. Il y avait aussi de nombreux représentants de l’école française. Ce sont surtout les chirurgiens français qui étaient préférés. Ainsi, le chef-chirurgien du prince François Ràkoczi, chef du soulèvement contre les Habsbourg (1710-1711), était un Français nommé Dupont. L’autre chef dans les guerres anti-habsbourgeoises, le sus­mentionné Emericus Thôkôly, se procura un chirurgien français, par la médiation d’un médecin de la ville d’Andrianople, en motivant aux services turcs sa demande : « Mes (chirurgis) Hungaricis nec venesectiones confi­dere possum. » Ce qui éclaircit bien la renommée des chirurgiens français et montre, d’autre part, le niveau des chirurgiens en Hongrie, peu instruits, souvent des barbiers empiriques.

Douteuse est l’origine française du médecin J. Petrycy, qui publia, en 1636, un très intéressant ouvrage balnéologique sur les bains de Ruzbachy (aujourd’hui en Slovaquie), en vogue jusqu’à nos temps.

Dans les années 1616-1618, Martin Csombor, de la ville de Szepsi, faisait un voyage en France et décrivait ses impressions dans un rapport, dont un passage peut intéresser l’historien de la médecine. C’est la description concernant la fonction guérissante des rois français. Pour son contenu inté­ressant, elle doit être citée en entier :

« D’ici nous partîmes pour Saint-Germain, où le roi possède un beau château. Ici, j’ai vu que le roi guérissait les scrophuleux, le lendemain de Pâques, au nombre de 915, ce que tu dois comprendre ainsi : aux rois fran­çais fut donné un tel pouvoir de Dieu, ou d’où (juge toi-même) de génération en génération qu’il peut guérir les scrophules sur le cou de l’homme seulement par la supposition de sa main, sans aucun remède même et, qui est plus étonnant, aussi les grandes teignes dont les plus hideuses qu’on n’ait jamais vues. On trouve là des pèlerins, qui attendent le temps propice pour se présenter au roi et se faire guérir. » « Le roi te touche, Dieu te guérit », dit le roi, pendant que son archiâtre met ses mains sur la tête du malade. La cérémonie finie, le roi séchait ses mains dans trois essuie-mains, un étant plongé dans du vinaigre, l’autre dans de l’eau pure et le troisième dans de l’eau d’orange, et puis faisait la charité. ».

***

A la fin, il faut mentionner deux célèbres médecins hongrois qui, à la fin du XVIIe et au début du XVIII’, siècles, firent leurs études dans des Univer­sités françaises.

Carolus Rayger, le père (1641-1707), plus tard médecin à Presbourg, commença ses études à Altorf (1659), Wittenberg, Leyden (1665) et les continua en France : à Paris et à Montpellier, puis à Strasbourg, où il obtint le titre de docteur en médecine. A Paris, il étudia la chirurgie et l’anatomie, à Montpellier la botanique. Toutes ces études exercèrent une influence profonde sur sa carrière : ce dont il avait profité à Paris motivait son grand intérêt pour une discipline, dont plus tard il était l’unique repré­sentant parmi les médecins de Hongrie : il pratiquait l’autopsie par ses propres mains, ce qu’on confiait autrement aux chirurgiens. Avec la botanique, cette discipline était un reste important de son séjour à Paris. Ici, à défaut des corps d’adultes — écrit-il — « Anatomicus noster, Louis Gayant, Chirur­gus Parasiensis/, satis notus, dissectiones instituit, in binis infantibus, justo tempore, sed mortuis exclusis. » A cette occasion, il fut témoin que les pou­mons de l’enfant qui vivait encore après sa naissance, flottaient sur l’eau, tandis que ceux de l’enfant mort dans l’utérus plongeaient. Dès ce moment, il s’occupa de la possibilité d’user de cette preuve pratiquement. Dans l’an­nuaire de l’Academia Leopoldina – Missellanea, Decuria I. Annus VI-VII, Observatio 202 (1675-1676), il publia une contribution où il recommandait l’usage de cette preuve en médecine légale, pour constater si le nouveau-né était encore vivant après sa naissance. Le phénomène était bien connu depuis Hippocrate, mais pas en usage. Le mérite de Rayger est qu’il la recommanda — en premier — en médecine légale. Schreier, un médecin allemand, l’avait fait en 1681, mais après la publication sus-mentionnée de Rayger. En Hon­grie, ce fut le fils de Rayger, Carolus Rayger, qui se servit de cette preuve dans un procès judiciaire à Presbourg, en 1721. Il n’est pas douteux que Rayger, le père, était parvenu à cette découverte sous l’influence de ses études à Paris.

Vers la fin du XVIIIe siècle, un autre médecin hongrois faisait ses études à Strasbourg : Samuel Dombi, plus tard médecin-chef de province à Miskolc, auteur connu d’oeuvres médicales.

Au XVIIIe siècle, la littérature française médicale exerçait une influence profonde sur les auteurs médicaux hongrois. Sauvages, Lieutaud et d’autres sont cités souvent dans les œuvres des médecins éclairés, surtout dans ceux du fondateur de la police médicale en Hongrie, Zacharias Theophil Huszty, médecin municipal de Presbourg.

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