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Les professeurs de médecine d’origine française à l’Université impériale de Vilnius
au début du XIXème siècle

par Philippe EDEL

Journées de Strasbourg, 17-19 juin 2011

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RÉSUMÉ

Connue sous le nom de Vilna au début du XIXème siècle, Vilnius (aujourd’hui capitale de la Lituanie) était alors une ville en pleine expansion et à la croisée des sciences et des arts en Europe. Le moteur de ce rayonnement fut sans conteste son Université, qui était la première de Russie en nombre d’étudiants, avant celles de Dorpat (Tartu aujourd’hui) et de Moscou. Lorsque l’Université fut sécularisée en 1773, parmi les nouvelles disciplines qui y furent introduites, figurèrent les sciences naturelles. Il fut ainsi décidé de créer un Collegium medicum. L’évêque Massalski, en tant que président de la Commission de l’Éducation Nationale, chargea son médecin personnel, le Français Nicolas Regnier (1723-1800), originaire de Strasbourg, de créer cette école et le nomma dès 1775 professeur d’anatomie et de chirurgie. Nicolas Regnier fut ainsi le premier des sept méde­cins d’origine française qui marquèrent l’essor de la Faculté de médecine de Vilnius avec Jacques Briotet (1746-1819), Jean Emmanuel Gilibert (1741-1814), Auguste Bécu (1771-1824), Jean Pierre Frank (1745-1821), Joseph Frank (1771-1841), et Louis Henri Bojanus (1776-1827).


TEXTE INTÉGRAL

Connue sous le nom de Vilna au début du XIXème siècle, Vilnius est alors une ville en pleine expansion. Fondée en 1323 par le grand-duc de Lituanie Gediminas comme capitale de son État, elle fit partie de l’Union polono-lituanienne jusqu’en 1795, date à laquelle elle fut annexée à l’Empire de Russie. De 17.500 habitants en 1796, elle triple sa population en 15 ans pour atteindre 56.300 habitants en 1811 et devenir la troisième ville de l’empire. Ce développement repose largement sur les nouvelles fonctions admi­nistratives de la cité, sur la concentration en ses murs de nombreuses résidences nobi­liaires et sur l’essor de ses activités manufacturières et commerciales. Vilnius est alors aussi à la croisée des sciences et des arts en Europe. Le moteur de ce rayonnement est sans conteste son Université, qui est la première de Russie en nombre d’étudiants, avant celles de Dorpat (Tartu aujourd’hui) et de Moscou. Elle forme 278 étudiants en 1808, 893 en 1824, 1.321 en 1830. Au sein de l’Université, la Faculté de médecine est la plus importante et la plus prestigieuse. Ainsi, le prince Adam Czartoryski (1770-1861) écri­vait en 1824 que “parmi toutes les facultés ou branches d’études qui composent l’univer­sité de Vilna, celle qui s’est le plus rapprochée d’une perfection désirable, c’est la faculté de médecine” (cité par D. Beauvois).

C’est dans ce contexte que se situe l’âge d’or des médecins français à l’Université de Vilnius, période qui s’étale sur un demi-siècle – de 1774 à 1824 – et qui est ponctuée par le dernier partage de la Pologne-Lituanie en 1795, entraînant l’annexion de Vilnius à l’empire des tsars et par la campagne de Russie de Napoléon en 1812. Par ailleurs, deux décisions importantes, l’une prise à Rome, l’autre à Saint-Pétersbourg, marquent chacune une rupture majeure pour l’université de Vilnius durant cette période : d’une part, la suppression de la Compagnie de Jésus décidée en 1773 par le pape Clément XIV ; et d’autre part, la grande réforme de l’enseignement décidée par le tsar Alexandre Ier en 1803.

La décision du pape a une forte incidence en Pologne-Lituanie, car l’ensemble du système scolaire et universitaire y est administré par l’ordre jésuite qui l’a créé lors de la Contre-réforme, au XVIème siècle. Pour pallier le vide institutionnel causé par cette décision, le chancelier du grand-duché de Lituanie, Joachim Chreptowicz (1729-1812), crée un organe original, la Commission de l’Éducation Nationale, dont il confie la prési­dence à l’évêque de Vilnius, Ignacy Massalski (1729-1794). La Commission assure désormais la tutelle de l’Université et y ouvre le professorat aux non-ecclésiastiques.

Quant à la réforme du système de l’enseignement voulue par le tsar Alexandre Ier, elle dote l’université en 1803 du statut impérial ; le même que celui des cinq autres universi­tés de l’Empire (Dorpat-Tartu, Moscou, Saint-Pétersbourg, Kharkiv, Kazan). Désormais placée sous la tutelle d’un curateur nommé par le tsar, l’Université de Vilnius assure alors elle-même la mission de la Commission de l’Éducation Nationale et dirige à ce titre tous les autres établissements d’instruction répartis dans les huit gouvernorats lituaniens et ruthéniens de Vilnius, Grodno, Minsk, Moguilev, Vitebsk, Kiev, Volhynie et Podolie, soit un territoire peuplé de près de neuf millions d’habitants. L’influence de l’Université de Vilnius est alors considérable.

Lorsque l’Université est sécularisée en 1773, parmi les nouvelles disciplines qui y sont introduites figurent les sciences naturelles. Il est ainsi décidé de créer un Collegium medi­cum. L’évêque Massalski, en tant que président de la Commission de l’Éducation Nationale, charge son médecin personnel, le Français Nicolas Regnier, de créer cette école et le nomme dès 1775 professeur d’anatomie et de chirurgie. Il est ainsi le premier des sept médecins d’origine française qui marqueront l’essor de la médecine à Vilnius, à côté d’universitaires polonais, allemands ou italiens — souvent tout aussi francophones — en y apportant leurs connaissances et leurs expériences acquises en France ou ailleurs en Europe, comme nous le verrons.


Nicolas Regnier (1723-1800)

Nicolas Regnier est né à Strasbourg en 1723, alors ville libre royale de France. Plusieurs sources polonaises et lituaniennes (Si6wnik bio-bibliograficzny dawnego uniwersytetu lilenskiego, Wilno, 1939 ; A short history of Vilnius university, Leidykla Moklas, Vilnius, 1979 ; Tabybil Lietuvos encyklopedija, Vilnius, 1987 ; Polski Siownik Biograficzny, Polska Akademia Nauk, Cracovie, 1987) font naître Nicolas Regnier en 1746, au lieu de 1723, comme l’atteste son acte de baptême conservé aux Archives de la Ville de Strasbourg.

Nicolas Regnier est le fils d’un officier d’artillerie en poste à la citadelle de la ville. Après l’obtention de son doctorat en médecine, nous savons qu’il exerce dès 1755 à Vilnius comme médecin auprès de l’évêque Massalski. À partir de 1775, il lui faut six années pour concrétiser le projet de créer l’école de médecine. C’est en effet seulement en 1781 qu’un bâtiment, situé dans la cour du n° 22 de l’actuelle rue Pilies, est entière­ment affecté au Collegium medicum. L’immeuble comprend deux salles de cours, un théâtre anatomique, un musée anatomique, plusieurs cabinets pour travaux pratiques, un terrain pour le jardin botanique, et plusieurs appartements pour les professeurs. La céré­monie d’ouverture du collège se tiendra le 24 novembre 1781, en présence des plus hautes autorités de la ville et des cinq premiers professeurs dont trois Français. Le millé­sime “1781” figure encore aujourd’hui dans le logo de la Faculté de médecine.

Chargé au départ de la chaire d’anatomie et de chirurgie, Regnier s’intéresse particu­lièrement à la chirurgie et surtout à l’obstétrique, discipline qui est connue à l’époque comme une spécialité de Strasbourg, sa ville natale. Il prend ainsi en charge à partir de 1781 deux nouvelles chaires : celle de médecine théorique et celle d’obstétrique. C’est lui qui introduit vraiment cette dernière discipline en Lituanie. Il fonde aussi cette année‑là le premier service d’accouchement en Lituanie, à l’hôpital Saint-Roch de Vilnius. Dans les dictionnaires lituaniens, il est d’ailleurs généralement présenté comme gydyto­jas akuseris (“médecin accoucheur”). Il doit pourtant lutter contre de nombreuses oppo­sitions, dont notamment celle du clergé qui voyait d’un mauvais œil des hommes prati­quer les accouchements et celle des barbiers-chirurgiens qui y voyaient une nouvelle concurrence, leur profession n’étant pas encore séparée de celle des chirurgiens. Il consa­crera toute sa vie à l’Université à Vilnius, où ils mourra en 1800.


Jacques Briotet (1746-1819)

Dès l’été 1777, en accord avec l’évêque Massalski, Regnier part en France recruter un professeur d’anatomie et de chirurgie afin de le seconder. Il rencontre à Paris Jacques Briotet, né à Thorey en Bourgogne en 1746, qui exerce à l’Hôtel-Dieu comme dissecteur et préparateur anatomique. Briotet accepte de rejoindre Regnier à Vilnius, et y exerce d’abord les mêmes fonctions qu’à Paris.

En 1780, Jacques Briotet est nommé prosecteur par la Commission de l’Éducation Nationale puis obtient le grade de docteur en médecine et chirurgie, ce qui lui permet alors d’exercer comme professeur de chirurgie pratique. Doté d’une forte capacité de travail, il est rapidement apprécié, tant comme pédagogue que comme praticien. À Vilnius, il crée le premier fonds du musée anatomique. En 1788, il fait publier son Discours préliminaire sur la chirurgie pratique. Il devient membre correspondant de la Société de Médecine de Paris en 1805 et contribue à la création de celle de Vilnius. En 1806, à l’époque de l’Université impériale, il participe à la fondation de la clinique chirurgicale. Briotet, tout comme Regnier, consacrera toute sa vie à l’Université à Vilnius, où il mourra en 1819.


Jean Emmanuel Gilibert (1741-1814)

Un troisième Français vient rejoindre Regnier et Briotet à Vilnius en 1781, comme professeur de sciences naturelles : Jean Emmanuel Gilibert. Né près de Lyon en 1741, il fait ses études de médecine à Montpellier. Après son doctorat, il ouvre un cabinet à Lyon et s’implique dans la vie culturelle et politique locale. Nommé professeur d’anatomie et de botanique au Collège de médecine de Lyon en 1768, il étudie la flore lyonnaise et fonde un jardin botanique.

Mais cette opération le ruine et c’est ainsi qu’il accepte en 1775 l’invitation du prince lituanien Antoni Tyzenhauz, gouverneur de la région de Grodno, qui souhaite moderni­ser cette partie méridionale et rurale du grand-duché. Pendant les huit années qu’il passe à Grodno, Gilibert y crée une école de médecine, un hôpital, une pharmacie, un cabinet anatomique et un jardin botanique. L’école réunit pourtant peu d’étudiants, de 12 à 15, essentiellement des enfants de paysans dont les études sont prises en charge par le prince, qui est aussi le trésorier de la cour du grand-duché.

Les activités développées par Gilibert étant assez onéreuses, le chancelier Chreptowicz lui propose de les transférer en 1781 à Vilnius, où le Collegium medicum dispose enfin de locaux. Le transfert de Grodno à Vilnius des collections de plantes réunies par Gilibert nécessitera – dira-t-on – près de 78 chariots. Pendant trois ans, Gilibert enseigne à Vilnius la minéralogie, la botanique, la zoologie et la pharmacologie. S’appuyant sur le résultat de ses recherches sur la flore et la faune de la région, il fait paraître à Vilnius sa célèbre Flora Lithuanica où il décrit 112 espèces, ainsi que deux autres ouvrages savants. Il est l’un des premiers auteurs à avoir comparé la nature du nord de l’Europe avec celle des hautes montagnes. Il est aussi probablement le premier à avoir élevé des bisons d’Europe, anticipant les recherches de Bojanus quelques années plus tard. Il s’intéresse enfin aux ours, animal mieux connu en Lituanie que dans le reste de l’Europe, et vérifie, lors de son séjour, les informations qui circulent alors en France au sujet du plantigrade. Il confirme l’attrait des ours pour le miel, ainsi que leur capacité à nager. Mais il réfute par contre la présence d’ours blancs en Lituanie, erreur générale­ment commise dans les écrits naturalistes de l’époque, sous prétexte qu’il y avait souvent des peaux d’ours blancs devant les lits des nobles. Il confirme également la longue tradi­tion de dressage et de spectacles d’ours en Lituanie.

En 1783, il décide de retourner à Lyon, où il exerce comme médecin à l’hôtel-Dieu, puis, lors de la Révolution, il se lance dans la politique. Gilibert meurt à Lyon en 1814 sans être revenu en Lituanie.


Auguste Bécu (1771-1824)

L’école de médecine de Vilnius s’ouvre à de nouvelles disciplines. En 1783, est intro­duit l’enseignement de la physiologie et de la chirurgie théorique, puis de la pathologie et de la chimie. En 1797, l’école se transforme en Faculté de médecine, avec six chaires : chimie, anatomie & physiologie, pathologie & pharmacologie, chirurgie théorique & obstétrique, chirurgie pratique, sciences naturelles, auxquelles se rajoutent en 1799 celles de thérapie et de médecine clinique. En 1793, le titre de docteur est conféré à l’un des premiers étudiants français de l’Université, Auguste Bécu.

Bien que d’origine française, Auguste Bécu (1771-1824) est né à Grodno où son père est inspecteur des manufactures du prince Tyzenhauz. Après avoir étudié à l’école de médecine de Gilibert à Grodno, il suit son professeur à Vilnius où il obtient le grade de docteur. À partir de 1797, Auguste Bécu exerce comme assistant à la chaire de patholo­gie, puis comme professeur et enseigne la pathologie et l’hygiène. Il écrit la première monographie sur la vaccination et contribue à la création, tant de la Société de médecine de Vilnius en 1805 qu’à celle de l’Institut de vaccination de l’Université en 1808. Après la retraite catastrophique de la campagne de Russie de Napoléon en décembre 1812 et alors que la Grande Armée laissa près de 20.000 cadavres à Vilnius et environs, le maré­chal Koutousov confia au docteur Bécu, en sa qualité de “professeur de police médicale”, la mission de superviser leur sépulture en masse afin d’éviter une infection générale au premier dégel. On se servit des fossés que les Français avaient creusés pour leur défense. La besogne achevée, Bécu reçut en récompense du tsar la croix de Saint-Vladimir de quatrième classe. Dans ses Mémoires, son confrère Joseph Frank écrivit ironiquement : “C’est le premier exemple, je crois, d’un médecin décoré pour avoir enterré beaucoup de monde”. Auguste Bécu meurt en 1824 à Vilnius et est enterré au cimetière Ras` de Vilnius.


Jean Pierre Frank (1745-1821)

Jean Pierre Frank (ou aussi Johann Peter) est né en 1745 dans la petite ville de Rodalben, aujourd’hui dans le Palatinat, à 15 kilomètres de la frontière française sur la rive gauche du Rhin, à l’époque dans le baillage de Grfenstein du Margraviat de Bade. Son grand-père paternel, vraisemblablement d’origine alsacienne, était un fournisseur des armées françaises qui fut tué dans la région lors de la Guerre de succession d’Espagne. Comme ses parents le destinent à la prêtrise, Frank fait d’abord ses études chez les piaristes de Rastatt (pays de Bade), puis chez les jésuites de Bockenheim (Bouquenom, actuellement Sarre-Union en Alsace, à l’époque dans le duché de Lorraine qui ne devint français qu’en 1766).

À partir de 1761, il étudie la philosophie, toujours en Lorraine, d’abord à Metz, puis à Pont-à-Mousson, pour ensuite se tourner vers la médecine qu’il étudie à Heidelberg, puis à Strasbourg, chez les célèbres professeurs Spielmann et Lobstein (chacun ayant donné son nom à une rue de Strasbourg). Après avoir commencé à exercer à Bitche en Lorraine, il est médecin à la cour de Rastatt, où naît son fils Joseph en 1771. En 1779, Jean Pierre Frank publie le premier tome de l’ouvrage qui contribuera le plus à sa répu­tation, son fameux Système complet de police médicale (Mannheim ; le sixième et dernier tome paraîtra 40 ans plus tard, en 1819 à Vienne). En 1784, il est invité à enseigner à Göttingen qu’il quittera l’année suivante pour l’université de Pavie où lui est proposé un poste de professeur et de directeur des études médicales. L’Université de Pavie est alors une des plus anciennes et des plus prestigieuses d’Europe. Il y reste dix ans où il forme toute une génération de médecins qui essaiment à travers tout le Saint Empire et l’Europe.

Sa réputation de clinicien et d’organisateur incite l’empereur Joseph II à lui confier en 1795 la direction de l’Hôpital Général de Vienne, tout en lui permettant de continuer à enseigner la médecine clinique à l’université de la capitale impériale. Il y fonde le musée d’anatomie pathologique qui, en moins de dix ans, devient le premier d’Europe. Réputé être un des meilleurs médecins de son temps, Frank est victime d’intrigues, notamment de la part du médecin personnel du nouvel empereur, ce qui l’incite à accepter, en 1804, l’invitation de l’Université de Vilnius de prendre en charge la chaire de clinique et de thérapie spéciale et d’y fonder la clinique universitaire. Il y fait adopter un Plan pour l’organisation de la faculté de médecine, sur le modèle de Pavie, approuvé par le minis­tre de l’Instruction publique du tsar et mis en œuvre en trois mois, “là où en Autriche”, écrira son fils dans ses Mémoires, “trois ans n’auraient pas suffi”. Il professe pendant près d’un an à Vilnius où il marque l’enseignement de son empreinte.

Puis il est appelé à Saint-Pétersbourg comme médecin personnel du tsar Alexandre Ier et comme recteur de l’Académie Médico-chirurgicale Impériale. Après trois ans dans la capitale russe où il ne supporte pas le climat, il revient à Vienne en 1808. Napoléon le convoque à Schönbrunn en 1809 pour lui proposer un poste à Paris, mais il décline l’of­fre. Médecin de Beethoven, il passe le reste de ses jours à Vienne où il meurt en 1821.


Joseph Frank (1771-1841)

Le destin de Joseph Frank, fils de Jean Pierre Frank, évoqué ci-dessus, est plus inti­mement lié à Vilnius. Né à Rastatt en 1771, il suit les cours de médecine de son père à Pavie puis à Vienne, où il commence à enseigner et exerce comme Premier médecin de l’hôpital. En 1802-1803, alors qu’il est déjà bien connu pour ses travaux scientifiques, il fait un “voyage d’instruction” en France (Strasbourg, Paris), en Angleterre (Londres, Oxford, Cambridge, York, Birmingham), en Écosse (Édimbourg, Glasgow) et en Allemagne du nord (Kiel, Hambourg, Berlin) où il rencontre les plus éminents médecins et professeurs de l’époque et visite hôpitaux et établissements de soins. Durant ce péri­ple, il est élu membre associé ou correspondant de différentes sociétés savantes, à Strasbourg, Paris et Londres.

En 1804, Joseph Frank part à Vilnius pour la chaire de pathologie, en même temps que son père, dont il reprend une partie des activités à son départ en 1805 pour Saint-Pétersbourg. Il y dirige le département de pathologie ainsi que le musée d’anatomie pathologique. Il crée avec Bécu l’Institut de vaccination, premier établissement du genre en Europe, puis une maternité et une clinique ambulatoire. Avec plusieurs professeurs de la Faculté et médecins de ville, il prend l’initiative de créer la Société de médecine de Vilnius, la première de ce type en Pologne-Lituanie. Avec son épouse d’origine alsa­cienne Christiane Gerhardy, soprano de talent et admiratrice enthousiaste des composi­tions de Beethoven, Joseph Frank prend une part active dans la vie culturelle de la ville et organise de fréquentes soirées musicales, notamment en l’honneur de Beethoven, pour financer ses actions de soins aux nécessiteux de la ville. Il quitte Vilnius en 1824 pour s’installer en Italie où il meurt en 1841.


Louis Henri Bojanus (1776-1827)

Le dernier personnage de notre galerie de portraits est également le plus illustre. Louis Henri Bojanus est né en 1776 à Bouxwiller, petite ville dans le nord de l’Alsace et alors capitale du comté de Hanau-Lichtenberg. Bojanus y passe son enfance et fait ses études secondaires au collège de la ville jusqu’à la Révolution française. En 1793, la Terreur fait fuir sa famille qui se réfugie à Darmstadt où il poursuit ses études.

Docteur en médecine et en chirurgie de l’Université d’Iéna, il se spécialise en art vété­rinaire. De 1801 à 1803, il visite les plus célèbres écoles vétérinaires d’Europe, à Paris­Alfort, Londres, Hanovre, Vienne, Dresde, Berlin et Copenhague. Cette expérience lui inspire un ouvrage qui lui apporte une première notoriété et lui vaut d’être accepté en 1803 pour créer la chaire d’art vétérinaire à la nouvelle Université impériale de Vilnius. Outre l’art vétérinaire, il y enseigne aussi, à partir de 1814, l’anatomie comparée qu’il introduit en Pologne-Lituanie et Russie.

En 1819, il publie à Vilnius la première étude – et la plus complète encore à ce jour – sur les tortues en Europe, Anatome Testudinis Europaeae, comprenant notamment 40 planches et plus de 200 illustrations. Pour réaliser cet ouvrage majeur de l’herpétologie moderne qu’il édite à ses frais, il fait venir à Vilnius graveur et matériel d’impression et crée ainsi le premier atelier de lithographie en Lituanie. Lors de ses recherches, il décou­vre aussi le rein chez les mollusques bivalves, dit depuis “organe de Bojanus”. Naturaliste, il s’intéresse par ailleurs à ces animaux mythiques que sont l’aurochs et le bison, très présents dans les légendes et la toponymie de Lituanie. C’est à lui que l’on doit ainsi la première description scientifique de ces deux bovins sauvages qui figurent désormais dans la classification universelle des espèces sous les noms respectifs de Bos primigenius Bojanus (Aurochs) et de Bison priscus Bojanus (Bison des steppes).

Membre correspondant de plusieurs académies, auteur d’une quarantaine de publica­tions, Bojanus entretient des relations étroites avec des scientifiques en Russie et à l’étranger, et notamment avec Georges Cuvier, alors directeur du Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris. Gravement malade, Bojanus quitte sa chaire et Vilnius en 1824 pour Darmstadt où il meurt en 1827.


Les professeurs de médecine d’origine française à Vilnius

Bojanus et Frank quittent donc Vilnius l’année où Bécu meurt et ils ne seront pas remplacés par des Français. Il est vrai que la relève est difficile car, en France, les Universités et leurs Facultés de médecine sont supprimées en 1793 par la Révolution. Pendant près de quinze ans, tout l’enseignement supérieur en France reste désorganisé alors que, en 1832, c’est au tour de l’Université de Vilnius d’être fermée, suite à l’insur­rection polono-lituanienne de 1831 contre le pouvoir tsariste.

Ces sept médecins d’origine française à Vilnius étaient de trois générations diffé­rentes. Le plus ancien, Regnier est né dans les années 1720 et n’a pas connu les trois plus jeunes. Gilibert, Jean Pierre Frank et Briotet sont nés dans les années 1740, alors que Bécu, Joseph Frank et Bojanus appartiennent à la génération des années 1770. Joseph Frank et Bojanus se sont d’ailleurs connus à Vienne en suivant les cours de Jean Pierre Frank, tandis que Bécu fut l’élève de Gilibert à Grodno. Par ailleurs, hormis Bécu né en Lituanie, tous sont des hommes de l’Est de la France, nés dans les vallées du Rhin ou du Rhône, aux confins du Saint Empire romain germanique. À une époque où l’on est d’abord sujet d’un monarque, leurs nationalités ne sont pas toujours clairement établies. Notons que la translittération empirique – et parfois erronée – de leurs prénoms et noms dans les sources biographiques lituaniennes et polonaises ne simplifie pas l’établissement de leur origine (Mykolas, Mikolajus, Mikolaj Renjé ; Jokubas, Jakub Brioté ; Augustas Békiu ; Jan Piotr Frank ; Jozefas Frankas ; Liudvikas Enrikas ; Liûdvigas Heinrichas Bojanus, etc).

Ainsi, lors de son entrevue avec Jean Pierre Frank à Schönbrunn en 1809, Napoléon le considéra sans hésitation comme un Français car sa ville natale de Rodalben avait été entre-temps rattachée à la France. Comme les autres professeurs étrangers et contraire­ment aux Polonais et aux Lituaniens, les sept Français sont d’ailleurs tous d’origine rotu­rière mais ont été presque tous anoblis lors de leur résidence à Vilnius. Regnier et Briotet le furent encore à l’époque polono-lituanienne, par la Grande Diète de 1788, et Bécu, par la procédure polonaise de l’indygenat. Quant aux Frank père et fils et à Bojanus, ils ont été tous trois nommés Conseillers d’État par le tsar, ce qui les élevait au cinquième rang de la table impériale des rangs civils (tchin) et leur conférait la noblesse héréditaire. Ces anoblissements par le mérite accentueront d’ailleurs le clivage entre “étrangers loya­listes” d’une part et “Polonais patriotes” d’autre part au sein du corps professoral de l’Université de Vilnius.

Si l’origine sociale des Français est modeste, on remarquera par contre la diversité – et le prestige – de leurs lieux d’études universitaires et de leurs pratiques professionnelles avant de venir à Vilnius, en France d’abord (Paris, Strasbourg, Montpellier) mais aussi dans toute l’Europe (Pavie, Cambridge, Londres, Oxford, Édimbourg, Copenhague, Dresde, Göttingen, Heidelberg, Vienne).

Concernant la langue, bien que le polonais soit introduit comme langue d’enseigne­ment à partir de 1797, certains de ces médecins continuent à enseigner en latin (comme Bojanus) ou utilisent un polonais parfois approximatif (Bécu), ne se privant pas de donner des leçons particulières en français (Regnier), en allemand (Bojanus), voire en anglais (Bécu). Dans ses Mémoires, Joseph Frank n’a pas de mots tendres à l’encontre de ses compatriotes pour leur méconnaissance du polonais qu’il s’est appliqué lui-même à maîtriser. Quant aux publications qu’ils font éditer à Vilnius ou ailleurs, elles sont géné­ralement en latin, mais aussi en français, en allemand ou en polonais. Elles feront non seulement leur renommée mais également celle de l’Université de Vilnius. L’étude sur les tortues, que publie Bojanus à Vilnius en 1819, sera rééditée in extenso en 1902 en Allemagne et en 1970 aux États-Unis.

Notons que les Mémoires des Frank – six tomes totalisant 3.500 pages – fournissent un remarquable témoignage historique sur la médecine et la vie en Europe durant la période entre 1745 et 1842 à travers les observations et anecdotes de ces deux médecins. Écrits en français et conservés à la Bibliothèque de l’Université de Vilnius, ils n’ont jamais été publiés dans leur version originale, alors que de nombreux chapitres ont été traduits et édités en polonais, en allemand, en lituanien, en anglais et même en italien.

Finalement, que reste-t-il aujourd’hui de ces hommes ? Ils ont contribué à créer un enseignement de la médecine, dont le nombre d’étudiants, de 15 à la création du Collegium medicum en 1781, est passé à 59 en 1791 et à 150 en 1822. À chacun de ces hommes reste attachée une discipline qu’il a introduite ou développée en Lituanie : l’obs­tétrique pour Regnier, l’anatomie humaine pour Briotet, les sciences naturelles pour Gilibert, la vaccination pour Bécu, la médecine clinique pour Jean Pierre Frank, la patho­logie pour Joseph Frank, et l’anatomie comparée pour Bojanus.

Des lieux rappellent leur présence passée à Vilnius : pour la plupart d’entre-eux, une plaque en marbre dans la cour d’honneur de l’Université, un buste en argile ou en plâtre dans la prestigieuse salle des Colonnes de l’Université (Briotet, Bojanus) et leur effigie dans les fresques murales de la Librairie académique Littera. De plus, pour Gilibert, une rue porte son nom à Kaunas près du Jardin botanique (Z.E. àlibero gatvé). Pour Bojanus, un immense buste en bronze surplombe la chaire du grand auditorium de l’Académie Vétérinaire à Kaunas et son portrait illustre l’histoire de l’Université de Vilnius au Musée National de Lituanie à Vilnius (depuis 2010). Pour Jean-Pierre Frank, un bas-relief a été inauguré en 2004 à l’Université lors du bicentenaire de sa venue à Vilnius. Pour Joseph Frank enfin, son nom a été donné à la maison qu’il a habitée à Vilnius et qui abrite désor­mais l’Institut Français (Franko namas), et son souvenir est rappelé également par une statue en pied près de l’Institut d’hygiène, par le nom d’une rue dans un tout nouveau quartier de la ville (J. Franko gatvé) ainsi qu’à Pavie (via Giuseppe Frank), et par son imposante tombe en forme pyramidale au centre de la petite commune balnéaire de Laglio, au bord du lac de Côme en Italie.

Soulignons enfin que Jean-Pierre Frank reste très vénéré dans sa ville natale de Rodalben, avec une rue à son nom (Johann Peter Frank-Strasse), un monument dans le parc de la ville, un petit musée (Johann Peter Frank-Museum), une fondation (Johann Peter Frank-Gesellschaft). Par ailleurs, une prestigieuse médaille (Johann Peter Frank­Medaille) est décernée chaque année depuis 1972 par une importante fédération de méde­cins en Allemagne (Bundesverband der Ârztinnen und Ârzte des Offentlichen Gesundheitsdienstes, BVÔGD) aux plus éminentes personnalités qui contribuent au développement de la santé publique dans le pays. Quant à Gilibert, son nom a été donné au programme bilatéral franco-lituanien de soutien à la mobilité des chercheurs (PHC – Partenariats Hubert Curien) institué en 2002.

 

 

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