via persee


Bonnemain Bruno. Le rayonnement de la pharmacie française au fil des siècles à travers l’émigration. In: Revue d’histoire de la pharmacie, 98e année, N. 372, 2011. pp. 447-468.

www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_2011_num_98_372_23365

 

Télécharger cet article au format PDF


RÉSUMÉ

Le rayonnement de la pharmacie française vers l’étranger s’est fait à travers les découvertes, les ouvrages de référence, la participation aux congrès, aux expositions universelles, mais aussi par le départ des pharmaciens français vers l’étranger. Pour diverses raisons (religion, pauvreté, goût de l’aventure…) ces pharmaciens ont emporté avec eux la culture pharmaceutique française et les produits issus de sa pharmacopée ou de l’industrie pharmaceutique. Ils ont ainsi, tout au long des siècles, marqué certains pays de leur empreinte en influençant la législation locale, les ouvrages de références et la qualité des produits pharmaceutiques locaux. Le présent article tente ainsi de mettre en lumière ces pharmaciens riches de leur culture ayant décidé de partir temporairement ou définitivement dans d’autres pays.


Plan

Introduction

1. L’influence de la pharmacie française à l’étranger au fil des siècles
2. L’émigration choisie– L’émigration au Canada
– L’émigration dans les colonies
– L’émigration aux États-Unis
– De la culture de la vigne et de la fabrication du vin aux États-Unis
– La canne à sucre à la Louisiane
– Les ennemis de la canne à sucre aux Antilles
– La chica, le flangourin, le pulqué, etc
– Examen analytique de l’eau du Mississipi, vieux Meschacébé
– Du sucre d’érable aux États-Unis
– Les émigrés en Californie
– L’émigration en Amérique du Sud
3. L’émigration subie
Conclusion
Références


PREMIÈRES PAGES

Introduction

La pharmacie française a marqué les pays étrangers de bien des façons au cours de son histoire. Et d’abord par des hommes illustres, pharmaciens, qui ont été importants pour leur époque et jusqu’à aujourd’hui grâce aux multiples découvertes réalisées dans le domaine du médicament : des substances actives jusqu’à la mise en forme galénique, la fabrication industrielle et l’exploitation commerciale de ces produits nécessaires à la santé. Qu’on se rappelle par exemple l’impact de Pelletier et Caventou qui isolèrent la quinine, ou de Courtois avec la découverte de l’iode, Moissan et sa découverte du fluor qui lui valut le prix Nobel, etc. Mais la pharmacie française doit aussi sa réputation aux nombreux pharmaciens français qui, pour des raisons diverses et plus ou moins longtemps, sont partis de France, diplôme en poche, pour émigrer vers un autre pays. Ils ont, avec eux, apporté des compétences, un savoir-faire, et une éthique propres à l’éducation pharmaceutique reçue dans leur pays d’origine. Les exemples sont nombreux et c’est justement l’objet de cette étude d’en examiner quelques-uns à travers les siècles. La littérature montre en effet que peu d’auteurs se sont intéressés aux pharmaciens ayant émigré.


1. L’influence de la pharmacie française à l’étranger au fil des siècles

Le rayonnement de la pharmacie française vers l’étranger s’est fait à travers de multiples canaux : l’émigration que nous allons évoquer, bien sûr, mais aussi a participations des pharmaciens aux congrès, aux organismes internationaux (OMS , UNICE F, agences…), à l’enseignement dans les universités étrangères (pendant la colonisation ou non), la présence des pharmaciens des armées françaises dans les pays voisins durant les guerres, la réception d’étudiants en pharmacie étrangers en France, le développement de l’industrie pharmaceutique, les éditions d’ouvrages et de pharmacopées, etc.

Sur ce dernier point, pour prendre l’exemple de la Hollande, la Pharmacopée Universelle de Nicolas Lémery, apothicaire du Roi et Grand Prévôt, fut éditée en hollandais en 1717 à Amsterdam, puis en 1729 à La Haye et à nouveau à Amsterdam en 1748. De même, son Traité Universel des drogues simples fut édité deux fois aux Pays-Bas (en 1716 et 1727) et traduit en néerlandais en 1743. Enfin, son Cours de Chimie parut en néerlandais en 1683 à Amsterdam. Plus tard, le Traité de Chimie de Lavoisier fut traduit en néerlandais par l’apothicaire P. van Werkhoven, en collaboration avec N. C. de Frémery, professeur de chimie à l’Université d’Utrecht. Toujours en Hollande, l’aréomètre de Baumé et sa machine à pilules sont rapidement mis en oeuvre localement. L’influence française est également visible dans la première pharmacopée hollandaise, la Pharmacopoea Batava, parue en 1805, où les nouvelles découvertes de Lavoisier sont exposées, de même que la nomenclature chimique proposée par ce dernier en collaboration avec Guyton de Morveau, Berthollet et Fourcroy. Pour prendre un autre exemple, les pharmaciens espagnols ont été fortement influencés par le Cours de Chimie de Lémery dès lors qu’il fut traduit du français par le pharmacien Felix Palacios dans les premières années du XVIII e siècle. Au Portugal, on trouve dans les manuscrits laissés par un certain Manuel Gonçalves, décédé en 1717, une traduction du Novo Curso Quimico de Nicolas Lémery. Le principal divulgateur de Lémery au Portugal fut Jean Vigier, un français établi à Lisbonne vers la fin du XVII e siècle et dont l’oncle, Pierre Donadieu, était apothicaire de la reine D. Maria Francisca (d’origine française). Vigier arriva à Lisbonne avant 1682, y exerça la pharmacie avec son oncle mais finit par s’établir droguiste. Il fournissait toutes sortes de drogues, y compris les substances chimiques. De même, les ouvrages pharmaceutiques français, dans leur texte original ou en traduction, ont été très répandus au Brésil. En 1837, le Codex medicamentarius Gallicus, dont la 3e édition venait de paraître, était officiellement introduit à côté de la vieille Pharmacopée portugaise. Diverses dispositions de 1850 à 1890 vont lui conserver son caractère officiel jusqu’à ce que la Pharmacopée brésilienne voit le jour en 1929. Parmi les ouvrages obligatoires selon le décret de 1882, on trouvait en particulier l’Officine de Dorvault, le Formulaire Magistral de Bouchardat et le Compendium de pharmacie pratique de Deschamps.

Pour ce qui concerne les guerres, la présence française parfois limitée dans le temps, a pu influencer durablement l’organisation pharmaceutique locale. C’est ainsi que la période française au Piémont italien (1798-1814) va influer fortement sur le mode d’organisation du système pharmaceutique local qui sera ensuite pris comme modèle pour l’Italie toute entière. Les nouveautés les plus significatives introduites par les Français furent l’abolition du Collège des Apothicaires (Collegio degli Speziali) et du numerus clausus des pharmacies, et l’introduction quasi intégrale des nouveaux textes sur la pharmacie du début du XIXe siècle : le terme de «speziale » est remplacé par celui de «farmacista » , les études de pharmacie sont désormais de niveau universitaire, etc.  Cette même influence de la loi de Germinal peut se voir dans la réglementation pharmaceutique belge au XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui. D’une façon plus générale, la présence des troupes françaises sous le premier Empire va conduire à ce que de nombreux pharmaciens de Napoléon partent à l’étranger et y demeurent plus ou moins longuement.

Pour ce qui concerne plus spécifiquement l’enseignement, la France a reçu et reçoit toujours un grand nombre d’étudiants étrangers dans ses facultés de pharmacie. Pour prendre l’exemple de la Roumanie, l’influence française se manifesta dans le programme et le contenu du premier enseignement pharmaceutique roumain institué par le docteur Davila (ce dernier avait fait ses études à Nantes et à Angers entre 1843 et 1847) à l’École nationale de médecine et de pharmacie de Bucarest (1857-1869). En sortant de cette école, les étudiants roumains poursuivaient leurs études en France pour obtenir le doctorat. Durant la guerre de 1870, les étudiants roumains s’enrôlèrent dans les ambulances françaises. De même, des liens étroits se sont mis en place entre pharmaciens militaires des deux pays, conduisant à une étroite collaboration durant la guerre de 1914. De nombreux pharmaciens des deux pays ont été élus membres d’honneur des sociétés professionnelles. E. Bourquelot et R. Fabre, par exemple, ont été élus membres d’honneur de la Société des pharmaciens de Roumanie. Un autre exemple, c’est bien sûr la Turquie où, au milieu du XIXe siècle, on trouve chez les propriétaires d’officine plusieurs diplômés des écoles françaises. Les spécialités provenaient d’Europe et surtout de France. L’Officine de Dorvault et la Pharmacopée française étaient les deux ouvrages principaux consultés par les pharmaciens. La langue d’enseignement de la pharmacie était le français et de nombreux périodiques pharmaceutiques furent édités en français.

Enfin, il faut souligner le rôle de l’industrie pharmaceutique française qui va, dans un but commercial, promouvoir indirectement la pharmacie française. Goris, dans un chapitre intitulé «Commerce et industrie pharmaceutique » , publie un texte sur ce sujet en 1920. Il y indique d’abord que la production annuelle de cette industrie est de 200 à 250 millions de francs, dont 100 millions vont à l’étranger. Par ailleurs, il souligne que les spécialités pharmaceutiques ont pris un essor considérable et «qu’elles occupent une place importante au point de vue de l’influence qu’elles exercent et de la propagande qu’elles font à l’étranger pour le développement de notre industrie et des échanges avec les autres nations » . Pour lui, en effet, «un produit nouveau pénètre-t-il dans un pays qu’il y crée un mouvement commercial ; c’est une réclame générale faite pour le pays exportateur […] et devient un des instruments de propagande les plus efficaces de la civilisation du pays exportateur » . Et Goris poursuit : «Dans toute l’Amérique du Sud, le Mexique, Cuba, le Canada, en Espagne, Portugal, Égypte, la spécialité française possède une notoriété que ne peut égaler aucune autre spécialité indigène ou étrangère » . Et l’auteur souligne aussi le rôle déterminant de l’industrie pour le soutien des ouvrages et revues scientifiques qui sont, grâce à elle, diffusées à travers le monde à des centaines de milliers d’exemplaires. «Quel est le journal scientifique qui pourrait se permettre de semblables tirages ?… N’est-ce pas là aider d’une façon efficace à la diffusion de la science médicale et pharmaceutique française ? » . Un autre exemple intéressant concerne les formes pharmaceutiques : dans son étude de 1995, l’Espagnol R. Rodriguez Nozal indiquait : «L a diffusion des cachets dans notre pays pendant le dernier tiers du XIXe siècle et le premier du XXe siècle fut assez importante grâce à l’intervention des Maisons productrices de cachets et d’appareils servant à leur fabrication comme la célèbre Maison Digne » (de M arseille).

Nous allons voir que l’influence française sera aussi véhiculée par des pharmaciens de France qui vont s’établir hors de nos frontières.


2. L’émigration choisie

Au cours des siècles, de nombreux pharmaciens français ont décidé d’émigrer. Parmi les premiers, il faut sans doute citer Louis Thaon, apothicaire dont on connait peu de choses, et qui est venu s’installer en 1610 à Quito, en Équateur. Ce fut sans doute le premier apothicaire local et il obtint l’autorisation de la municipalité de Quito d’ouvrir une «boutique publique et d’apothicairerie »

Un autre exemple intéressant concerne l’apothicaire Bodier au Maroc. Il était au service du sultan saadien Moulay el-Oualid comme apothicaire en 1634. Ceci est relaté par le représentant de Louis XIII , Antoine Cabiron, qui vint à la cour marocaine et qui avait acheté un drap noir et un habit «pour porter à Maroc (Marrakech) à l’apothicaire du roi » . À son retour du Maroc, Cabiron indique : «À mon départ de Maroc, payé aux ci-après nommés, savoir […] à l’apothicaire Bodier, pour acheter des médicaments pour purger sieur Pierre Mazet, cinq ducats » (Mazet était Consul de France au Maroc)

[…]

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :