via persee


Magowska Anita. La pharmacie française à l’origine du développement de la pharmacie en Pologne durant la période de l’entre-deux-guerres. In: Revue d’histoire de la pharmacie, 88ᵉ année, n°328, 2000. pp. 455-462.

www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_2000_num_88_328_5151

 

Télécharger cet article au format PDF


RÉSUMÉ

Pendant la période de l’entre-deux-guerres, les contacts scientifiques et professionnels entre pharmaciens polonais et français étaient animés. Les initiateurs de ces contacts étaient les professeurs Bruntz de Nancy et Koskowski de Varsovie. Le sens des idéaux communs, le boycottage de la science allemande après la guerre, et la tendance aux médicaments végétaux, étaient les motifs les plus importants de ces contacts.
En s’appuyant sur le modèle des institutions françaises, a été élaborée et réalisée la réforme de l’éducation universitaire pharmaceutique en Pologne et développé l’échange scientifique. Les réussites françaises dans le domaine de phytothérapie ont suscité un vif intérêt.


Plan

Les traditions
La France, source de nouveautés dans les sciences pharmaceutiques
Le retour de la thérapeutique végétale sous l’influence de la France
Coopération économique


TEXTE INTÉGRAL

Les traditions

L’influence de la pharmacie française sur la pharmacie polonaise s’est manifestée pour la première fois au XIIe siècle, quand les Cisterciens sont venus de France en Pologne. Ils ont enseigné à la population locale la culture rationnelle des champs, mais aussi celle des plantes médicinales inconnues auparavant. Ensuite l’influence ne fut guère visible jusqu’en 1820. À Cracovie, un an après la découverte de la quinine par Joseph Pelletier, Jozef Sawiczewski, pharmacien-chef de l’hôpital militaire et professeur de pharmacie de l’Université Jagellon, a mis au point la production du sulfate de quinine à l’échelle industrielle.

Mais, dans la période de l’ entre-deux-guerres, ce n’est pas à cause des Cisterciens, ni grâce à la quinine, que les pharmaciens polonais ont appelé la France « la source vivifiante pour la pharmacie polonaise », et se sont surnommés eux-mêmes « les Français des Slaves », ce sont des événements beaucoup plus proches qui en ont décidé.

La France, où les sciences pharmaceutiques ont trouvé pleine autonomie universitaire et où la profession de pharmacien a égalé les autres professions libérales, est devenue un modèle pour les réformateurs et organisateurs des études pharmaceutiques en Pologne durant la période de 1915- 1939. En Pologne, reconstituée après un esclavage de plus de cent ans, la réforme de l’éducation académique, qui était fondée sur les dispositions surannées des envahisseurs, était nécessaire. Il a fallu orienter convenablement l’activité scientifique des cadres de la pharmacie dans les universités de Cracovie et de Lvov, où les postes de professeurs étaient occupés d’habitude par des médecins ne comprenant pas les besoins de la pharmacie contemporaine.

L’aversion des Polonais pour les envahisseurs et pour la science allemande, leur a fait chercher des modèles en France. Tous les aspects de la pharmacie française intéressaient les Polonais – des découvertes scientifiques en passant par les traditions pharmaceutiques jusqu’aux circonstances de la production des obus d’ypérite pendant la Grande Guerre. Les pharmaciens polonais ont visité la France et en sont revenus à chaque occasion avec des impressions nombreuses qui ont été ensuite écrites et éditées. Nombre d’articles concernant la pharmacie française, publiés dans les magazines pharmaceutiques polonais, témoignent de liens peu connus mais très intéressants. Il faut souligner que, durant cette période, les magazines pharmaceutiques polonais reproduisaient non seulement des publications scientifiques et occasionnelles de la pharmacie française, mais aussi les plus intéressants articles des Annales de l’Institut Pasteur, des Annales de médecine légale, des Annales des falsifications et des fraudes, du Bulletin des sciences pharmacologiques, du Bulletin de la Société de chimie biologique, des Comptes rendus de la Société de biologie et du Journal de pharmacie et chimie.


La France, source de nouveautés dans les sciences pharmaceutiques

Déjà en 1916, quand Varsovie, libérée du gouvernement russe, passa sous l’occupation allemande, on envisagea un nouveau statut des études pharmaceutiques, fondé sur l’organisation de l’École supérieure de pharmacie de Paris. Les créateurs du statut – les professeurs Bronislaw Koskowski (1863- 1946), Tadeusz Kozniewski et Wladyslaw Mazurkiewicz (1871-1933) — avaient pour ambition de créer des études vraiment modernes, à la mesure du XXe siècle. En premier lieu, ils introduisirent l’obligation du baccalauréat comme condition d’admission aux études pharmaceutiques. Ils prolongèrent ces études de deux à trois ans. Au commencement, ce statut n’était réservé qu’aux universités de Poznan et de Varsovie et, à partir de 1921, à celles de Cracovie et Vilnius.

Les études pharmaceutiques de quatre ans, qui étaient introduites en France depuis 1920, n’ont été appliquées à l’Université de Varsovie qu’en 1925, et en 1930 dans les autres universités. On a graduellement augmenté le programme des études, modelé sur l’exemple français, avec des disciplines comme la toxicologie, la sérologie, la microbiologie. Après la prolongation des études pharmaceutiques à quatre ans, ces facultés s’alignaient sur les autres, et donnaient aux diplômés la possibilité d’obtenir le titre de docteur.

Pourtant, avant d’entrer dans la carrière scientifique, les diplômés pharmaciens partaient à Nancy afin de pouvoir profiter des bourses accordées aux candidats par la fondation du roi Stanislaw Leszczynski, grâce à bienveillance du professeur Bruntz – doyen de la Faculté de pharmacie de l’Université de Nancy. Au commencement, on croyait qu’il serait possible de réaliser un programme d’échange scientifique, et que des jeunes scientifiques de Nancy pourraient travailler dans les laboratoires scientifiques de l’Université de Varsovie. En 1923, l’Association universelle polonaise de pharmacie a fourni la bourse scientifique du premier pharmacien français en Pologne : Louis Lomuller qui élabora un travail concernant la pigmentation des fourrures au sein de l’Établissement d’anatomie comparative de l’Université de Varsovie. Un an après, Emile Steimetz, assistant de pharma- cognosie à l’Université de Nancy, a mené des recherches sur l’identification biologique de la digitaline dans un laboratoire de l’Établissement pharmacologique de l’Université de Varsovi.

La documentation sur les autres bourses de pharmaciens français n’a pas été retrouvée. Il est donc difficile de répertorier les stages scientifiques réalisés par ces derniers en Pologne. Pourtant, on sait que, dans les années vingt, quelque vingt pharmaciens polonais ont obtenu le titre de docteur à l’Université de Nancy, et toutes leurs dissertations de doctorat ont été publiées, enrichissant constamment les résultats de la science française. Le plus souvent, il s’agissait de travaux relatifs à la chimie analytique. Par exemple, Mme Matylda Chorzelska, diplômée des études pharmaceutiques à Vilnius, a modifié les méthodes d’identification du potassium et de l’acide tartrique, en travaillant sous la direction du professeur Favrel. M. Mieczyslaw Prôner, diplômé des études pharmaceutiques à Varsovie, a élaboré des nouvelles méthodes d’identification des halogènes dans les composés organiques, sous la direction du professeur Pastureau. Le cercle des candidats au doctorat était, évidemment, beaucoup plus large. Outre les personnes mentionnées ci-dessus, citons, entre autres, Jan Bader, Zygmunt Bidzinski et Jozef Klupt de Poznan, Jan Fabicki et Kazimierz Monikowski, diplômés en pharmacie à Dorpat (en Russie), Robert Rembielinski et Romana Zamenhof, diplômés à Varsovie.

Pendant les années trente, des stages scientifiques en France ont été accordés, entre autres : en 1931 et 1934 au Dr Stanislaw Krause, professeur de technologie des comestibles à l’École supérieure de guerre de Varsovie ; et, en 1937, au Dr Kazimierz Kalinowski (1906-1977), assistant à l’Établissement de chimie pharmaceutique du Département pharmaceutique de l’Université de Poznan. Kalinowski a appris les méthodes biochimiques utilisées en pharmacie chez le professeur H. Herrisey, à Paris. Il a déterminé le contenu des composants actifs dans les feuilles de busserole et dans les feuilles fraîches du Prunus Lurylocerasus L., récoltées au jardin botanique de la Faculté de pharmacie de l’Université de Paris.

Outre les candidats au doctorat et les stagiaires venus en France, les pharmaciens français ont également connu les ouvrages scientifiques du professeur Konstanty Hynakowski, directeur du Département pharmaceutique de l’Université de Poznan, créateur d’une école de contrôle des médicaments par la méthode d’analyse thermique. De même, les résultats des travaux de son assistant et successeur à la chaire de chimie pharmaceutique, Franciszek Adamanis, étaient bien connus. Celui-ci a engagé des recherches sur la classification des systèmes ternaires et a prouvé que le principe de combinaison des médicaments dans les rapports stœchiométriques n’est pas toujours bien fondé. Conformément à ces résultats, les professeurs A. Goris et A. Liot, de Paris, ont corrigé la composition de plusieurs préparations pharmaceutiques décrites dans le manuel Incompatibilités pharmaceutiques (Paris, 1936).

L’idée de rapprocher les pharmacies polonaise et française a été avancée le plus intensivement dans la presse polonaise par le pharmacien et historien de la pharmacie, Kazimierz Wenda, et par les candidats au doctorat de Nancy déjà mentionnés, K. Monikowski et M. Prôner ; M. Kazimierz Wenda, né en 1853 et habitant en France depuis 1875, a souligné dans ses articles « la similarité des âmes et idéaux de deux nations ». Les autres ont attiré l’attention sur la nécessité de se référer à l’organisation des départements pharmaceutiques français. Ils ont montré que leur grand atout était l’indépendance, c’est-à-dire la possession de départements scientifiques propres, et l’éducation des cadres scientifiques, indispensable au développement de la pharmacie universitaire en Pologne. Ils ont décrit dans le détail les collections zoologiques et pharmacognosiques réunies à Paris et destinées aux étudiants. Ils ont montré combien, en France, l’on attachait de l’importance à l’enseignement de la pharmacologie (en Pologne, ce sujet n’était abordé que dans les programmes des études médicales), de la physique (réfractomètre, pola- rimètre, microscopes, etc.), de l’hydrologie, de la bactériologie et une autre approche de la pharmacie appliquée (en Pologne, contrairement à la France, il n’y avait pas obligation de passer une année de pratique dans une pharmacie avant les études). Les articles mentionnés ci-dessus ont montré quelle devait être la direction à prendre pour le développement des études pharmaceutiques en Pologne. En outre, ils ont apporté des renseignements précis sur les programmes et modalités des études pharmaceutiques à Nancy, à Paris et à Strasbourg.

Les personnalités qui ont participé le plus au développement des contacts scientifiques entre pharmaciens polonais et français, les professeurs B. Koskowski et K. Wenda, ont obtenu en 1923, à l’initiative du professeur Bruntz, les titres de docteurs honoris causa de l’Université de Nancy. Le professeur B. Koskowski, président de l’Association universelle polonaise de pharmacie, était aussi membre correspondant de l’Académie des sciences à Nancy et de la Société de pharmacie de Paris. De même, le professeur Marcel Sommelet, président de la Société de pharmacie de Paris, était membre correspondant de l’Association universelle polonaise de pharmacie.

Le professeur B. Koskowski a adapté à la Pologne le modèle de l’organisation française. Ainsi, il a établi le Comité d’édification du département pharmaceutique de l’Université de Varsovie qui, en 1925, a été transformé en Association des amis des départements et sections pharmaceutiques en Pologne. En 1947, cet organe a été transformé en Association pharmaceutique polonaise, qui existe toujours aujourd’hui.

Au fur et à mesure du temps et du développement des études pharmaceutiques en Pologne, la coopération scientifique avec la France a été étendue. Pendant les années trente, on a invité d’éminents spécialistes français pour donner des enseignements. Par exemple, en 1932, le professeur Emile Kohn- Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de la Préfecture de Paris, a fait trois cours en toxicologie.

Ce sont justement les relations scientifiques avec la France qui ont incité les pharmaciens polonais à entrer en relation avec les pharmaciens des autres nations slaves. Le panslavisme du XIXe siècle, enrichi par d’intéressants contacts avec la science française, a ressuscité, dans la période de l’ entredeux-guerres, un mouvement social intégrant les pharmaciens des nations qui se sentaient menacés par l’Allemagne et la Russie.


Le retour de la thérapeutique végétale sous l’influence de la France

Pendant l’occupation étrangère, les pharmaciens ont reçu une éducation universitaire influencée par les succès de la science allemande, en particulier en chimie. La France, de par la richesse de sa flore et ses succès dans le domaine de la phytothérapie, a été considérée comme la patrie des médicaments végétaux. Il n’est donc guère étonnant que, dans la période de l’ entre-deux-guerres, on se soit intéressé en Pologne aux expériences françaises de culture des plantes médicinales à des fins industrielles, en pensant pouvoir les appliquer. Dans ce domaine, les autorités étaient les professeurs Henri Leclerc, Emile Perrot et J. Herrissey, dont les exposés scientifiques étaient remarqués dans les congrès scientifiques. Les livres consacrés à la phytothérapie étaient ceux du professeur Pic-Bonnamour (Phytothérapie, médicaments végétaux, 1923) et de J.H. Cazin (Plantes médicinales), ainsi que d’autres ouvrages d’auteurs français.

Le ton de ces publications est parfaitement reflété par l’exemple de 1922 quand, dans les Informations pharmaceutiques, a été publié l’article du professeur R. Douris de Nancy concernant le sirop de raifort iodé. Cet article a été ainsi commenté par un scientifique polonais remarquable, M. Jan Muszynski (1884-1957) : « Les médecins français, très sérieux et consciencieux, ne se laissaient pas dominer par la fièvre iatrochimique qui a été inoculée à toutes les nations par la science médicale allemande, et n’ont introduit les curiosités chimiques dans leur pays qu’avec la précaution maximale, en les soumettant toujours à la critique exacte. »

Dans ce contexte, il faut attirer l’attention sur le résumé de l’article de H. Leclerc publié dans les Informations pharmaceutiques, dans lequel il indique les propriétés médicales uniques d’une plante peu connue, d’origine américaine : Oenothera biennis L. Aujourd’hui, cette plante trouve une large application dans de nombreuses préparations pharmaceutiques.

Dans les années trente, quand la Pologne a entrepris une coopération avec la Fédération internationale d’herboristerie, l’intérêt vis-à-vis des succès français en matière de standardisation a augmenté. Leur influence sur les recherches similaires en Pologne fut nette.


Coopération économique

La Pologne a bien étudié les possibilités d’exportation de plantes médicinales vers la France, mais dans la période de l’ entre-deux-guerres, celles-ci ne furent pas pleinement utilisées. Une grande partie de cette exportation était destinée à Hambourg, et les Allemands vendaient ensuite les plantes polonaises aux établissements français. Les efforts pour entrer directement en contact ont échoué. Les Polonais n’ont pas accepté les conditions de paiement et d’immobilisation des capitaux, les Français à leur tour n’ont pas toléré les livraisons irrégulières et les fluctuations considérables de la valeur pharmacologique des matières de plantes.

Parfois, les compagnies françaises ont reproché aux médecins polonais de boycotter l’industrie française. Ces reproches étaient injustifiés, car, dans la période de l’ entre-deux-guerres, le boycottage n’a concerné que l’industrie pharmaceutique allemande. La coopération économique franco-polonaise en pharmacie s’est renforcée juste avant le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale.

La plus grande inquiétude a été causée par le système de libre entreprise adopté par la pharmacie française. En Pologne, on avait le système des concessions, qui a été considéré comme une protection contre la commercialisation. Les contacts avec la pharmacie française dans la période de l’entre- deux-guerres n’ont pas changé ce système.

Les liens divers entre pharmaciens polonais et français durant la période de l’ entre-deux-guerres présentent un aspect intéressant de l’histoire de la pharmacie. L’idée du développement de la science cosmopolite, l’échange des expériences professionnelles, malgré les frontières et la distance, et les profils communs du dialogue, sont des points qui demeurent actuels.

Magowska Anit, Établissement d’histoire des sciences médicales, Académie de médecine à Poznan, Pologne.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :