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INFLUENCES FRANÇAISES SUR LA CHIRURGIE AUX PAYS-BAS

Daniel DE MOULIN (Nimègue, Pays-Bas)

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TEXTE INTÉGRAL

L’influence française sur la chirurgie aux Pays-Bas remonte au xve siècle. Parmi les traités manuscrits de chirurgie qui nous restent de cette époque, on trouve deux traductions complètes en hollandais de la Grande Chirurgie de Guy de Chauliac que « tout le monde reconnaît pour le premier qui ait réduit la chi­rurgie en art », comme deux siècles plus tard a écrit le chirurgien Laurent Verduc.

Au moins quatre éditions imprimées ont parues entre 1570 et 1646. Quand en 1555 le roi Philippe II d’Espagne en sa qualité de comte de Hollande accorda aux chirurgiens d’Amsterdam l’autorisation de faire l’anatomie sur le cadavre humain, la justification fut évidemment empruntée — sans que la source soit citée — au premier chapitre du premier traité « qui est de l’anatomie », de la Grande Chirurgie.

Quarante ans après, en 1952, les œuvres complètes d’un autre chirurgien français illustre furent publiées en hollandais, voire celles d’Ambroise Paré, dont on avait déjà traduit La méthode de traicter les playes faictes par haquebutes et aultres bastons à feu deux ans seulement après sa parution en 1545.

Dans les trois siècles suivants, Paré fut cité maintes fois dans la littérature médicale des Pays-Bas. Lorsque au début du xvine siècle, le chirurgien Abraham Titsingh eut beaucoup de difficultés avec ses confrères en cherchant à réorganiser leur corporation qui était tombée en décadence il leur présenta comme exemple à suivre l’intrépide intégrité du chirurgien de quatre rois.

Les navigateurs hollandais ont porté l’œuvre de Paré même au Japon, où au xvine siècle parurent les premières traductions japonaises. Ce n’était pas seule­ment par le livre, que la chirurgie hollandaise fut inspirée par celle en France aux xviie et xvine siècles. Les guerres du Roi Soleil avaient inauguré le grand siècle de la chirurgie française et de tous les coins d’Europe des étudiants jeunes et mûrs affluaient vers la capitale de la France, qui était à cette époque-là sans doute aussi la capitale de la chirurgie.

Le meilleur enseignement collectif de l’anatomie chirurgicale et de la chirurgie opératoire qu’on ait pu recevoir à Paris au xviie siècle et encore pendant les pre­mières dizaines d’années du siècle suivant, fut offert dans le Jardin des Plantes du Roy. Depuis son inauguration en 1653, cette institution n’était pas seulement un jardin botanique, mais aussi un institut extra-universitaire avec des chaires d’ana­tomie et de chimie aussi bien que de botanique. Ici le célèbre Pierre Dionis enseigna de 1671 à 1680 devant une foule d’auditeurs l’anatomie appliquée et les méthodes opératoires. Son livre intitulé Cours d’opérations de chirurgie de 1707, fut traduit en hollandais et devint à son tour un des livres de chirurgie les plus en vogue pendant tout le siècle. Le traducteur P. Vink établit dans sa préface un parallèle entre la chirurgie hollandaise et celle en France, parallèle qui préco­nise la dernière. En vertu de ses propres expériences faites à Paris, il croit pouvoir dire que l’écart existant entre les niveaux de connaissance de l’anatomie pratique, en est une cause importante. Il y en avait pourtant qui contestèrent l’opinion de Vink, tout en préférant la façon d’agir prudente de leurs compatriotes à l’ardeur opératoire des Français.

Les cours de Dionis, aussi bien que ceux de son successeur Joseph-Guichard Duverney, très connu alors lui aussi, attiraient beaucoup d’étudiants hollandais. Nous rencontrons les noms de Dionis et de Duverney coup sur coup dans les biographies des Néerlandais qui se sont rendus à Paris pour une formation complémentaire.

Pour les chirurgiens hollandais, les hôpitaux parisiens les plus importants étaient l’Hôtel-Dieu et la Charité. Au cours du xvme siècle, des chirurgiens comme Jean de Méry, Georges de la Faye et Jean-Nicolas Moreau attiraient beaucoup d’étu­diants étrangers à l’Hôtel-Dieu par leur cours pratique d’anatomie chirurgicale. La vieille maison de la Cité était aussi dans les deux siècles qui précédaient la Révolution, un des meilleurs centres européens d’enseignement de l’art des accouchements.

Un peu plus tard dans le siècle, l’Hôpital des Invalides, avec des chefs comme Raphaël-Bienvenu Sabatier et Sauveur-François Morand, a su s’acquérir à son tour une grande réputation dans le domaine de la chirurgie. En dehors de Paris, c’était surtout Claude-Nicolas Le Cat à Rouen qui grâce à sa réputation de litho­tomiste, reçut beaucoup de visiteurs de l’étranger, parmi lesquels bien des Hollandais.

En 1760, le professeur d’anatomie et de chirurgie à Amsterdam Rolkert Snip, a décrit la technique que Le Cat lui avait apprise à Rouen, dans son livre De litho­tomia sive calculi sectione. D’un ouvrage posthume du même auteur il se révèle qu’il a travaillé aussi, lors de son séjour en France, à l’Hôtel-Dieu de Paris, sous la direction de l’accoucheur André Levret. Pendant le xvme siècle les cours privés, offerts par des chirurgiens renommés furent très en vogue. La durée de tels cours, donnés à l’hôpital ou bien au logis du maître, était en général de trois mois. Ils étaient attrayants parce qu’ils offriraient aux étudiants l’occasion de s’exercer sur le cadavre sous surveillance.

Parmi les Hollandais qui en ont profité, se trouvait Pierre Camper, le futur professeur d’anatomie et de chirurgie à Amsterdam, plus tard à Groningue, un homme qui s’est acquis une renommée internationale par suite de ses travaux sur l’anatomie comparée en particulier. Durant l’été chaud de 1749, Camper s’entraînait à la chirurgie opératoire pendant trois mois à la Salpêtrière sous la direction d’Antoine Louis, son cadet de dix ans. La Salpêtrière n’était qu’en partie un hôpital. Elle servait surtout de prison, de maison de correction pour prostituées, -d’abri pour personnes âgées et enfants trouvés et en dernier lieu, de fournisseuse de cadavres.

Ces cours d’application étaient loin d’être bon marché. Le renommé Henri-François le Dran, dont l’enseignement à la Charité jouissait d’une excellente répu­tation, demandait un cachet de 4 000 livres vers 1730. Vingt-cinq ans plus tard, Antoine Andouillé attaché au même hôpital, se faisait payer trois louis d’or pour ses cours d’opérations.

Ces cours privés d’anatomie et de chirurgie opératoire sont typiques du xvme siècle. En dehors de Paris et de quelques autres grandes villes françaises, on en trouvait à Londres, à Amsterdam, à Rotterdam et encore à bien d’autres endroits en Europe. Par leur caractère privé même, on ne trouve pas beaucoup de détails sur ce sujet dans les archives publiques. Aussi il s’en faut de beaucoup pour bien comprendre le rôle qu’ils ont joué dans l’histoire d’émancipation de la chirurgie. A coup sûr, ce rôle n’était pas tout à fait négligeable.

En dépit des longues guerres sanglantes menées entre la France et la Répu­blique ds Pays-Bas, le pèlerinage chirurgical qui avait commencé vers la fin du xviie siècle, a continué pendant tout le xvme et même encore pendant les pre­mières vingt ou trente années du xixe siècle.

Parmi les visiteurs hollandais à Paris nous trouvons en plus des chirurgiens et des accoucheurs, des docteurs en médecine. Ce qui frappe c’est qu’ils venaient, eux aussi, étudier la chirurgie ou l’obstétrique et non pas la médecine interne. Cela démontre que la médecine à Paris était moins estimée au XVIII siècle que les deux disciplines que je viens de mentionner. Mais cela montre aussi qu’à cette époque-là les docteurs en médecine ne dédaignaient plus de s’occuper de techniques nouvelles. Les frontières entre la médecine et la chirurgie s’effaçaient, en France aussi bien qu’aux Pays-Bas.

Il est impossible d’estimer, même approximativement, le nombre de hollan­dais qui pendant plus d’un siècle et demi sont allés en France pour une dernière touche en chirurgie ou en obstétrique.

Parmi eux il y en avait un bon nombre qui, comme Bidloo, van Doeveren, Gaubius, van Geuns, Bonn, Camper, Du Puy, après leur retour dans leur patrie ont obtenu un professorat d’université et qui ont su acquérir comme savants une réputation internationale. Mais combien d’entre eux sont devenus des praticiens obscurs qui n’ont pas laissé de traces dans l’histoire ?

Les récits de voyage en France tirent leur charme en dernier lieu des petits détails qu’on y trouve sur des personnages de marque, enseignant alors à la capitale française.

Un des derniers récits de ce genre est de la main de H.J. Logger, docteur en médecine et en chirurgie, chirurgien des pauvres à Leyde, qui en 1826 a publié le compte rendu du voyage d’études qu’il a fait à Paris huit ans auparavant. Il nous raconte, non pas sans esprit, ses visites rendues à Dupuytren, Boyer, Dubois, Béclard et Larrey père. Guillaume Dupuytren nous est décrit comme un homme peu commode, un opérateur prestigieux bien que peu soucieux d’indi­cations opératoires. En visitant les salles, Dupuytren était entouré d’une foule d’étudiants et de curieux, qui se bousculaient et se donnaient des coups de pied pour se rapprocher du grand maître.

Alexis Boyer se montra un enseignant tellement passionné qu’il interrompait parfois une opération déjà commencée pour s’adresser aux spectateurs, en faisant attendre le pauvre malade.

Antoine Dubois s’occupait trop de sa clientèle en ville pour qu’il pût se soucier des malades au petit Hospice de l’Ecole de Médecine dont il était chirurgien en chef. Il laissait beaucoup à faire à son jeune adjoint Pierre-Augustin Béchard, un homme aimable et un chirurgien habile.

Jean-Dominique Larrey nous apparaît comme peu attrayant à première vue. C’était un homme assez corpulent dont la stature ne dépassait pas les cinq pieds. Des cheveux d’un noir brillant tombaient sur une face tannée, ornée d’étrangers. Les étudiants français par contre, s’y montrèrent beaucoup moins. Ils semblèrent mépriser un peu cet homme doux. Vers la moitié du xixe siècle, l’intérêt des chirurgiens néerlandais commença à se diriger vers la chirurgie alle­mande, ce qui mit à peu près fin aux pèlerinages chirurgicaux en France.

 

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