source : Revue des Deux Mondes


De l’Europe française à l’Europe allemande
L. Dumont-Wilden

Journaliste, essayiste et critique Belge (1875–1963)

Revue des Deux Mondes tome 31, 1916


Après le déchaînement de haine et de violence que cette guerre a provoqué, subsistera-t-il quelque chose de l’esprit européen, c’est-à-dire de cette culture synthétique, de cette civilisation aristocratique et mondaine en sa forme, assez anarchique en son fond, que l’on superposait plus ou moins artificiellement aux diverses civilisations nationales ?

Après la faillite de toutes les « Internationales, » les peuples d’Europe, grands et petits, ne vont-ils pas s’enfermer dans un nationalisme étroit et agressif qui, fermant les frontières aux idées, ferait reculer la civilisation tout entière de plus de deux siècles en arrière ? On a d’autant plus de raisons de le craindre que cette notion de l’esprit européen avait pris, ces dernières années, l’aspect d’une idée allemande. L’instinct populaire n’avait pas tort, qui voyait dans un certain cosmopolitisme le masque du germanisme, et le légitime désir de la France comme de l’Angleterre, comme de l’Italie et de la Russie, de se prémunir désormais contre une pénétration sournoise, dont la guerre a tout à coup révélé la profondeur et le danger, leur a fait prendre en horreur tout ce qui porte l’empreinte de cette barbarie organisée qui prétendait les subjuguer.

Depuis une quinzaine d’années, ceux qui ont quelque peu fréquenté ces milieux cosmopolites, de plus en plus anarchiques et de plus en plus influens, ont assisté à leur lente germanisation. La haute société européenne, « l’élite internationale » était en train de se laisser gagner par la propagande allemande, et l’on conçoit très bien que les peuples, encore tout endoloris de la lutte qu’ils auront soutenue, se gardent soigneusement d’une influence qui semblait au point d’être acquise à l’ennemi. Parmi ces grandes familles aristocratiques ou financières, que leurs alliances et leurs intérêts rendaient plus réellement européennes que françaises, italiennes, belges ou allemandes, beaucoup s’étaient laissé séduire. Toutes auront de la peine à faire oublier ces défaillances de quelques-unes. Quant aux écrivains à qui la nature de leur talent et de leur succès avaient donné une situation internationale, un Anatole France, un d’Annunzio, un Wells, un Verhaeren, un Maeterlinck, ils ont du se hâter de choisir et de sacrifier une partie de leur influence à leur conscience et à leur patriotisme. Ceux qui n’ont pas su le faire, également maltraités dans les deux camps, en ont été réduits à faire appel à l’opinion des neutres. Toutes les formes de l’intelligence, de l’art, de la culture tout entière qui ne sont pas exclusivement nationales, sont aujourd’hui méconnues, et ceux-là mêmes que leurs habitudes d’esprit éloignent le plus d’un nationalisme, exclusif, ne veulent plus entendre parler d’un esprit européen qui a failli devenir une des formes de l’esprit allemand.

Pourtant, s’il s’en est fallu de peu que l’Europe ne devint l’Europe allemande, il ne faut pas oublier qu’elle a été l’Europe française, et qu’elle peut, qu’elle doit le redevenir, parce que la culture française, avec son humanisme généreux et son universalité traditionnelle, est la seule qu’un peuple puisse adopter sans renier sa nationalité, la seule qui, dans l’Europe pacifiée et libérée du cauchemar présent, puisse se superposer, sans les détruire, aux diverses cultures nationales.

Il suffit, pour en acquérir la certitude, de se souvenir de ce que fut l’Europe française. A comparer ce magnifique passé, dont tant d’ennemis de la France nouvelle ont gardé comme une obscure nostalgie, et ce qu’eût été l’Europe allemande, on peut mesurer la distance qui sépare les deux civilisations ; à considérer l’histoire de cette longue hégémonie et les causes de son déclin momentané, on apprend à envisager avec une entière confiance l’avenir de notre culture, la seule qui ait fait place à toutes les conceptions du bonheur et de la vie.

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« Le temps semble être venu, écrivait Rivarol en 1783 ; de dire « le monde français » comme autrefois « le monde romain, » et la philosophie, lasse de voir les hommes toujours divisés par les intérêts divers de la politique, se réjouit maintenant de les voir d’un bout à l’autre de la terre se former en République sous la domination d’une même langue.

« Spectacle digne d’elle que cet uniforme et paisible empire des lettres qui s’étend sur la variété des peuples et qui, plus durable et plus fort que l’empire des armes, s’accroit également des fruits de la paix et des ravages de la guerre. »

Ce n’était là que la constatation d’un état de choses universellement accepté, et cette phrase, Rivarol l’écrivait en tête d’un mémoire adressé à l’Académie de Berlin, qui avait demandé les raisons de l’universalité de la langue française.

Dans ces dernières années du XVIIIe siècle, qui ont le charme fiévreux d’une fin de souper, l’Europe entière parle le français, sent à la française, reçoit de Paris ses idées comme ses modes et ses goûts. Toute l’aristocratie est française de mœurs et de culture. On dirait qu’à tous les peuples, encore engourdis dans le demi sommeil du Moyen Age, se superpose une colonie française en avance sur eux depuis plusieurs siècles.

Et ce rayonnement sans pareil, la France ne le doit nullement à sa puissance, car il a survécu aux échecs de la politique de Louis XV. Il a grandi même, et s’est affermi dès que les Puissances ont cessé de craindre l’ambition de la maison de Bourbon. Il tient, en effet, à des causes infiniment plus profondes et plus durables que le succès des armes ou de la diplomatie. Il tient d’abord à l’éclat d’une civilisation qui a produit dans tous les domaines ce qu’il y a de plus parfait ; aucun pays ne pouvait alors opposer à la France une pléiade de grands hommes comparables à ceux qui ont fondé notre classicisme. Il tient ensuite à son unité ; la civilisation française, seule, apparaissait comme un système complet et parfait ; elle seule portait en soi les signes à quoi Nietzsche reconnaît la culture, c’est-à-dire qu’elle imposait un style déterminé à toutes les manifestations de la vie. Il tient enfin et surtout, à son essence qui est l’universalité, carie rationalisme cartésien, qui en est l’armature, fait qu’elle peut convenir à tous les peuples comme les enseignemens de la raison ; le type de l’honnête homme, dont Corneille et Molière ont déterminé les caractères, est un type d’humanité qui s’accommode de tous les climats.

Vers 1750, il n’y a plus de doute ni de contestation possible : la culture française, c’est toute la culture intellectuelle aussi bien à Berlin et à Stockholm qu’à Paris. Les littératures étrangères, celles mêmes qui ont le plus magnifique passé, renoncent à leurs traditions nationales, et consacrent leur effort à des imitations qui sont presque des traductions. Seule, la forte sève anglaise offre quelque résistance. Et encore, faut-il remarquer que beaucoup de grands seigneurs et d’écrivains anglais se francisent sans effort. Gibbon, Sterne, lord Chesterfield, Horace Walpole, se sentent aussi bien à leur place à Paris qu’à Londres.

Quant aux cours et aux sociétés aristocratiques du Nord et de l’Allemagne, elles cherchent à se modeler le plus exactement possible sur la société française. Aussi les salons illustres de la grande ville sont-ils peuplés d’étrangers qui s’y trouvent parfaitement chez eux, de même qu’un Français peut se croire chez lui dans n’importe quelle bonne compagnie de l’Europe. Dans cette jolie société du XVIIIe siècle, qui semble être le prototype de la société française, que de figures d’immigrés, de voyageurs et de cosmopolites I Grimm, l’abbé Galiani, le comte de Stedinck, le prince de Ligne, le comte de La Marck, Horace Walpole, le Père Pacciaudi, lord Chesterfield, Stanislas-Auguste. Tout ce que le monde compte d’hommes éminens, de grands seigneurs élégans, de femmes aimables, parle, écrit notre langue, considère la France comme sa seconde patrie, et en partage les engouemens et les préjugés.

Décidément, comme dit Rivarol, le temps semble être venu de dire « le monde français, » comme autrefois « le monde romain. »

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La Révolution, qui détruisit brusquement cette société aristocratique et lettrée du XVIIIe siècle, porta immédiatement un coup très rude à la prédominance intellectuelle de la France. Le prince de Ligne ne se trompait pas quand il écrivait à Sénac de Meilhan que « le renversement de la monarchie serait fatal à l’universalité de la langue française, et que Paris ne serait plus la capitale intellectuelle et littéraire de l’Europe, les autres nations voulant se venger d’avoir si longtemps obéi à l’esprit venu de Paris. »

C’est à partir de ce moment, en effet, que les aristocraties et tous les élémens conservateurs de la société européenne commencèrent à considérer la langue et la littérature françaises comme les funestes instrumens de l’irréligion et de la démagogie. On eût pu croire qu’inversement la propagande armée de la Révolution, en donnant aux peuples un nouvel idéal français, allait assurer à jamais dans le camp opposé la domination spirituelle de la France. En Allemagne, en Italie, dans les Pays-Bas, même en Angleterre, la jeunesse à qui Voltaire et Rousseau avaient appris à penser, accueillit avec enthousiasme, il est vrai, les victoires de la Révolution, et longtemps, jusqu’à présent peut-on dire, on a identifié dans certains pays l’idéal démocratique et l’idéal français. Mais l’effet de cette propagande fut tout superficiel et momentané. En affirmant le droit des peuples, la doctrine révolutionnaire portait en elle le germe de tous les nationalismes que l’on vit éclore au XIXe siècle. Aussitôt qu’ils eurent pris conscience d’eux-mêmes, ces peuples que la France avait réveillés se tournèrent contre elle pour échapper à son hégémonie. Les jeunes Allemands qui, en 1812, soulevèrent leur pays contre Napoléon sont, au fond, des disciples de Rousseau et de l’Encyclopédie, qui ne font qu’appliquer à leur propre nation les principes que les philosophes français leur avaient inculqués.

Les rancunes que les aristocraties, naguère francisées, éprouvaient contre la nation qui avait menacé leurs privilèges, et les ambitions populaires des races, éveillées par les écrivains français, se rencontrent donc dans la formidable coalition antifrançaise qui abattit Napoléon.

Dans cette coalition, il y avait à la vérité quelques bons Européens qui voulaient distinguer l’Empereur de son peuple et l’impérialisme français de la France éternelle. Mais la logique de la guerre les forçait d’obéir à ceux qui confondaient le vaincu de Waterloo et le peuple qui avait servi d’instrument à son ambition. Blücher et Metternich dominent, malgré tout, l’empereur Alexandre, et il est incontestable que le système politique qui sortit des traités de 1815 est tout entier dirigé contre la France.

Est-il dirigé contre la civilisation française ? Au premier abord, cela n’apparaît pas. Les diplomates du Congrès de Vienne croient de bonne foi avoir rétabli l’Ancien Régime, et ils ne voient pas d’inconvéniens à ce que la France y reprenne son rang. Ne fait-elle pas pénitence d’ailleurs ? Dans son horreur pour la Révolution, la France de la Restauration ne renie-t-elle pas tout l’esprit du XVIIIe siècle ? Ne semble-t-elle pas s’être mise à l’école de l’Allemagne féodale ? Le premier romantisme français n’est-il pas si profondément imprégné de germanisme médiéval qu’il va jusqu’à méconnaître la tradition classique tout entière ? La France de la Restauration, et même la France de 1830, ne donne-t-elle pas à l’Europe conservatrice toutes les garanties imaginables ? Pourquoi l’Europe se fût-elle refusée à accepter le prestige de ces mœurs et de cette culture dont elle continuait à aimer l’urbanité supérieure et l’élégance traditionnelle ? Mais il y avait là une équivoque : la France moderne ne pouvait rien oublier de son passé, pas plus la Révolution que l’Ancien Régime, et si les peuples, dans leur évolution démocratique, devaient continuer de tourner les yeux vers elle, les gouvernemens et les princes ne devaient jamais cesser de redouter son humeur inquiète. Tous ces étrangers ne voulaient voir dans la France qu’une certaine France dont ils s’étaient fait une image plus ou moins illusoire, et, de toutes façons, elle avait cessé d’être à leurs yeux ce parfait, cet unique système civilisé qui, à l’époque classique, avait assuré sa domination universelle sur les âmes.

Or, tandis que ce changement s’opérait dans les esprits, le germanisme, longtemps engourdi, se constituait à son tour en une civilisation unitaire dont l’ambition vient de s’étaler au grand jour.

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Si l’on rencontrait avant la guerre des Allemands qui niaient, peut-être de bonne foi, les ambitions du pangermanisme, on en voyait beaucoup aussi qui tentaient de le justifier par la philosophie de l’histoire, cette agréable science conjecturale où l’on peut puiser des argumens pour toutes les thèses imaginables. Ils avouaient volontiers que l’Europe avait été toute française et ils ne faisaient pas difficulté d’admirer cette Europe française ; mais ils ajoutaient : « On ne peut pas être et avoir été. Dans la marche de l’humanité vers ses obscures destinées, la puissance passe d’un peuple à l’autre. La France a dominé l’Europe au XVIIe et au XVIIIe siècle, l’Angleterre au XIXe : notre tour est venu. La France, c’est un magnifique passé ; l’Allemagne, c’est le présent, c’est l’avenir. »

Ce n’est là qu’une des formes innombrables de cette infatuation que, depuis la guerre, nous voyons s’étaler dans tous les écrits allemands. Mais retenons-la, car elle contient un aveu.

En effet, cette culture allemande, dont nous constatons tout à coup les prétentions démesurées, est une invention récente. Son histoire est brève, mais elle est pleine d’enseignemens.

« Nous autres Allemands, nous sommes d’hier, disait Goethe à Eckermann. C’est vrai que, depuis un siècle, nous avons solidement cultivé notre esprit. Mais il se peut bien qu’il se passe encore quelques siècles avant que nos compatriotes se pénètrent assez d’esprit et de culture supérieure pour qu’on puisse dire d’eux qu’il y a très longtemps qu’ils ont été des Barbares. »

Pour arriver à se substituer à la culture française dans l’empire qu’elle avait si longtemps exercé sur l’âme européenne, il fallut que l’Allemagne moderne cessât de justifier cette modestie, ou du moins d’y croire.

Nous n’avons pas suivi d’assez près l’opération, et le monstrueux orgueil germanique qui a fait explosion dans cette guerre nous choque d’autant plus que nous étions accoutumés à voir cette race se considérer comme la Cendrillon de l’Europe. Nous éprouvons à peu près le sentiment d’un homme qui verrait son ancien valet de chambre s’installer à sa table, et réclamer la place d’honneur. Il s’est opéré là un gigantesque travail d’éducation et de dressage.

Ce fut l’œuvre intellectuelle de la Prusse menée parallèlement à son œuvre d’unification politique que de corriger l’ancienne Germanie de son honnête timidité.

Au reste, commencée par Fichte au début du siècle, cette transformation de l’esprit d’un peuple, véritable « transmutation de toutes les valeurs, » pour employer l’expression de Nietzsche, ne devient visible qu’au lendemain de la guerre de 1870, et encore n’en aperçoit-on pas immédiatement la redoutable puissance. En Allemagne même, on souriait de l’ambition patriotique de Treitschke et de ses amis, tant l’entreprise qu’ils annonçaient paraissait vaste. Il s’agissait de transformer une culture encore indécise et mal fixée, mais d’autant plus libre, en une véritable culture d’État. Il fallait apprendre aux compatriotes de Goethe, si ouverts au cosmopolitisme intellectuel, si fiers de se dire « très humains, » à mettre l’Empire au-dessus de tout.

Certes, l’esprit allemand se prêtait plus qu’aucun autre à cette transformation. On trouverait dans Kant, aussi bien que dans Hegel, des propositions bien curieuses à relire à la lumière des récens événemens. L’âme allemande a une telle propension à séparer complètement le plan philosophique et la vie pratique que, du plus libre des esprits germaniques, on peut toujours faire un fonctionnaire, un esclave soumis au pouvoir. Mais il n’en fallut pas moins toute la patience et toute l’obstination des administrateurs prussiens, ou acquis à l’idéal prussien, pour dresser peu à peu à cette discipline les universités d’outre-Rhin. Elle ne triompha pas sans provoquer des protestations d’ailleurs. Nietzsche, dont l’œuvre contradictoire et cahotée peut assurément fournir quelques-unes de ses formules à l’impérialisme le plus brutal, mais qui a eu le mérite de voir clair dans la bassesse du nouvel esprit germanique, ne lui ménage ni son ironie, ni son impitoyable et clairvoyante analyse.

« Si notre vie publique et privée, écrit-il, dans sa Considération inactuelle sur David Strauss [1], ne porte évidemment pas l’empreinte d’une culture productive et pleine de caractère, si nos grands artistes, avec une sérieuse insistance et une franchise qui est le propre de la grandeur, ont avoué et avouent encore ce fait monstrueux et profondément humiliant pour un peuple doué, comment est-il possible que, parmi les gens instruits de l’Allemagne, règne quand même cette grande satisfaction, une satisfaction qui, depuis la dernière guerre, se montre sans cesse prête à faire explosion, pour se changer en joie pétulante, en cris de triomphe ? En tous les cas, l’on s’imagine que l’on possède une véritable culture, et un petit nombre seulement qui forme l’élite, semble s’apercevoir de l’énorme disparate qu’il y a entre cette crédulité satisfaite et même triomphante, et une infériorité qui est notoire. Car tout ce qui pense comme pense l’opinion publique s’est bandé les yeux et bouché les oreilles. On ne veut à aucun prix que ce contraste existe. D’où cela vient-il ? Quelle est la force assez dominante pour prescrire cette non-existence ? Quelle espèce d’hommes est devenue assez puissante en Allemagne pour interdire les sentimens aussi vifs et aussi simples ou pour empêcher, du moins, que ces sentimens puissent s’exprimer ? Cette puissance, cette espèce d’hommes, je veux l’appeler par son nom, — je veux parler des philistins cultivés. »

A-t-on jamais, en France, jugé l’esprit allemand avec tant de sévérité ? Le philistin cultivé, c’est-à-dire, car il faut toujours expliquer le jargon spécial de Nietzsche, l’homme aux idées reçues, l’esclave de la doctrine officielle, le bourgeois bismarckien, le savant, ou le demi-savant, qui en est arrivé à considérer la culture intellectuelle comme un instrument de la politique impériale.

Tel est bien, en effet, le type nouveau de l’intellectuel allemand. Ce n’est plus un être pensant, c’est une machine à formuler des pensées utiles à l’Etat allemand. Il accomplit sa fonction avec la sûreté et la régularité d’une mécanique bien faite. Jamais il ne doute de lui-même. Pour cette timidité, ce désintéressement devant l’observation, cette religion de la vérité dont s’honore la science française, il n’a que du dédain : c’est du byzantinisme, du dilettantisme. A ses yeux, l’observation ne peut être valable que si elle sert l’Empire allemand, qui est toute justice et toute vertu, que si elle contribue à imposer la vérité allemande, — car il a inventé cette expression monstrueuse : « la vérité allemande, » et, pour lui, la vérité en soi n’existe pas. Il est si habitué à penser par ordre qu’il ne comprend même pas qu’on puisse penser autrement. Aux yeux de ceux qui ont le culte de l’honnêteté scientifique, il n’y a rien de plus bas qu’une telle forme d’esprit, mais, à l’œuvre entreprise par la Prusse, elle fournissait une excellente armature. Le philistin cultivé remplit à merveille, dans le plan intellectuel, le rôle que joue le sous-officier dans l’armée allemande.

Nous venons de voir que cette culture d’Etat dont il est l’instrument ne fait que recouvrir la grossièreté foncière, la barbarie d’un peuple pour qui la guerre est une entreprise de brigandage ; mais elle n’en fait pas moins illusion aux yeux de tous ceux qui confondent la culture avec l’instruction primaire et croient que la civilisation d’un peuple se mesure à la perfection de ses horaires de chemins de fer.

Qu’il y ait eu, dans l’Allemagne de ces dernières années, quelques esprits assez élevés, assez libres pour se révolter contre cette conception de la culture, c’est incontestable ; mais leur voix était bien faible, bien hésitante, et le tumulte des armes l’a aussitôt étouffée. Ils ne comptaient guère dans le vaste empire bureaucratique : le jour où parurent les avis de « menace de guerre, » ils n’ont plus compté du tout, et, comme pour faire oublier leur indépendance de jadis, la plupart d’entre eux se sont empressés de faire étalage du pangermanisme le plus brutal. Quelques-uns se taisent. Peut-être reprendront-ils la parole un jour, mais, pour le moment, il n’est que trop certain que l’Allemagne savante, l’Allemagne intellectuelle tout entière est mobilisée. Elle suit les armées ou elle les précède, elle met la métaphysique au service de l’Empire et collectionne les argumens pour prouver le bon droit allemand et, au besoin, pour justifier l’iniquité allemande. Leurs Excellences les savans d’Empire obéissent au mot d’ordre prussien comme le dernier des soldats de la Garde.

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C’est cette culture tout administrative que l’Allemagne eut voulu imposer à l’Europe, non seulement dans un dessein de domination, mais aussi parce que, très sincèrement, elle la croyait supérieure à toutes les autres. Et, bien que cela paraisse aujourd’hui assez extraordinaire, il n’est pas inutile de le rappeler, l’Europe n’était pas aussi éloignée de l’accepter qu’on pourrait le supposer. En Angleterre, en Italie, partout, même en France, l’Allemagne comptait des admirateurs aveugles. La guerre actuelle, au regard de l’histoire, sera peut-être considérée comme un bienfait : elle aura sauvé le monde d’une sorte de conspiration germanique qui aurait fini par l’étouffer. De toutes façons, elle aura jeté sa cruelle lumière dans ce monde cosmopolite où fermentaient tant d’obscures passions, tant d’idées indécises et dangereuses, et tant d’intérêts inavouables. Elle aura éclairé la France et l’esprit français sur le plus grave danger qui les ait jamais menacés. Certes, l’esprit allemand, dans ses ambitions démesurées, rencontrait encore de vigoureuses résistances. Mais, depuis quelque dix ans, il gagnait du terrain avec une effrayante rapidité. Tous les Français qui, vivant à l’étranger, y apportaient le souci de la grandeur de leur nation, tous les amis, tous les défenseurs de l’idéal français qui vivaient dans ces pays-frontières, comme la Suisse ou la Belgique, où l’influence française entre directement en compétition avec l’influence allemande, étaient douloureusement frappés de ses progrès constans. Il ne faut d’autre preuve du danger, que la nécessité où nous nous étions trouvés de créer des organismes de résistance et de propagande, tant nous étions loin de l’uniforme et paisible empire dont parlait Rivarol. L’Alliance française, l’Association pour la culture et l’expansion de la langue française, les Amitiés françaises, poursuivaient ce double but avec des moyens et dans des milieux différens, mais avec le même zèle et la même ardeur.

Deux de ces organismes, l’Association pour la culture et l’expansion de la langue française et les Amitiés françaises, sont nés en Belgique, parce que c’est peut-être là que l’antique prééminence de la langue et de la pensée françaises était le plus gravement menacée.

En France même, on voyait moins clairement le péril. La bonne foi qu’on y a toujours mise dans les relations internationales, et le besoin de sympathie si puissant sur l’âme française faisaient qu’on ne voulait pas croire au changement d’orientation qui s’opérait dans l’esprit européen. Ce changement, d’ailleurs, s’était fait presque insensiblement, et le déclin de l’influence française, commencé au lendemain de la Révolution, avait subi des temps d’arrêt qui avaient pu entretenir de dangereuses illusions.

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Dans les années qui suivirent immédiatement la guerre de 1870, l’Europe, prévenue contre le second Empire, et assez indifférente à sa défaite, s’était cependant apitoyée sur les malheurs de la France. Malgré ce qu’il y a de pesant et d’incompréhensif au fond dans les études que Brandes publia en 1872 sur Renan, et en 1893 sur Taine, on y sent pour la France une certaine tendresse un peu dédaigneuse, qui répondait parfaitement au sentiment des pays du Nord, et, en général, de la société cosmopolite dont le célèbre critique danois était un des représentans. Le relèvement rapide de la nation, du reste, les succès de la politique coloniale de la jeune République rendirent bientôt à la France son prestige de grande Puissance, prestige qui, évidemment, ne nuit jamais au rayonnement spirituel d’un pays. Il ne venait alors encore à l’idée de personne qu’on pût remplacer le français par une autre langue dans la diplomatie ou les relations internationales. Le premier rang que la littérature française occupait depuis si longtemps dans la civilisation universelle ne paraissait pas compromis. Paris demeurait la capitale des idées, et l’on pouvait croire que la pensée française reprendrait automatiquement dans l’élite européenne sa prééminence traditionnelle.

Mais un observateur attentif qui eût été capable de ne pas se laisser influencer par le sentiment eût pu reconnaître dès lors ce qu’il y avait de précaire dans ce renouveau de prestige. Ce que l’Europe admirait dans la France au lendemain de la guerre, c’était précisément la blessure que la guerre lui avait faite, et tout ce qu’elle y avait laissé de malsain. C’était le pessimisme, l’esthétisme, le sentiment de la décadence, si puissans dans la littérature et dans la pensée française aux environs de 1880.

« La France est encore le siège de la culture la plus intellectuelle et la plus raffinée de l’Europe, écrivait Nietzsche en 1885 [2], mais il faut savoir découvrir cette France du goût. Ceux qui en font partie se tiennent bien cachés : ils sont peut-être en petit nombre, ces dépositaires du goût ; ce sont peut-être des hommes dont les jambes ne sont pas des plus solides, en partie des fatalistes, des mélancoliques, des malades, en partie des efféminés et des artificiels, de ceux qui ont l’amour-propre de se cacher. Une chose leur est commune à tous : ils se bouchent les oreilles devant la bêtise effrénée et la gueule bruyante du bourgeois démocratique… Ces hommes de goût ont encore autre chose qui leur est propre : la volonté de se défendre contre la germanisation de l’esprit, et une impossibilité plus grande encore d’y réussir. Peut-être, dans cette France de l’esprit qui est aussi la France du pessimisme, Schopenhauer est-il maintenant plus chez lui et plus à son aise qu’il ne l’a jamais été en Allemagne, pour ne point parler d’Henri Heine qui a déjà passé dans le sang des lyriques parisiens les plus fins et les plus précieux, ou de Hegel qui, par Taine, c’est-à-dire par le premier historien vivant, exerce une influence presque tyrannique. »

Il y a là quelques remarques fort justes. L’influence allemande sur l’esprit français, au lendemain de la guerre de 1870, qui pourrait la nier ? Elle n’était peut-être pas aussi profonde qu’on l’a dit, et que Nietzsche semble le croire. Mais il est incontestable que la science française, ou du moins certaines sciences françaises, avaient cru devoir se mettre à l’école de l’Allemagne. Toute une génération s’est grisée de métaphysique allemande, et il est parfaitement exact qu’à ce moment Hartmann, Schopenhauer, Hegel, Kant, eurent plus de disciples, sinon plus de lecteurs en France que dans leur pays. Mais ce qui est peut-être plus important dans l’observation de Nietzsche, c’est qu’il voit clairement et qu’il signale le fossé qui sépare l’intelligence française dans ses manifestations les plus raffinées, l’intellectualité, — pour employer un mot récent et un peu pédantesque, mais qui a fini par désigner quelque chose, — du sentiment populaire. Le sentiment populaire s’exprimait dans la poésie de Déroulède, dans le désir de la revanche, dans la haine irraisonnée de l’ennemi vainqueur, dans la revendication obstinée des provinces perdues ; l’intellectualité, dans ce « pessimisme hautain et plein de goût » qui faisait l’admiration de Nietzsche. La santé nationale, la raison profonde, nous voyons bien aujourd’hui que c’est Déroulède qui les représentait. Mais que d’amendes honorables n’a-t-on pas à lui faire ?

Ce pessimisme avait envahi la littérature française. Parnassienne ou symboliste, la poésie cherchait l’alibi du passé, de l’exotisme, de la légende et du rêve. Le roman réaliste ou naturaliste n’était tout entier qu’un long pamphlet contre la société, contre la vie. L’expression de la confiance en l’avenir, si par hasard elle se manifeste dans l’immense production littéraire, de ces quarante dernières années, on trouve bien vite quelques petites phrases désolées qui la corrigent : un doute, une restriction, l’empreinte du siècle. Les romanciers s’élevaient-ils au-dessus de la description des mœurs et de l’anecdote romanesque : ils dépeignaient le crépuscule des rois, la mort des aristocraties, la décrépitude charmante ou lamentable des anciennes familles et des anciennes mœurs, tandis que d’autres dénonçaient le mensonge de la démocratie ou le leurre des grandes espérances socialistes. Quant à la philosophie dominante, lorsqu’elle échappait au pessimisme germanique, c’était pour tomber dans un positivisme glacé ou dans un déterminisme démoralisant. Toute l’intelligence française semblait être obsédée de l’idée de la décadence. Décadence française ? Non pas : décadence universelle. Elle paraissait croire que le vieux monde allait s’écrouler, elle voyait très nettement ce qui disparaissait, elle ne voyait pas ce qui s’organisait. En vérité, rien ne montre mieux que les années que nous venons de vivre quelles sont les conséquences morales d’une défaite.

Or, c’est au travers de ce pessimisme que l’Europe admirait encore la France d’hier. Car toute la haute société de la fin du XIXe siècle et du commencement du XXe siècle semble se griser, elle aussi, de la volupté du déclin. Les progrès du socialisme et de la propagande anarchiste l’inquiètent tour à tour et la séduisent. A côté du réactionnaire désolé qui, par principe, n’attend rien de bon du lendemain, on y voit briller et s’agiter le type éternel du démagogue opulent qui se hâte de jouir de ce qu’il contribue à ruiner.

Nous sommes encore trop près de cette société pour la juger, et même pour la décrire : nous y avons trop longtemps vécu ; nous en avons partagé les inquiétudes et les goûts, mais nous n’en sentons pas moins la cassure que la guerre a mise entre ce monde si proche et déjà désuet et celui qui naîtra de la guerre.

Après le sursaut d’énergie qui a secoué tous les peuples menacés dans leur paisible demi-bonheur ou même dans leur existence, ils considéreront avec étonnement, pour peu qu’ils aient le courage de jeter un regard en arrière, ce moment qu’ils ont traversé et où ils trouvaient une douceur maladive à attendre une catastrophe qu’ils savaient certaine, mais qu’ils espéraient confusément pouvoir toujours remettre au lendemain. Ces phénomènes morbides, évidemment, étaient plus européens que français : on les constatait en Allemagne-Peut-être même, à tout prendre, est-ce en France qu’ils rencontraient la résistance des forces morales les plus profondes. Mais à cause de la liberté des institutions françaises, et parce que la France a toujours manqué d’hypocrisie, c’est dans ce pays qu’ils apparaissaient avec le plus d’éclat. C’est pourquoi tous les décadens de l’Europe en étaient venus à considérer la France comme leur véritable patrie. Cette société cosmopolite et faisandée avait d’autres salons d’hôtel : on la voyait vivre à Rome, à Venise, à Vienne, à Bruxelles, à Londres, même à Munich et à Berlin. Mais c’est à Paris qu’elle se prétendait le plus complètement chez elle. Elle recouvrait comme d’une écume brillante la vraie société parisienne, si solide, si traditionnelle en son fonds : elle s’y mêlait peu, mais peut-être serait-elle arrivée lentement à la corrompre. De toutes façons, elle avait voulu persuader au monde qu’elle était la véritable société parisienne, et peut-être même le croyait-elle sincèrement. C’est ce qui donnait l’illusion qu’il restait encore quelque chose de l’ancienne Europe française.

En réalité, l’Europe, dès ce moment, — on entend bien que je veux dire cette société cosmopolite qui, par-delà les patries, prétendait représenter le génie commun à tous les peuples, — était bien près d’accepter définitivement l’hégémonie allemande. Une conspiration universelle, si méthodiquement menée qu’elle semble avoir obéi à une seule volonté directrice, était sur le point de réussir, et, couronnant l’obscur travail poursuivi depuis si longtemps, de substituer l’esprit autoritaire et brutal de l’Allemagne moderne à la culture diverse et variée, à l’efflorescence de laquelle la France avait présidé.

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Car ce fut une véritable conspiration. Peut-être est-ce en Belgique qu’on était le mieux placé pour en suivre les progrès. Nulle part l’Allemagne n’a déployé plus d’efforts pour convertir à son idéal les classes cultivées et les milieux influens, et dans la tranquille impudence avec laquelle le gouvernement de Berlin envoya son ultimatum au roi Albert, je crois qu’il faut reconnaître aujourd’hui la conviction où il était que le pays était à demi gagné. Il croyait que la Belgique, facilement résignée à accepter l’injurieuse protection de l’Allemagne protesterait pour la forme et, fort heureuse d’échapper à la tourmente, assisterait en spectatrice désintéressée à l’écrasement de la France. Tout au plus attendait-il un simulacre de résistance et, dans la férocité avec laquelle les populations belges furent traitées par l’armée d’invasion, on distingue aisément l’intention de châtier, ce que les journaux germaniques osèrent appeler une trahison. Dans son infatuation, dans sa conviction que personne ne résiste à l’étalage de la force, il avait compté sans la loyauté du Roi, sans l’honnêteté foncière de la nation et du gouvernement belge, sans la sympathie de race qui unit les populations wallonnes à la France, sans le sentiment de reconnaissance et d’admiration qu’éprouve la classe moyenne, tant en Flandre qu’en Wallonie, pour le pays à qui elle doit toute sa pensée. Quand on constate cette lourde erreur que l’Allemagne ne pourra jamais réparer, on insiste généralement sur le manque de psychologie et d’esprit de finesse dont elle témoigne. Mais si l’on se souvient de ce qu’avait été la propagande allemande en Belgique, on s’explique que des politiques étroitement réalistes comme ceux de Berlin aient pu s’y tromper.

Cette propagande a revêtu les aspects les plus divers, elle s’est adressée à tous les partis, à tous les mondes. Elle a su profiter des intérêts, des sentimens, des passions politiques et même de la vanité littéraire. Tandis qu’à Anvers, principale étape des grandes lignes de navigation de Brème et de Hambourg, la colonie allemande, riche, puissante, considérée, unie, faisait valoir très adroitement les profits que la ville et son commerce retiraient de leurs relations avec les districts industriels de la Ruhr et de la Westphalie, les écrivains pangermanistes s’efforçaient, par des flatteries et des cajoleries incessantes, d’attirer à leur cause les nationalistes flamands. Les hommes influens du « Centre, » qui, depuis l’époque du Kulturkampf, — où l’on vit tant de congrégations allemandes trouver asile en Belgique, — entretenaient avec le parti catholique belge des relations étroites, ne manquaient pas de profiter des méfiances assez compréhensibles que l’on y éprouvait à l’égard de la France radicale et anticléricale ; les socialistes, sous prétexte d’orthodoxie marxiste, s’efforçaient d’imposer au parti ouvrier belge les méthodes et les directions de la Sozialdemokratie. Selon le monde auquel la propagande s’adressait, elle usait de thèses différentes, mais qui, toutes, concouraient au même but. S’agissait-il de conquérir l’aristocratie catholique et conservatrice ? Elle opposait l’Allemagne féodale et religieuse à la France impie et démagogique. Comme elle savait exploiter les argumens passionnés de toute la presse d’opposition, tant de droite que de gauche auprès d’un public assez rapproché de Paris pour s’intéresser à ses scandales, trop éloigné pour remettre les choses au point et pour distinguer tout ce que cette agitation politique avait de superficiel ! Que de fois, dans les années qui ont précédé immédiatement la guerre, n’ai-je pas entendu des gens, parfois bien intentionnés, prendre texte de ce théâtre brutal, de cette littérature insensée qui, sous couleur de faire la critique des mœurs, semblaient prendre plaisir à calomnier la famille française et la société française tout entière, et faire un sombre tableau de l’irrémédiable décadence de ce pays ? Le classique admirateur des temps accomplis trouvait là tant de thèmes commodes où exercer son éloquence de fin de dîner ! Il ne distinguait pas la France laborieuse, la France des profondeurs, la France éternelle, de cette petite société trop brillante et trop bruyante qui, sans la moindre hypocrisie, amusait le monde de ses fantaisies, et comme il ne connaissait pas les scandales de Berlin auxquels personne ne s’est jamais intéressé, sa diatribe, même quand tel n’était pas son dessein, contribuait à desservir la France au profit de l’Allemagne.

Auprès de la bourgeoisie libérale, les propagandistes du germanisme tenaient un autre langage. Ici, c’est de la Franco conservatrice et nationaliste qu’il fallait entretenir la méfiance. On soulignait le danger que présentait pour l’Europe le « parti de la revanche, » le « parti colonial, » et cette alliance russe, qui unissait la République au « tsarisme menaçant ; » on reprochait à la France de faire une politique d’aventure, alors que l’Allemagne, grande Puissance prudente et modérée, ne faisait que réclamer la place qui revenait à sa population croissante et à sa puissante industrie.

Assurément, ces thèses trouvaient aussi des contradicteurs clairvoyans, car ce n’est pas en vain qu’un pays comme la Belgique a reçu de France les principaux élémens de sa formation morale. Mais, d’année en année, on voyait l’aveugle admiration de la force allemande, de la méthode allemande, se développer et grandir. Le monde universitaire se germanisait de plus en plus. Alors qu’il y a trente ou quarante ans, il était de mode qu’un jeune Belge se destinant à la carrière scientifique, ou simplement aux professions libérales, allât terminer ses études à Paris, on en était venu à croire qu’un savant, se spécialisât-il dans la biologie, l’histoire ou la philologie, devait absolument passer quelques années dans les Universités d’outre-Rhin. En dépit des protestations de quelques esprits supérieurs qui avaient conservé le culte de la liberté et de l’honnêteté scientifique française, l’organisation allemande avait positivement ébloui les universitaires belges, en qui les excellentissimes docteurs de Bonn, d’Iéna ou de Berlin voulaient bien reconnaître des disciples méritans. Il n’est pas jusqu’aux gens de lettres dont Paris avait fait la gloire que l’Allemagne n’ait essayé de s’attirer. Ne représentait-on pas Maeterlinck comme un penseur germanique ? Ne voulait-on pas voir, dans Verhaeren, un poète qui avait transposé en français les « dons spécifiques du lyrisme allemand ? »

La brutale agression de 1914 a suffi à détruire en un instant tout ce travail souterrain, à dissiper tous ces miasmes, à éclairer la pensée, la science, la littérature belges sur leurs affinités traditionnelles. Mais l’équivoque avait été créée, et il est évident qu’avant la guerre, l’Allemagne avait gagné beaucoup de terrain dans ce pays qui fut toujours, et qui ne peut être qu’une province intellectuelle de la France. On imagine quelles positions elle avait pu acquérir dans des pays où l’on ne parlait pas notre langue.

* * *

Je me suis étendu sur la propagande allemande en Belgique, parce que c’est là que je l’ai vue à l’œuvre, mais elle n’a été ni moins intense, ni moins patiente, ni moins habile dans les autres pays de l’Europe. Et partout, c’est principalement à ces classes dirigeantes, plus ou moins touchées par le cosmopolitisme, qu’elle s’adressait. A la haute société européenne, lassée, énervée, inquiète du lendemain, incapable de choisir entre une liberté de mœurs et d’esprit dont elle jouissait, et un traditionalisme dont elle regrettait les solides barrières, elle offrait avec une tranquille assurance le secours d’une grande force conservatrice et de la seule organisation vigoureuse de l’Etat qu’il y eût encore dans le monde. Et la haute société européenne en était venue à se demander si ce n’était pas là le salut. Assez fins pour comprendre ce que l’acceptation de l’hégémonie allemande eût comporté de sacrifices, ces cosmopolites ne faisaient que se résigner à subir la grandeur germanique, mais ils s’y résignaient. Leur admiration pour la culture allemande, pour la force allemande, pouvait se concilier d’ailleurs dans leur esprit avec les sympathies qu’ils gardaient à la France. Dans l’Europe de demain, ils assignaient à ce pays le rôle d’un vaste casino où tous les heureux du monde fussent venus jouir de la douceur du ciel et du charme incomparable d’une vieille civilisation désabusée et décadente, mais où l’administrateur et l’industriel allemand eussent mis de l’ordre, leur ordre à eux. Les Autrichiens, notamment, — et nulle société en Europe n’avait l’esprit plus cosmopolite que la société viennoise, — s’étonnaient de ce que la France n’acceptât pas de bonne grâce cette situation. Ne s’y étaient-ils pas résignés eux-mêmes ?

« Que voulez-vous ? disaient-ils. Nous sommes un peuple léger, insouciant, voluptueux, nous avons besoin d’un tuteur : nous acceptons la tutelle allemande. Pourquoi n’y consentiriez- » vous pas aussi ? Une nation intelligente doit oublier ses rancunes, ses blessures d’amour-propre. L’Allemagne organisera le monde moderne, comme Rome a organisé le monde antique. Elle admettrait très bien que Paris reprit le rôle d’Athènes. Les pangermanistes les plus déterminés consentent aux Français une certaine supériorité dans ce qu’ils appellent la culture des sens : l’art, la mode, l’organisation du plaisir. Que la France se résigne : on lui laissera cultiver son jardin, et corriger, par sa douceur et son raffinement, ce que la civilisation germanique comporte encore de rudesse barbare. » Je n’ai pas besoin d’insister sur ce qu’il y avait d’injurieux dans ces conseils de renoncement. Pour un peuple fier, imaginatif et sensible comme le peuple français, renoncer à son rang, consentir à vivre dans la dépendance d’un autre peuple, c’est accepter sa déchéance et préparer sa désagrégation. L’instinct national, sur ce point, ne s’est jamais trompé. Mais cette attitude d’acceptation, considérée même en dehors du point de vue français, manquait essentiellement de clairvoyance. Ces comparaisons du monde antique et du monde moderne sont toutes relatives. L’Allemagne n’est pas Rome, et sa situation à l’égard du reste de l’Europe n’a rien de comparable à celle qu’occupait la grande République antique au regard des sociétés à demi barbares ou en pleine décomposition qu’elle eut à combattre ou à subjuguer. La guerre a mis en une éclatante lumière certains traits de l’âme allemande qui lui interdisent à jamais cette hégémonie intellectuelle et morale qu’elle ambitionna, mais un analyste attentif eût pu les discerner bien avant cette définitive épreuve. Les massacres de Belgique et de Lorraine, le bombardement de la cathédrale de Reims, les attaques de zeppelins contre Londres et contre Paris, les agressions des sous-marins contre les paquebots chargés de passagers, les manœuvres d’une diplomatie qui cherche à corriger sa maladresse et sa brutalité par sa mauvaise foi, cette fameuse protestation des intellectuels, par lesquels les représentans les plus autorisés de l’intelligence allemande ont, en somme, donné leur blanc-seing à des généraux qui ont voulu se faire une arme de la terreur, ont éclairé les esprits les plus prévenus en faveur du germanisme sur la grossièreté foncière de ce peuple dont l’évolution morale semble s’être faite à l’inverse de son progrès matériel. Mais cette grossièreté, cette brutalité, cette mauvaise foi, et surtout ce pédantisme inhumain, au moyen duquel on justifie philosophiquement tant de crimes, ce n’est pas la guerre qui les a créés. Tout cela découle d’une même source, cette théorie prussienne de l’Etat que, par-delà le christianisme, on peut faire remonter, non à la splendeur romaine, mais à la décadence romaine. Tout cela découlé de cette culture d’Etat inventée par la Prusse et qui n’est, en réalité, que la domestication de l’esprit par l’Etat.

Nous avons vu tout à coup, avec une surprise qui donne la preuve de notre bonne foi, tout un grand peuple, depuis ses hommes d’étude, ses jurisconsultes, jusqu’au dernier de ses paysans, approuver, sans un mot de regret ni de protestation, l’extraordinaire doctrine professée par M. de Bethmann-Hollweg en plein Parlement : « Nécessité ne connaît pas de loi, » et cela nous a donné la mesure du péril que courait la civilisation tout entière. Mais si nous avions suivi de près cette immense littérature pangermaniste à laquelle nous n’osions pas attacher d’importance, nous n’aurions pas éprouvé de surprise. La guerre, la guerre telle qu’elle a été faite, avec tout ce qu’elle comporte d’horreur et de férocité, était dans la logique du développement de l’Allemagne, telle que la Prusse l’a créée. On n’arrête pas, dans ses appétits de conquête, un peuple qu’on a grisé d’orgueil, et si, parmi nos « bons Européens, » il y avait eu quelques-uns de ces hommes au regard clair, à la tête bien faite, comme l’Europe française du XVIIIe siècle en comptait tant, ils auraient compris que, du jour où l’Allemagne s’est donnée à l’impérialisme prussien, elle a renoncé à son développement intellectuel dans le sens européen.

Il semble qu’ils le comprennent aujourd’hui. Peut-être voient-ils enfin que la victoire de l’Allemagne serait incontestablement la mort de cette culture nuancée, diverse, inquiète, un peu anarchique, qui est la fleur fragile et charmante de l’esprit européen.

Une lettre qu’on me communique tend à le faire croire. Le sang de plusieurs races coule dans les veines de celui qui l’a écrite, et qui appartient à l’une des petites nationalités qui, jusqu’à présent, ont pu se tenir à l’écart de la tourmente :

« Je ne sais, dit-il, quel est au juste l’état d’esprit en France. Mais ici (à Lugano), nous vivons dans une atmosphère de tristesse et d’inquiétude dont vous ne pouvez vous faire une idée. Comment tout cela finira-t-il ? Que restera-t-il de notre vieille Europe, après ce terrible bouleversement ? Vous savez que personne au monde n’était plus que moi détaché du préjugé des patries. Je n’en ai point, parce que je les ai toutes, je suis le type de ce qu’un écrivain de chez vous appelle quelque part « un métis en formation désordonnée. » Je croyais que, dans ce siècle des trains de luxe, on pouvait se contenter d’être « le bon Européen, » dont parle Stendhal. Mais il n’y a plus guère de bons Européens au monde, et les gens de mon espèce se sentent terriblement isolés. Je ne vois autour de moi que des ennemis furieux entre lesquels il faut choisir. Bien que j’y aie une partie de mes origines, je n’ai jamais beaucoup aimé l’Allemagne. Depuis quelques années surtout, le nationalisme agressif et pédantesque des jeunes Allemands m’avait paru insupportable. C’est un pays où l’on ne respirait pas à l’aise, et où, sur certaines questions, la liberté d’esprit était considérée comme un vice.

« Mais j’y avais des amis et des parens. Je ne peux plus les voir, ni même leur écrire. On dirait qu’ils obéissent tous au mot d’ordre de je ne sais quel bureau de la propagande, et je n’en connais pas un qui ne répète plus ou moins exactement dans ses lettres les phrases du fameux manifeste des intellectuels. Si je trouve un peu plus de modération chez les Français et les Anglais de mes relations, je les sens à ce point obsédés par l’idée de la guerre qu’ils sont prêts à tout sacrifier à la haine de l’ennemi. Dans cette petite ville paisible et charmante, où j’ai passé naguère de délicieuses saisons d’insouciance et de flânerie, il est devenu impossible d’avoir une conversation : il y a des hôtels austro-allemands, où l’on ne peut parler le français sans voir se lever de dessus toutes les tables des visages soupçonneux, et des hôtels « des Alliés, » où l’on ne peut lire une revue allemande sans se sentir entouré de l’hostilité générale. Sans l’excellente institution des petites tables, je crois que les habitués cosmopolites de la pension où j’habite en viendraient aux mains à chaque repas. Et, en dehors de ces furieux, il n’y a que quelques épaves comme moi, qui, se sentant tout à fait inactuelles, en sont réduites à gémir sur le malheur des temps. Que deviendrons-nous après la guerre, nous, les sans-patrie, nous qui ne pouvons pas choisir ?

« Jusqu’à ces derniers temps, je l’avoue, j’ai cru, sans la désirer, à la victoire de l’Allemagne, j’ai cru à la possibilité de vivre dans une Europe allemande. Je n’y crois plus. L’Allemagne a semé trop de haines. Victorieuse, elle devrait imposer au monde un régime de fer que les peuples ne supporteraient pas : tout ce qu’il y a de vivant et d’actif en Europe ne songerait qu’à la révolte. Les nations indépendantes en seraient réduites à imiter le militarisme prussien, et celles à qui l’Allemagne aurait imposé son alliance, c’est-à-dire sa vassalité, vivraient dans une atmosphère de haine et de lâcheté complètement irrespirable pour d’anciens civilisés. Ce qui finit, finit tout à fait, et quand je songe à ce que nous serons après la guerre, je me rappelle ce que disait Talleyrand vieilli : « Ceux qui n’ont pas vécu dans les dernières années qui précédèrent la Révolution ne sauront jamais ce que c’est que le plaisir de vivre. » Nous serons ceux qui ont connu le plaisir de vivre avant la guerre. Ces jolis printemps de Paris, où tout ce que l’Europe compte d’artistes et de délicats venait se griser de danse et de musique russes, ne reviendront plus. Il faut s’y résigner. Mais maintenant, tous mes vœux vous accompagnent. En dépit de la démocratie que je n’aime pas, je vois bien que c’est la France seule qui peut organiser une Europe où il soit possible à un civilisé de vivre… » Il ne faut pas s’attarder à ce qu’il y a de douloureux dans cette lettre : nous n’avons plus beaucoup de pitié disponible pour les chagrins des neutres. Mais il est précieux de constater que des cosmopolites de cette espèce reviennent à une vue claire des choses.

La civilisation européenne est un équilibre qu’on ne peut fausser sans le ruiner tout entier.

« Ce que n’ont pu Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon Ier, disait Renan dans la conférence célèbre où il se demandait : « Qu’est-ce qu’une nation ? » personne probablement ne le pourra dans l’avenir. L’établissement d’un nouvel empire romain, ou d’un nouvel empire de Charlemagne, est devenu une impossibilité. La division de l’Europe est trop grande pour qu’une tentative de domination universelle ne provoque pas très vite une coalition qui fasse rentrer la nation ambitieuse dans ses bornes naturelles ; une sorte d’équilibre est établi pour longtemps. La France, l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie seront encore, dans des centaines d’années, malgré les aventures qu’elles auront courues, des individualités historiques, les pièces essentielles d’un damier dont les cases varient sans cesse, mais ne se confondent jamais tout à fait. »

Ces idées si nettes et si raisonnables avaient été un instant comme recouvertes d’un réseau de subtilités pédantes par-là propagande allemande. La guerre les a remises en pleine lumière, et l’Europe, qui les a jadis défendues contre la France, commence enfin à distinguer que c’est la France qui en est la véritable gardienne, et à voir clairement que la victoire des Alliés rendrait seule possible la reprise de la vie internationale. Je crois qu’elle ne fait plus difficulté d’admettre que la culture française doit y reprendre son rang, le premier rang. Non pas que l’Angleterre, la Russie, l’Italie, qui auront la plus large part dans l’établissement du nouveau statut des nations, n’aient pas à jouer un grand rôle dans le développement de l’esprit européen ; mais, pour brillante qu’elle soit, la culture de ces grands pays n’aura jamais le caractère d’universalité de la culture française : elle ne saurait se superposer à la civilisation nationale des petits pays. La pensée slave, a qui nous devons tant de découvertes dans le domaine psychologique, est trop lointaine ; l’esprit anglais, dont la qualité fondamentale est de s’appliquer immédiatement au réel par une sorte d’intuition mystique, envisage surtout, dans le domaine social et moral, la réalité britannique. On chercherait en vain en Italie cette unité intellectuelle et cette puissance de rayonnement que la France doit à son antique rationalisme. Toutes ces civilisations ont leur place dans l’esprit européen, mais la civilisation française seule peut les concilier, y choisir ce qu’elles contiennent d’universel. Si l’esprit européen subsiste après la guerre, c’est au sacrifice de la France que nous le devrons, et, quand bien même il ne faudrait compter en aucune manière sur la reconnaissance des peuples, le rôle magnifique et douloureux qu’elle a joué dans le grand drame lui assurera une situation morale incomparable. L’altitude de la nation, au plus fort de la crise, a émerveillé le monde : on a compris que par-delà les contradictions d’une société qui, depuis un siècle, cherche à concilier les exigences d’une démocratie encore à demi inorganique et le lourd et splendide héritage d’une civilisation aristocratique, l’équilibre français se maintient. Il n’a perdu aucune des qualités qui lui ont valu jadis un empire universel sur les esprits ; on dirait au contraire qu’elles ont acquis un éclat nouveau. Nous ne verrons jamais l’Europe allemande ; s’il y a quelque logique dans le développement de la civilisation, nous reverrons l’Europe française.

DUMONT-WlLDEN.

  • [1] Traduction de M. Henri Albert.
  • [2] Traduction de M. Henri Albert.

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