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Regards sur la france (collectif 2007 / Extraits)

regards sur la France (recto)

Présentation de l’éditeur

LA FRANCE traverse une véritable crise existentielle. Un désarroi bien réel, derrière les alarmistes théories du déclin, rend nécessaire l’établissement d’un bilan de santé de la France d’aujourd’hui en échappant au double écueil de l’arrogance et de l’auto-flagellation. Des personnalités des quatre coins du monde – anciens chefs d’État, politologues, économistes, patrons d’entreprises multinationales, écrivains, intellectuels, historiens, experts, tous réputés pour leur franchise et leur regard incisif – se sont efforcées de disséquer amicalement, mais avec objectivité et sans complaisance, les forces, faiblesses, atouts, blocages et opportunités de notre pays au début du XXIe siècle. Le rôle de la France dans le monde, les cartes maîtresses et les mauvais points de l’économie française, les intellectuels, l’école, l’université, l’édition, l’administration, la santé, le rapport à l’argent, la laïcité, les communautarismes, le droit français : tous ces sujets sont passés au crible sans langue de bois, sans concessions. De ces Regards sur la France ressort un tableau contrasté, d’autant plus passionnant qu’il est dressé à distance, hors du débat franco-français.

Les directeurs d’ouvrage

Karim Émile Bitar est né le 25 septembre 1972. Il est ancien élève de l’Ena (promotion Cyrano de Bergerac, 1997-1999) et diplômé de l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris. Il a également suivi des études de droit, d’économie, de relations internationales et d’histoire à la Sorbonne et aux universités McGill et Harvard. Il a été pendant 4 ans, chargé de mission pour le développement, la stratégie et les affaires extérieures du Groupe Canal + (Vivendi Universal). Aujourd’hui consultant en stratégie et en communication, il est aussi directeur de la rédaction de L’Ena hors les murs, la revue mensuelle des anciens élèves de l’Ena. Il est libanais, français  et canadien.

Robert Fadel est né le 12 janvier 1970. Il est ancien élève de l’Ena (promotion René Char 1993-1995) et diplômé de l’IEP de Paris. Il a été pendant 6 ans consultant en stratégie au sein du Monitor Consulting Group, à Boston et à Paris. Il est aujourd’hui directeur général d’un groupe de grande distribution basé à Beyrouth. Il est également ancien président de la Confédération des associations d’anciens élèves de l’Ena, qui regroupe l’ensemble des associations d’anciens élèves de l’Ena dans le monde. Il est libanais et français


EXTRAITS


Theodore Zeldin

Theodore Zeldin, britannique, professeur à Oxford et doyen de St. Antony’s College (Institut de recherches internationales), il est actuellement fellow, poste qui lui permet de se consacrer à la recherche. On lui doit une série de travaux sur le Second Empire, et surtout une Histoire des passions françaises 1848-1945, synthèse de 2000 pages sur la civilisation française (Payot, 2003). Il a également écrit Les Français (Seuil, 1983), Les Françaises et l’Histoire intime de l’Humanité (Fayard, 1994) ainsi que De la conversation (Fayard, 1999), qui rassemble une série de conférences à la BBC

« Aux Etats-Unis, lorsque vous devenez américain, vous repartez de zéro, vous créez une vie dans laquelle vous voulez devenir un Américain et construire votre propre bonheur personnel et individuel. Tandis que l’originalité de la France vient du fait qu’on y cherche à construire un style de vie qui pourrait être valable pour l’humanité tout entière. La différence entre les deux n’est pas absolue, parce que les Américains se posent eux aussi en modèle universel, mais il n’en reste pas moins que la Déclaration des droits de l’homme de 1789 s’adressait à toute l’humanité, tandis que la Constitution américaine concernait essentiellement les Américains et que l’habeas corpus a été inventé par les Anglais pour leur usage à eux »[1].


Edward Said
Edward Said

Edward Said, décédé le 24 septembre 2003, quelques semaines après avoir contribué à cet ouvrage, était considéré comme l’un des plus brillants intellectuels américains. Né le 1er novembre 1935 à Jérusalem en Palestine, titulaire d’un BA de Princeton et d’un PhD de Harvard, il a été, de 1963 à son décès, professeur de Littérature anglaise et comparée à l’Université Columbia de New York. Critique littéraire et musical, penseur, théoricien laïc et humaniste, il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages dont plusieurs ont été traduits en français, notamment D’Oslo à L’Irak (Fayard, 2005), Culture et résistance (Fayard, 2004), Des Intellectuels et du pouvoir (Le Seuil, 1996), L’Orientalisme (Le Seuil, 1997), Entre guerre et paix (Arléa, 1997), Culture et Impérialisme (Fayard, 2000). Traduit en 37 langues, son ouvrage L’Orientalisme est considéré comme le texte fondateur des études postcoloniales.

« Lorsque, aux Etats-Unis, on essaie de s’intéresser à l’histoire de la dissidence, à l’histoire de l’opposition aux préjugés, au combat pour l’universalisme, le premier courant auquel on se réfère est celui de la France des Lumières. Il y avait, bien sûr, beaucoup de contradictions. Les contradictions apparaissent par exemple avec Voltaire, qui est un symbole des Lumières bien qu’ayant été antisémite, et prêchait la laïcité tout en faisant des accommodements avec le Pape. Mais, malgré tout cela, ce qui reste de l’œuvre de Voltaire, c’est quand même le combat pour l’universalisme et la justice. Je pense qu’il s’agit là d’un combat de tous les instants. Mais, ce qu’il y a de formidable et de fascinant en France, c’est que, face à la tradition du racisme, du provincialisme, des esprits étriqués, face à cela, vous trouvez aussi un extraordinaire courant de tolérance  et de grandeur, une rhétorique de justice et de liberté qui peut produire par exemple quelqu’un comme Toussaint Louverture. Car Toussaint Louverture était d’une certaine façon un magnifique produit de la culture française. Celui qui était au départ un esclave noir a lu la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, a lu les œuvres de Mirabeau, a été influencé et imprégné par toutes les idées des Lumières et s’est alors soulevé et a combattu l’esclavage à Haïti. Il l’a fait en tant qu’être humain et non pas en tant que Noir. Ce fut la première révolution d’esclaves qui a réussi dans les temps modernes ».[2]


Tony Judt
Tony Judt

Tony Judt, historien britannique, a obtenu son PhD de l’Université de Cambridge en 1972. Après avoir enseigné à Oxford et Berkeley, il est aujourd’hui Erich Maria Remarque Professor in European Studies à New York University et directeur du Remarque Institute. Auteur, notamment de Postwar, A History of Europe since 1945 (Penguin Press, 2006), The Politics of Retribution in Europe: World War Two and its aftermath (Princeton University Press, 2000), The Burden of Responsibility: Blum, Camus, Aron and the French Twentieth Century (University of Chicago Press, 1998), Marxism and the French Left: studies in labor and politics in France, 1830-1981 (Oxford University Press, 1986), Le Marxisme et la gauche française (Hachette, 1987), Past imperfect: French intellectuals, 1944-1956, (University of California Press, 1992), (Un Passé imparfait, les intellectuels français, Fayard, 1992).

« Depuis le XVIIIe siècle, la France est vraiment une nation universelle. La langue française a longtemps été la langue universelle, et elle l’est restée jusqu’à récemment. Ma génération en a été témoin. Dans les années 1920, à Oxford, on en était arrivé à un point où, lorsqu’un étudiant souhaitait étudier les langues étrangères, il ne pouvait pas étudier le français, car on tenait pour acquis qu’un gentleman parlait déjà le français avant d’entrer à l’université ».[3]

[…]

« Je pense que les divisions politiques sont beaucoup plus enracinées en France qu’elles ne le sont ailleurs. L’une des raisons, c’est, bien sûr, que la Révolution de 1789 a eu lieu en France. Alors que, dans d’autres pays, il peut parfois apparaître que le clivage droite/gauche est un élément importé qui vient se greffer sur des problèmes politiques locaux, en France, il est au centre de la vie politique. La vie politique européenne moderne a été inventée par la Révolution française, et les conséquences de cette « invention » sont beaucoup plus visibles en France qu’ailleurs. »[4]


Carlos Fuentes
Carlos Fuentes

Carlos Fuentes, est né en 1928. Il est écrivain, ancien ambassadeur du Mexique à Paris et enseignant dans plusieurs grandes universités américaines. La publication, en 1962, de La Mort d’Artemio Cruz fait de lui l’une des figures de proue de la littérature latino-américaine. Parmi ses nombreux ouvrages, on peut également citer Le Siège de l’Aigle (Gallimard, 2006), Contre Bush (Gallimard, 2005), Ce que je crois (Grasset, 2003), L’instinct d’Inez (Gallimard, 2003), Les Années de Laura Diaz (Gallimard, 2001), Diane ou la chasseresse solitaire (Gallimard, 1999). Couronné en 1984 par le Prix national de littérature du Mexique, Carlos Fuentes a reçu le Prix Cervantès en 1987, le prix du Prince des Asturies en 1994, le Grand Prix Metropolis Bleu pour l’ensemble de son œuvre en 2005, et de nombreuses autres décorations

« En Espagne et en Amérique latine, l’insulte culturelle qui était fréquente au XIXe siècle était : vous êtes un afrancesado (francisé). La France était au XVIIIe et XIXe un empire culturel, et aussi l’empire de la mode. Et certaines coutumes françaises s’imposaient aux natifs de l’Amérique latine.[5]

[…]

« Je pense que la France est elle aussi un grand pays catholique. Elle l’est restée, même si la religion joue un rôle moins prégnant. Ce que la France a apporté de fondamental, c’est la dissociation entre la citoyenneté et la confession. Chacun doit pouvoir croire ou ne pas croire, pratiquer sa religion librement. Mais la démocratie ne peut être fondée que sur la citoyenneté »[6]

[…]

« Je voudrais juste dire que j’aime énormément la France, que c’est un grand bonheur et un grand privilège que de connaître la France et la culture française. Il faut que la France se souvienne toujours qu’elle est une Lumière pour les autres pays et qu’elle agisse en conséquence, en faveur de la justice et du droit international »[7]


Henri Vivier, belge, né en 1962, est ancien élève de l’IEP de Paris et titulaire d’un DEA de Droit public à Paris II Assas-Panthéon. Cadre d’entreprise, il est également collaborateur de presse et l’auteur d’un ouvrage sur les familles ducales et princières de Belgique, Princes en Belgique (avec Hervé Gérard, Versant Sud, 2003).

« Mais d’où vient cette assurance, cette superbe, cette attitude altière et flamboyante des Français, qui leur permet, non seulement de donner des leçons aux autres, mais aussi de s’octroyer à eux-mêmes exceptions et dispenses ?

C’est qu’à leur manière, les Français sont des « élus ». Ils sont, d’ailleurs, le seul Peuple de l’Alliance dont puisse s’enorgueillir le continent européen : à propos des engagements contractés par Clovis en l’an de grâce 496, les théoriciens n’ont-ils pas été jusqu’à évoquer la notion de Gesta Dei per Francos, la « geste » de Dieu à travers les Francs ? Bien sûr, il n’entre pas dans le champ de cet article de déterminer si la « Fille aînée de l’Eglise » a tenu ou non toutes ses promesses de fidélité…

Qu’il soit simplement permis d’évoquer cette extraordinaire puissance de rayonnement de la France sur le continent européen, à travers les siècles. Car la France représente une aire géographique particulière, une région mythique à l’échelle d’un continent : ni plus ni moins que l’Olympe de l’Europe !

Et pour une fois, ce ne sont pas les Français qui le disent, mais leurs voisins immédiats. Dans les pays de culture germanique, l’on envie toujours cet inimitable art de vivre si caractéristique de la doulce France. Un raffinement porté à un degré de civilisation tel qu’il en devient proprement divin…Oui, c’est bien en France que le Très-Haut a élu domicile ! Depuis plus de trois siècles, dans les principautés allemandes comme dans les cantons suisses et les provinces belges, l’idéal absolu du bonheur terrestre est contenu tout entier dans ce proverbe allemand et flamand :

                Leben wie Gott in Frankreich

                Leven als God in Frankrijk

                Vivre comme Dieu en France[8]


Vaclav Havel
Vaclav Havel

Vaclav Havel, ancien président de la République Tchèque, est né le 5 octobre 1936 à Prague. Il est considéré comme l’une des figures de proue du Printemps de Prague (1968). Il a joué un rôle central durant la Révolution de velours, en 1989, qui mit fin au régime communiste. Auteur dramatique, il contribua, en 1977, à fonder la Charte 77, une organisation de défense des droits de l’homme en Tchécoslovaquie. Entre 1979 et 1983, il fut emprisonné à maintes reprises pour ses idées. Récipiendaire de plusieurs décorations de l’État ainsi que de plusieurs honneurs internationaux pour ses ouvrages littéraires, pour ses efforts maintenus au service de ses concitoyens, pour ses opinions ainsi que pour sa position face au non-respect des droits de l’homme dans son pays.

Affinité spirituelle

L’Institut français de Prague est une institution qui, pour nous autres Tchèques, est loin de se présenter comme un simple établissement culturel et éducatif parmi d’autres. Force est de constater – sans emphase – que nulle autre institution étrangère n’a joui sur notre territoire, depuis 1918, d’un semblable prestige, d’une même autorité. Parmi mes concitoyens, et j’entends par là surtout parmi les membres de la génération de l’entre-deux-guerres, nombreux sont ceux pour lesquels cet institut est devenu la figure emblématique de la richesse des liens franco-tchèques.

Cette remarquable affinité spirituelle de nos deux peuples ne date pas cependant que de al naissance de la République tchécoslovaque, bien que cet événement l’ait fortement encouragée, mais elle est beaucoup plus ancienne. Sans vouloir remonter dans l’histoire lointaine, riche elle aussi en illustrations éloquentes – telle l’orientation française du roi Charles IV, « père de la patrie », revenons plutôt sur quelques pages de cette histoire ayant conduit à l’indépendance moderne de l’Etat tchèque.

L’influence des idéaux de la Révolution française

Les idéaux civiques de la grande Révolution française devinrent très tôt l’un des germes intellectuels du processus que nous avons l’habitude d’appeler notre Renaissance nationale. Au milieu du XIXe siècle, le peuple tchèque, à la recherche d’alliés susceptibles de l’aider à s’affranchir de l’influence allemande, se tourna tout naturellement vers la nation inspiratrice des principes de liberté, d’égalité et de fraternité qui, tout comme nous, était menacée par la politique d’hégémonie allemande de l’époque, et qui apparaissait comme une forte source d’inspiration dans le domaine de la culture.

A l’époque, en 1886, fut fondée à Prague la première section de l’Alliance française en Europe centrale et orientale, précurseur de l’Institut français. Elle rassembla assez rapidement les nombreux représentants de l’élite francophile et patriote tchèque et c’est grâce à cette institution que l’enseignement du français, les publications de littérature française, le répertoire français dans les théâtres tchèques et les contacts intellectuels avec la France en général purent se répandre à une vitesse prodigieuse dans les pays de la couronne de Bohême.

France-Tchécoslovaquie : « une union toute naturelle » selon Ernest Denis, un Français qui fut l’un des guides intellectuels de la nation tchèque.

Des personnages hors du commun eurent la mission, de part et d’autre, de promouvoir les relations tchécoslovaco-françaises qui, progressivement, imprégnèrent tous les domaines de l’activité humaine. Un nom est connu de tous : celui d’Ernest Denis. Masaryk le désignait comme l’homme « ayant été admis, lui, français, dans l’aréopage des guides intellectuels de la nation ». En sa qualité d’historien, il s’était pris de passion pour la langue et la littérature tchèque. Au cours de la Première Guerre mondiale, il collabora efficacement avec le Conseil national tchèque dirigé par Mazaryk. L’engagement de la France en faveur de la création d’une Tchécoslovaquie indépendante lui dut aussi beaucoup, ce qui valut à la France l’admiration et l’amour de mes compatriotes.

L’activité d’Ernest Denis était fondée sur sa conviction exprimée au début du XXe siècle, en 1908, selon laquelle « l’union de la Bohême et de la France est toute naturelle », car « c’est bien une union qui puise sa source dans l’histoire et l’âme des deux peuples ». Il fonda l’Institut d’études slaves à la Sorbonne et, dès octobre 1920, inaugura officiellement à Prague les activités de l’Institut français. Peu après la mort d’Ernest Denis, cet institut prit, à juste titre, son nom.

Echanges culturels

Les années de l’entre-deux-guerres constituent l’âge d’or des relations bilatérales, et l’Institut français de Prague joua un rôle irremplaçable dans l’essor de ces relations. Il doit sa gloire (étant à l’époque, avec l’Institut français de Londres, le plus important institut français à l’étranger), entre autres, aux conditions excellentes instaurées par l’environnement tchèque.

La France, sa culture et sa civilisation en général avaient depuis toujours attiré l’élite intellectuelle de la nation tchèque qui, pour affirmer son existence nationale, cherchait à atteindre un niveau élevé d’éducation et de culture. Les intellectuels tchèques acceptaient toujours volontiers les courants venant de Paris, tout en enrichissant, plus d’une fois, leur valeur originale. L’esprit critique et créateur tchèque sut corriger, façonner, parachever et appliquer rapidement au terrain tchèque telle ou telle tendance artistique. Le cubisme français, par exemple, à peine un an après avoir « sidéré » Paris, fur présenté à Prague sous une forme atténuée et nettement plus enjouée ; il eut même une empreinte unique sur l’architecture. Les très sérieux manifestes des surréalistes français trouvèrent rapidement leurs répliques à Prague, mais sur un registre plutôt ironique, ou plus précisément sur un mode d’autodérision.

Les Thèques désiraient, en revanche, présenter à Paris tout ce qu’ils considéraient être le « meilleur » de leur culture. Plus d’une fois, des inspirations créatrices sont venues de la Bohême ; traditionnellement autocentré et fortement cosmopolite, Paris les acceptait avec intérêt et respect. L’avant-garde culturelle tchèque a joué un rôle de passeur entre le climat intellectuel de l’Europe centrale et la pensée artistique française. Des noms tels que Deburau, Mucha, Coubine, Sima, ou, aujourd’hui, Kundera et Kolar, ne sont même plus, pour un français, des noms étrangers.

Souvenirs et hommage à François Mitterrand

La force intellectuelle de la France s’est toujours manifestée à travers une politique culturelle extérieure regorgeant d’inspirations et d’initiatives. Ces dernières décennies, elle s’est caractérisée par un esprit paneuropéen marqué, vertu qui nous a toujours attirés nous aussi depuis la naissance de la Tchécoslovaquie.

Nous nous sommes honorés de recevoir parmi nous, à l’occasion d’une célébration des relations franco-tchécoslovaques, au moment où nous rappelions, par la réouverture de l’Institut français, que nos deux peuples ont besoin l’un de l’autre, le digne représentant de cette tradition politique française, l’une des plus éminentes personnalités de la scène politique européenne et un grand européen, monsieur François Mitterrand, alors président de la République française.

Sa pensée politique et sa mise en œuvre témoignent de la continuité de son engagement pour les idéaux paneuropéens et nous laissent penser que ces derniers – dont nous souhaitons peut-être l’accomplissement davantage que certaines autres nations en Europe – deviendront réalité un jour.

Dans ce contexte, force m’est d’évoquer mes nombreuses rencontres avec le président Mitterrand, pendant lesquelles nous avons débattu, à plusieurs reprises, de la situation de l’Europe et des différentes solutions à mettre en œuvre pour régler les difficultés existantes. Et je saurai oublier la conférence sur la confédération européenne, qui se tint à Prague en 1991, à son initiative. A ces moments, j’ai toujours mesuré que la France, si fortement représentée par son président, ne s’était jamais désintéressée de ce qui se passait dans l’ensemble de l’Europe. Et cette attitude a toujours constitué un encouragement pour notre politique étrangère. Par ailleurs, j’estime que nous avons encore beaucoup à nous dire dans ce domaine, en souhaitant que le dialogue puisse garder cette même tenue intellectuelle dont je viens de parler.

Je dois exprimer ma reconnaissance au président Mitterrand sur un autre sujet encore : pour avoir accepté mon invitation à venir à Prague le jour où nous commémorions sont petit déjeuner avec huit dissidents praguois. Ce petit déjeuner, qui a eu lieu le 9 décembre 1988, est devenu un véritable évènement politique de l’histoire de notre pays, puisque ce geste, inspiré par son courage exceptionnel, a contribué à soutenir d’une manière remarquable nos efforts visant à faire respecter les droits de l’homme dans notre pays. Il me semble que cette attitude peu conventionnelle prenait sa source non seulement dans la personnalité du président Mitterrand, mais aussi dans la tradition d’une pensée française éprise de liberté et peut-être aussi dans la tradition des relations franco-tchèques.

C’est ainsi que le souvenir de ce petit-déjeuner pris ensemble se prolonge jusqu’à aujourd’hui, en ce temps où nos artistes et nos intellectuels peuvent de nouveau communiquer librement et où, en amis, nous menons un dialogue politique sur l’avenir de l’Europe.[9]


Bronislaw Geremek
Bronislaw Geremek

Bronislaw Geremek, ancien ministre polonais des Affaires étrangères, député européen, figure de proue du syndicat Solidarnosc, acteur majeur des événements ayant bouleversé le cours de l’histoire en Europe de l’Est lors de la chute du communisme à la fin des années 1980, il est aussi un historien médiéviste, auteur notamment de La Potence et la Pitié, l’Europe des pauvres du Moyen-Âge à nos jours (Gallimard, 1987), Les Fils de Caïn, l’image des pauvres et des vagabonds dans la littérature européenne (Flammarion, 1991), et Les Marginaux parisiens au XIe et au XVe siècle (Flammarion, 1976).

« Il m’est difficile de décrire aujourd’hui l’émerveillement que j’ai ressenti lors de ma première rencontre avec la France « réelle ». […] J’ai donc découvert la France en 1956, Paris, ses richesses artistiques, les musées et puis aussi et surtout la richesse historiographique, la richesse de l’école historique française. […] Aujourd’hui, avec un demi-siècle de recul, je peux dire que la place unique ce dette école [des Annales] née de l’initiative des Annales me semble toujours, en fait, aussi exceptionnelle. L’école des Annales avait une grande force par son programme, par ses recherches. Un demi-siècle plus tard, on peut dire qu’elle a produit toute une bibliothèque et toute une série de travaux qui ont influencé l’histoire dans le monde entier, aussi bien en Europe qu’en Amérique et ailleurs.  » [10]

[…]

« C’est la France qui a prôné la réconciliation avec l’Allemagne et c’est aussi la France qui a pensé l’intégration européenne, à travers les pères fondateurs, à travers l’œuvre de Jean Monnet. L’esprit et la pensée de des pères fondateurs de l’Union européenne sont nés en France. C’est aussi la France qui a pensé, de façon pragmatique, comment l’Europe pouvait être reconstruite pour devenir une puissance. »[11]

« Je crois que la chose la plus importante serait que la France retrouve son sentiment de véritable grandeur, le rôle qu’elle a joué dans l’histoire, qu’elle n’ait pas de complexes et surtout qu’elle ne base pas et qu’elle ne fonde pas ses politiques sur les complexes.[…] Je voudrais aussi que la France veuille bien trouver dans l’idée européenne, qu’elle a elle-même produite, son avenir. La France a toujours été généreuse dans l’histoire. Je crains que, maintenant, ce sentiment de complexes, de déception et d’amertume ne vienne produire un égoïsme français, et un repli sur soi. La grandeur de la France réside dans sa générosité, qu’elle proposait à toute l’humanité. Cette générosité faisait que la France n’agissait pas contres les autres, mais pour les autres, pour toute l’humanité. »[12]


Christopher J. Mesnooh
Christopher J. Mesnooh

Christopher J. Mesnooh est avocat aux barreaux de Paris, New York et de Washington D.C., associé au sein du cabinet d’avocats Hughes Hubbard & Reed LLP à Paris. Il a obtenu son Bachelor of Arts en sciences politiques ainsi qu’un master en Relations internationales à Columbia University et son diplôme de droit à la Yale Law School. Il est l’auteur d’un ouvrage sur le droit français, Law and Business in France, (Kluwer Academic Publishers, 1994), ainsi que de nombreux articles en français et en anglais sur les droits français, américain et international.

Terre de métissage des cultures, carrefour des mondes latin, germanique et anglo-saxon, la France a su au fil du temps développer un système juridique qui lui est propre et, au-delà, une culture juridique particulière, qui a fait le tour du monde. Exportée dans des pays aussi éloignés de l’Hexagone que l’Argentine, le Liban, la Louisiane, la Turquie ou encore la Thaïlande ou le Japon, la culture juridique française est porteuse de valeurs élaborées et défendues par la France elle-même et permet à celle-ci de se maintenir au premier rang des nations les plus influentes juridiquement. La forte implication de la France dans les plus hautes instances internationales ne fait que renforcer cette position de leader dans les mondes des droits public et privé.

[…]

Des universitaires, politiciens et praticiens s’interrogent sur l’avenir du système de droit français face à la puissance de son plus important rival, le droit anglo-saxon, dont l’expression la plus manifeste est incarnée par les Etats-Unis et leur non moins célèbre Common Law. [13]

[…]

Le droit français a, malgré tous ces défis à relever, toutes les chances de conserver sa pertinence sur la scène internationale et sa force de proposition grâce notamment au dynamisme de ses institutions et praticiens.

L’histoire de ses deux cents premières années permet d’espérer, pour ceux qui pensent et s’efforcent de travailler en ce sens, que le système juridique français, issu de la Révolution et en constante évolution depuis, demeurera un modèle de droit dynamique.[14]


Jeffrey David Sachs
Jeffrey David Sachs

Jeffrey David Sachs (né le 5 novembre 1954 à Détroit dans le Michigan) est un économiste américain. Il est connu pour ses travaux comme consultant économique auprès des gouvernements d’Amérique latine, d’Europe de l’Est, d’ex-Yougoslavie, d’ex-Union soviétique, d’Asie, et d’Afrique.

« La France dispose, pour de nombreuses raisons, d’une position unique au monde. Elle a été une championne de l’égalité à certains moments de son histoire. Elle a aussi été une puissance coloniale. Au cours des dernières décennies, elle a contribué à fonder l’Union européenne, l’union politique la plus réussie. Compte tenu de sa position géographique, elle doit absolument jouer le rôle de pont entre le Nord et le Sud, entre les pays riches et les pays qui ont besoin de se développer. Tout ceci place la France dans une position de leadership sur la question essentielle de notre temps, celle qui consiste à rendre viable la mondialisation, la rendre plus juste, plus équitable, plus propre. La voix de la France est écoutée, et j’aimerais qu’elle s’élève encore plus, et qu’elle s’exprime vigoureusement, et qu’elle soit traduite dans les faits par un leadership politique fort qui prendrait des engagements et mettrait toutes les ressources nécessaires dans ce combat des prochaines décennies pour un monde plus juste. »[15]


[1] Regards sur la France, Editions du Seuil, 2007 p. 39-40

[2] Regards sur la France, Editions du Seuil, 2007 p. 118

[3] Regards sur la France, Editions du Seuil, 2007 p. 166

[4] Op. cit. p. 180

[5] Regards sur la France, Editions du Seuil, 2007 p. 210

[6] Op. cit. p. 214

[7] Op. cit. p. 217

[8] Regards sur la France, Editions du Seuil, 2007 p. 260

[9] Regards sur la France, Editions du Seuil, 2007 p. 359-363

[10] Regards sur la France, Editions du Seuil, 2007 p. 366-367

[11] Op. cit. Editions du Seuil, 2007 p. 367

[12] Op. cit. Editions du Seuil, 2007 p. 388

[13] Regards sur la France, Editions du Seuil, 2007 p. 443

[14] Op. cit. Editions du Seuil, 2007 p. 458

[15] Regards sur la France, Editions du Seuil, 2007 p. 483

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