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LA CULTURE FRANÇAISE, UNE AFFINITÉ ELECTIVE DES INTELLECTUELS PORTUGAIS (José Augusto Seabra, 1992)

LA CULTURE FRANÇAISE, UNE AFFINITÉ ÉLECTIVE
DES INTELLECTUELS PORTUGAIS

 

Intervençâo do Autor no Colôquio « Images Réciproques de la France et du Portugal » (Paris, 24 de Maio de 1992), enquanto Embaixador de Portugal junto da UNESCO.

 

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TEXTE INTÉGRAL

LA CULTURE FRANÇAISE, UNE AFFINITÉ ELECTIVE DES INTELLECTUELS PORTUGAIS (José Augusto Seabra, 1992)
José Augusto Baptista Lopes e Seabra (São João da Pesqueira, Vilarouco, 24 de fevereiro de 1937 — Paris, 27 de maio de 2004) foi um poeta, ensaísta, professor, diplomata e político português. (wikipedia)

Au terme d’un colloque où les images de la France et du Portugal se sont renvoyées, comme celles de deux miroirs qu’on aurait souhaité parallèles, à l’infini, mais où l’on a essayé de saisir, et pas seulement au vol, quelques repères moins bien assurés d’une vision réciproque de deux peuples que l’histoire a toujours attiré l’un vers l’autre, dans le va-et-vient des temps dont elle est tissée, qu’il me soit permis d’apporter ici le témoignage de quelqu’un qui a du répartir — pour le pire et pour le mieux — ses années d’apprentissage entre deux patries: celle de sa naissance et celle de sa renaissance, sous le signe d’une destinée devenue peu à peu liberté — une liberté retrouvée enfin dans cette Europe qui nous unit dans nos différences irréductibles, en quête toujours de nos matrices communes tout en avançant ensemble vers des horizons nouveaux, à un tournant de siècle et de millénaire, ponctué d’espoir mais aussi d’incertitudes.

J’appartiens, on le sait, à cette génération d’intellectuels exilés, dont a parlé en termes si émouvants Eduardo Lourenço, qui a dû partager avec des émigrants « a salto », par des voies croisées ou divergentes, une condition d’expatriés discrets, dans une France devenue terre d’accueil, à une époque où la dictature salazariste s’enlisait dans la guerre coloniale, alors que le Portugal, « orgueilleusement seul », languissait dans une vie végétative et sans perspectives immédiates, qu’elle soient politiques, économiques, sociales ou culturelles. Si les uns cherchaient dignement du travail, les autres étaient attirés par un espace de respiration mentale et de création sans censure: c’étaient des écrivains, des artistes, des enseignants, des chercheurs, des étudiants qui allaient devenir, au fil des années, des figures et même parfois des personnalités en vue dans la vie culturelle française avant de revenir, dans leur majorité, après le 25 avril 1974, à leur patrie originaire, où certains ont joué un rôle déterminant soit dans la politique soit dans la société civile, accédant en grand nombre aux universités, aux centres de recherche, aux moyens de communication, aux entreprises, aux administrations publiques. Dans leur diversité de formations et de niveaux de qualification professionnelle, et malgré un contexte complexe, où les rivalités idéologiques et les luttes pour le pouvoir ont parfois faussé le jeu normal de l’émulation, ces cadres intellectuels de retour, imbus des valeurs, des références, des mentalités acquises en exil, ont contribué sans doute à donner de celle-ci une image autre que celle que les émigrants avaient banalisée, avec leurs comportements de vacanciers voyants. On n’a pas encore mesuré exactement, ni analysé avec profondeur, les effets multiplicateurs de cet apport des intellectuels exi­lés en France à la connaissance réciproque de nos deux pays. A côté certes de ceux d’autres provenances, notamment anglo-saxone, ils ont par ailleurs contribué à créer le climat propice à l’adhésion à la Communauté Européenne, contrecarrant le protectionnisme et le nationalisme étroit des secteurs qui, aux deux extrêmes de l’échiquier politique, résistaient à l’ouverture à l’extérieur, dans un combat d’arrière-garde, souvent déguisé, où beaucoup essayent encore de se retrancher aujourd’hui.

Sans entrer ici dans des analyses comparatives, on peut dire que l’attitude de cette génération intellectuelle n’est qu’un avatar, dans les circonstances contemporaines, d’une tendance dominante tout au long de l’histoire des relations culturelles entre la France et le Portugal, qu’Eduardo Lourenço a très justement désigné comme « communication dissymétrique »: en un mot — résume-t-il — « ce ne sont pas les représentants mythiques de la culture française — sauf occasionnellement — qui ont reçu des impulsions décisives de nos auteurs, mais bien l’inverse ». C’est cette dissymétrie qu’il nous faudra, à l’avenir, corriger, en rééquilibrant la balance culturelle du Portugal et de la France. Mail il est important, tout d’abord, d’en faire le constat lucide, sans ressentiments ni complexes maladifs. Elle n’est nullement un exclusif portugais, tenant plutôt au caractère dominant, à certaines époques, de la culture française en Europe, qui s’est superposé dans notre cas, à nos relations soit avec l’Espagne ou l’Italie soit avec l’Angleterre.

Étant présente au Portugal depuis l’origine de la nationalité, tant à travers les ordres religieux — notamment celui de Cîteaux, sous l’influence de St. Bernard — qu’a travers la poésie provençale, la culture française s’est imposée aussi, à l’époque de la Renaissance, par la voie, entre autres, d’enseignants tels André de Gouveia, « le plus grand principal de France », aux dires de Montaigne, gagnant un ascendant à partir du XVIIIème siècle, avec les Lumières et les idées de la grande Révolution de 1789 — malgré la persécution des afrancesados, les invasions napoléonniennes y aidant, même si repoussées à l’aide des anglais — et triomphant finalement avec la révolution de 1820, qui met un terme à la monarchie absolue et instaure une monarchie constitutionnelle. La contre-révolution absolutiste lance en exil toute une génération d’intellectuels, comme Almeida Garrett et Alexandre Herculano, qui se réfugient en Angleterre et puis en France. Celle-ci sera la base de départ de l’expédition de Terceira, qui mènera au retour des libéraux, avec le Roi D. Pedro à la tête. L’influence française restera pour eux toujours indélébile. A Paris, comme dans les campements de Bretagne, les exilés ont été façonnés par l’esprit français, même quand celui-ci n’était qu’un médiateur du romantisme allemand ou anglais. Herculano, surtout, s’attacha, en tant qu’historien et écrivain, à la France, qu’il évoquait en ces termes: « C’est là le centre des idées qui agitent aujourd’hui les esprits, tant en ce qui concerne les questions sociales qu’en tout ce qui intéresse la science et la littérature; car c’est là que vivent les écrivains que nous connaissons le mieux, que nous allons jusqu’à aimer comme s’ils étaient les nôtres. Peut-on faire une plus fervente profession de foi de « francesismo »?

Cette attirance française a prévalu, on le sait, pendant tout le dix-neuvième siècle, du Romantisme au Réalisme-Naturalisme, du Parnasse au Symbolisme-Décadentisme, même si en coexistence, ici et là, avec des pulsions nationalistes. De la France ont irradié toutes les idées révolutionnaires, tout comme les nouveautés littéraires et artistiques, incarnées souvent par des figures emblématiques, dont Victor Hugo fut l’exemple par excellence. La génération de 70 a été marquée, quant à elle, par le socialisme proudhonien. Antero de Quental, un des introducteurs de l’internationale au Portugal, est même venu à Paris pour connaître les milieux socialistes de l’époque, ayant travaillé ici comme ouvrier typographe. Eça de Queirôs, lui, a été placé comme consul dans la capitale française, y écrivant une partie importante de son oeuvre finale: ses gallicismes sont devenus proverbiaux…

Entre-temps, une figure poétique est venue incarner, charismatiquement, les rapports profonds entre le Portugal et la France: Antônio Nobre, l’auteur de S6, édité en 1892 — il y a exactement un siècle — à Paris. Dans son livre mythographique il reconstruit « La Lusitanie au Quartier Latin », en superposant le paysage rural originaire au paysage urbain parisien, avec son imaginaire de « lusiade, le pauvre », transplanté des rives du Douro et du Mondego vers les rives de la Seine. Paradigme du poète exilé, il pratiquait, comme les émigrants, les interférences linguistiques, mélangeant le Portugais et le Français: ce n’est donc pas étonnant qu’il écrive, par exemple, « epatar » au lieu d’épater! Publié chez le plus célèbre des éditeurs des symbolistes, Léon Vanier, Antemio Nobre, tout en gardant ses racines matricielles, a fini par identifier son livre avec Paris, où la plus grande partie de ses poèmes a été écrite. En célébrant bientôt, à l’UNESCO et à la Sorbonne, le centenaire de S6, nous rendrons hommage à cette figure étrange d’un poète issu d’un Portugal qui hésitait entre le passé et l’avenir, la tradition et l’avenir, la tradition et la modernité. Avec finesse, Pessoa l’a admirablement défini: d’après lui, « il a été le premier à mettre en européen ce sentiment portugais des âmes et des choses ».

Au même moment où Antemio Nobre écrivait « le livre le plus triste qu’il y a au Portugal », arrivait à Paris une vague d’autre exilés: celle des révolutionnaires républicains du 31 janvier 1891, à Porto, qui s’étaient insurgés contre l’Ultimatum anglais au Portugal sur l’occupation effective des territoires africains. Ils y publieraient un Manifeste devenu prémonitoire. Il est vrai que le républicanisme portugais s’inspirait beaucoup du radicalisme français. Celui-ci, de même que le Positivisme, laisserait des traces au Portugal et au Brésil, étant cependant contrecarrés par d’autres tendances, même chez les républicains comme ce fut le cas de Sam paio Bruno, auteur de ce Manifeste et grand connaisseur de la culture française. Il a été par ailleurs un des précurseurs du mouvement de la Renaissance Portugaise, lancé à Porto après l’implantation de la République et déjà hors de l’orbitre d’influence gauloise, même si une figure comme Philéas Lebesgue maintenait des relations étroites avec son grand inspirateur: le poète Teixeira de Pascoaes, chantre du Saudosismo.

Paris serait bientôt l’épicentre d’une révolution esthétique et poétique, déclanchée à Lisbonne en 1915, avec la revue Orpheu: le modernisme et les avant-gardes. C’est en effet à Paris que s’initient aux expériences du cubisme et du futurisme des peintres comme Amadeo de Souza Cardoso et Santa-Rita Pintor, de même qu’un poète comme Màrio de Sà-Carneiro, lié à Fernando Pessoa, auquel il communiquait les nouveaux « ismes » littéraires et artistiques, que celui-ci métamorphosait en d’autres « ismes »: le « patIlisme », le sensationnisme, l’interseccionisme, en rapport avec les hétéronymes. Mais après la frustration d’Orpheu, Sà-Carneiro est venu, comme attiré par un aimant, se suicider à Paris, en 1916. Que/ lien tragique le faisait tenir ainsi à celle ville-pour-la-mort? Il semble qu’un pacte de sang ait été scellé par le sacrifice du poète, entre Paris et la poésie portugaise.

Dans le sillage d’Orpheu, Portugal Futurista, par la main de Santa-Rita Pintor et d’Almada Negreiros, a lui aussi établi, au delà de la référence italienne de Marinetti, des attaches étroites avec la France: des poèmes de Blaise Cendrars et d’Appolinaire, présentées par Sonia Delaunay, en sont le signe visible. Almada, qui allait poursuivre, par d’autres voies, l’aventure futuriste, a pour sa part écrit encore un livre au titre français, L’Histoire du Portugal par coeur, texte bilingue, qui raconte sur un ton parodique, plein de greffes inter-sémiotiques, les aventures terrestres et maritimes des Portugais. N’est-ce pas là un geste de fraternité linguistique et culturelle du Portugal envers la France?

A la suite du Premier Modernisme, les attaches des intellectuels portugais à la France sont devenues de plus en plus intimes. Dans la génération de Presença, les influences de la littérature française se décèlent ouvertement: Gide, Proust, Henri Brémond, Charles du Bos, Thibaudet. La Nouvelle Revue Française est un des véhicules culturels les plus efficaces entre les deux littératures, de même que des figures intellectuelles qui en assurent un lieu permanent, comme Pierre Hourcade, auquel il faudrait rendre ici hommage de par son attachement au dialogue culturel luso-français, comme plus tard il arriverait avec notre tant regretté Armand Guibert.

Mais le cas le plus significatif d’une empathie avec la France de la part d’un écrivain portugais est peut-être celui de Vitorino Nemésio. Alors qu’il était lecteur à Montpellier, il a écrit tout un livre en Français, La Voyelle Promise, qui est sans doute, de par le maniement poétique de la langue, un chef-d’oeuvre de virtuosité, plein de grâce, de sensibilité et d’ironie, avec des moments d’une grande réussite. En voici, comme hommage à notre pays hôte, cette Prière Portugaise à la France:

« 0 Soeur Egalité, ma douce France,

Platane à la chair de lune,

Reine-Soleil toute couronnée d’ordonnance, Mademoiselle Clarté plutôt blonde que brune, Aide ma prière composée

De mots barbares,

Qui font de mon âme exilée

Ce qu’à la mer font les phares,

Se refusant aux noyés ».

Un dialogue poétique entre la France et le Portugal se tisse ainsi, où l’Europe atlantique se dessine, dans un entrelacement méthaphorique et symbolique de nos deux pays, unis, sans se confondre, dans leur identité et leur altérité:

« Casque d’airan, étoile d’acier Inaccessible aux pauvres branches Du pin où l’Europe se penche Sur l’Océanique secret,

As-tu du moins l’ample narine Qui ait flairé le vain message Monté des tiges de mes fleurs Craignant leur propre naufrage?

« Saudade » — antenne un peu câline, Ligue armilaire le long du coeur… ».

Ce rapprochement de la France et du Portugal dans l’espace emblématique de l’Europe, entamé poétiquement par Nemésio, marque, nous semble-t-il, une date, même si l’expérience n’a pas eu de suites. Du moins jusqu’ici…

Si les générations postérieures ont bien essayé d’engager, chacune à sa manière, un dialogue intellectuel avec la France — que ce soit sous le signe du néo-réalisme ou du surréalisme, de l’existentialisme ou du struc­turalisme, sinon déjà du post-structuralisme et du post-modernisme —, toujours est-il qu’encore une fois l’assymétrie était là, dans les modismes en vogue, où le mimétisme épigonal prévalait sur les métamorphoses créatrices. Avec des exceptions, on constate une reehute, par rapport au premier modernisme, qui ne se limitait pas à l’importation, dans un système d’échanges inégales, mais réussissait à se faire exporter, même à titre posthume: voyons la fortune de Pessoa, en France comme ailleurs, lors de son centenaire. Mais il ne faut pas oublier le purgatoire par lequel il a dû passer et dont je me rappelle à l’époque où pour le publier il fallait encore vaincre des résistances éditoriales et non pas des moindres.

Nous sommes peut-être en train d’émerger de ce purgatoire culturel, dont même le 25 avril ne nous a pas tout de suite sauvés, à cause de l’intérêt laboratorial qu’on portait alors plutôt aux militaires qu’aux intellectuels portugais. Signalons, pour mémoire, le malentendu de la visite de Sartre au Portugal, avec son auréole de philosophe engagé. On dit qu’il a connu une déception, en s’apercevant peut-être que les portugais avaient toujours peur de la liberté, après un demi-siècle de dictature policière et de censure et une douzaine d’années de guerre coloniale. Et cela malgré la désinvolture un peu légère de certains intellectuels de l’époque, qui étaient encore agrippés aux formes les plus archaïques d’un marxisme déjà désuet. Il est vrai que celui-ci avait été répandu au Portugal par des marxistes français, plus tard dévoyés, tels un Henri Lefebvre, un Roger Garaudy ou un Louis Althusser, dont on connaît les évolutions. Sans oublier que la droite conservatrice a eu aussi au Portugal ses fixations françaises, de Maurras à la « nouvelle droite », si l’on peu dire.

Les temps ont heureusement changé et les conditions d’un dialogue entre la culture française et la culture portugaise commencent à être créées, au sein d’une Europe où la diversité culturelle est une règle d’or, que la multiplication des échanges doit permettre d’assurer, dans des rapports non plus dissymétriques mais égalitaires, puisque, comme le disait un jour Olof Palme, en matière de culture il n’y a pas de grandes puissances. Ces conditions passent par l’essor des traductions, par les rencontres entre intellectuels, par des échanges et des projets communs de recherche, enfin, par des initiatives ouvertes, comme celles qui ont eu lieu en France et au Portugal dans ces dernières années. Ce colloque sur les images réciproques de nos deux pays, qui s’approche de sa clôture, et dont il faut féliciter les organisateurs et les participants, en est la preuve, Il aurait pu se tenir aussi bien au Portugal, en cette heure où l’Europe passe par lui aussi. Car, comme l’écrivait Jean Giraudoux, au Portugal « s’est retrouvé tout ce que l’Europe a perdu ou laissé choir ».

José Augusto Seabra
(Embaixador)

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