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La civilisation française (Giraud, Victor, 1868-1953)

La civilisation française (Giraud, Victor, 1868-1953)
La civilisation française (Giraud, Victor, 1868-1953), Publication date 1917, Publisher Paris : Hachette

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REPRODUCTION DES PAGES 45 à 51
La Révolution française, à l’inverse des autres révolutions nationales, est un fait d’ordre européen, et même mondial.

Nous sommes habitués en France à considérer la Révolution française de 1789 comme l’un des plus grands événements de l’histoire, d’une portée analogue à celle de la Réforme. Mais de très bonne heure on en a jugé ainsi à l’étranger, et ni Kant, ni Burke, ni Gœthe, ni Joseph de Maistre, on le sait, ne s’y sont mépris. Or, qu’une révolution purement française, et qui, au début, n’avait pour objet que de remédier aux abus de l’ancien régime et de donner une constitution au pays, ait eu cette répercussion d’abord sur les esprits, puis sur les institutions de l’Europe moderne, voilà qui est véritablement unique dans l’histoire universelle. D’autres peuples ont fait des révolutions : l’Angleterre, l’Amérique, la Russie. Ces révolutions sont restées des révolutions nationales, toutes locales, par conséquent, et dont la portée générale n’a guère dépassé celle de notre Fronde. Rien de pareil dans la Révolution française. Dès les premiers jours de sa naissance, elle déborde les frontières de sa patrie d’origine. Ce n’est pas seulement le Français du XVIIIe siècle qu’elle veut affranchir ; c’est l’homme universel ; et c’est moins de deux mois après la prise de la Bastille, c’est le 27 août 4789 que l’Assemblée Constituante vote la fameuse Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Un historien, Edgar Quinet, a voulu voir dans ce manifeste « l’Evangile des temps nouveaux », et c’est peut-être beaucoup dire : car enfin, V « Assemblée nationale » a beau se mettre « en présence et sous les auspices de l’Etre suprême », rien n’est moins religieux que la Déclaration^ et si c’est un Evangile, c’est un Evangile purement politique. Mais, d’autre part, que ces quelques pages aient changé la « mentalité » politique et sociale de l’Europe, tout au moins dans les pays où ont pénétré les armes françaises, et que la Révolution, dans le cours de son développement, ait procédé à la manière d’une véritable religion, c’est ce qu’on ne saurait nier. Et l’Europe absolutiste et à demi féodale encore a bien senti le péril dont la menaçait la France révolutionnaire. Si elle s’est dressée tout entière contre la patrie de la Déclaration des droits de l’homme, c’est sans doute parce qu’elle comptait bien se partager ses dépouilles ; mais c’est aussi et surtout, parce qu’elle se proposait d’écraser la nation subversive, coupable d’avoir inventé et propagé une pernicieuse doctrine anarchique. Plus encore que des guerres d’intérêt, les guerres de la Révolution ont été des guerres de principes. Et c’est là ce qui, surtout du côté français, a fait leur indéniable grandeur.

Mais la Révolution française se prolonge et se poursuit encore. Nos deux révolutions de 1830 et de 1848 ont eu, elles aussi, un retentissement européen, et elles ont provoqué un peu partout des mouvements révolutionnaires et la naissance de constitutions libérales. Qu’est-ce à dire encore, sinon que la Déclaration des droits n’est pas un simple accident dans notre histoire nationale, et qu’il semble véritablement que tous les peuples, pour s’affranchir et réaliser leurs aspirations profondes, attendent la parole libératrice de la France? Gesta Dei per Francos. Il fut un temps où nous n’osions guère rappeler la vieille devise qui, parfois, avouons-le, avait trop aisément flatté notre orgueil. Mais il faut bien reconnaître qu’elle n’est pas tout à fait illusoire, que la France, dans l’histoire universelle, a été génératrice de grandes choses, et que ceux qui pensent qu’elle a été créée pour instituer sur elle-même des expériences dont profiteront les autres peuples, n’ont peut-être pas entièrement tort.

Les autres peuples ! Ils nous ont jalousés, combattus, raillés; ils ne nous ont pas toujours rendu justice; ils n’ont pas toujours eu conscience de ce que nous avions fait pour eux ; mais ils ne nous ont jamais haïs, et à plus d’une reprise, ils ont fortement senti « ce que la France signifie dans le monde ». Quand, à la fin d’août 1914, l’armée allemande s’avançait à marches forcées sur Paris, et que l’on put un moment croire à la réussite du plan pangermanique et, sinon à la disparition, tout au moins à la diminution de la France, il y eut dans tous les pays alliés ou neutres comme un sursaut de stupeur angoissée. Comme à la lueur d’un éclair, on entrevit toute l’œuvre passée de la civilisation française, on en reconnut la salutaire et unique influence, et ce fut avec une sorte d’effroi qu’on envisagea, sans la France, le lointain avenir. Il semblait que l’humanité fût sur le point de perdre le génie lumineux et bienfaisant qui, durant tant de siècles, lui avait servi de guide. On ferait un volume des touchants témoignages que nous valut alors notre infortune, et que notre victoire changea bien vite en un chaleureux élan d’allégresse. En Espagne et en Italie, en Suisse et en Hollande, en Angleterre et en Russie, partout à la sombre inquiétude des journées tragiques succédaient la joie confiante et le renaissant espoir. Nous pouvons le dire sans forfanterie : le monde « qui retenait sa respiration » fit alors une expérience décisive : il vit, il comprit, il sentit combien, à son insu peut-être, la France lui était chère et nécessaire. Comme un ami dont la tendresse souriante et discrète ne nous apparaît à son vrai prix qu’au moment où nous sommes menacés de le perdre, ainsi la France, sur le point de succomber, semblait plus belle, et plus digne que jamais de l’admiration et de l’affection universelles. « Nous nous disions, — écrit un Suisse, M. Paul Scippel, — nous nous disions :

Si la France est écrasée celte fois, que deviendra-t-elle? Que fera-t-on de cette nation qui a joué un rôle si magnifique dans l’histoire du monde, et à laquelle, nous, Suisses romands, nous devons le meilleur de notre pensée ? Quelle place lui laissera-t-on sur la surface du globe? Quel rôle pourra-t-elle encore jouer? Qui, dans le monde, pourra faire contrepoids à ses vainqueurs? » Et il aurait pu ajouter: Quelle sera, désormais, notre grande préceptrice d’humanité ?

Car c’est toujours là qu’il faut en revenir quand on veut pénétrer jusqu’à l’âme de la civilisation française. La France a pour originalité et pour mission de voir toutes choses sous l’aspect de l’humanité, sub specie humanilatis. De là cette puissance de sympathie qui émane de sa littérature, de sa philosophie, de sa religion, de son histoire tout entière. La France a poussé l’amour de l’humanité jusqu’au point où il devenait dangereux pour elle-même ; et plus d’une fois dans le cours de sa vie, elle a été la victime et la dupe de ses tendances humanitaires. Glorieuse faiblesse que celle qui consiste à ne pas savoir haïr, à ne pas se défier des hommes, à oublier trop vite les dures leçons de l’expérience, les jalousies obstinées et les ambitions sans scrupule. La France n’a jamais pu croire que la force toute seule, la force orgueilleuse et brutale, eût ce dernier mot dans les affaires de ce monde. Elle n’a jamais admis que la science eût pour On dernière de multiplier les moyens de destruction et d’oppression, et c’est un de ses vieux écrivains, c’est Rabelais qui a prononcé cette parole mémorable : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » Elle n’a jamais pu concevoir qu’un groupe ethnique, une forme particulière d’esprit eussent le droit d’en supprimer d’autres, et au lieu d’une uniformité rigide et mécanique de pensée et de vie, l’idéal auquel elle aspire, c’est celui du libre jeu, de l’épanouissement spontané, de la vivante harmonie des divers génies nationaux. Un monde où fleuriraient l’abus systématique et irraisonné de la force, le formalisme pédantesque, l’orgueil bureaucratique, la laideur infatuée et soi-disant scientifique, le goût du « colossal » lui paraîtrait le plus odieux des enfers. Ce que d’autres appellent « culture », elle l’appelle, de son vrai nom, barbarie. A cette barbarie, d’autant plus barbare qu’elle est plus savante, s’oppose trait pour trait la civilisation française. La France est liberté, grâce aimable, sens de la mesure, courtoisie, discrétion, finesse; elle est indulgence, pitié, charité; elle est humanité en un mot. Si elle venait à disparaître du nombre des nations, la vie humaine perdrait une partie de sa noblesse et de sa beauté.

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