source : https://journals.openedition.org/rives/3867

Gabriela Gândarra Terenas, « Images de la France au temps de Napoléon dans les romans historiques portugais de la guerre péninsulaire », Rives méditerranéennes, 36 | 2010, 71-87.

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RÉSUMÉ

L’image de la France au temps de Napoléon véhiculée par certains romans historiques portugais publiés durant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, peut être mise en relation avec les représentations des autres nations intervenues dans le conflit engagé sur le territoire portugais, particulièrement la Grande-Bretagne. Ces œuvres révèlent une image complexe : descriptions d’actes de violence et d’horreurs commis par les armées de l’Empereur, présentation paradoxale des héros français qui furent également des personnalités historiques, de leurs amours défendues et de l’influence de la culture française au Portugal.


Plan

Violences et horreurs commises par les armées héroïques de Napoléon
Acteurs français historiques et fictionnels : Junot et Soult
Amours défendues et influence de la culture française au Portugal
Conclusion


Introduction

De nombreuses publications et colloques se référant au bicentenaire des guerres napoléoniennes ont contribué à définir l’image de la France au temps de Napoléon. Cette vision peut être complétée par l’analyse de romans historiques portugais publiés durant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, confrontée à celle des autres nations engagées dans le conflit au Portugal, particulièrement avec la Grande-Bretagne. Le terme « image » renvoie aux diverses études menées dans le domaine de « l’imagologie », lesquelles vont constituer – outre une réflexion implicite autour du roman historique, le fondement théorique sous-jacent de cette étude.

Le corpus analysé est ainsi constitué de cinq narrations dont l’action se déroule au Portugal à l’époque des Invasions Françaises : O Sargento-Mor de Vilar. Episódios da Invasão dos Franceses em 1809,18633 et O Segredo do Abade, 1864 de l’auteur Arnaldo Gama ; A Casa dos Fantasmas. Episódio do Tempo dos Franceses, 1865-1866 par Luís Augusto Rebelo da Silva ; O Major Napoleão, 1867 et Os Guerrilheiros da Morte, 1837, toutes deux de l’écrivain Manuel Joaquim Pinheiro Chagas8 ; et, finalement, O Anel Misterioso. Romance, 1837 d’Alberto Pimentel. Ces œuvres présentent une image apparemment paradoxale de la France au temps de Napoléon que l’on peut analyser à travers trois aspects fondamentaux : 1) les descriptions d’actes de violence et d’horreurs commis par les armées héroïques de l’Empereur ; 2) la caractérisation ambivalente des acteurs français qui furent également des personnalités historiques ; 3) et, finalement, les amours défendues et l’influence de la culture française au Portugal.


Violences et horreurs commises par les armées héroïques de Napoléon

[…]


Acteurs français historiques et fictionnels : Junot et Soult

[…]


Amours défendues et influence de la culture française au Portugal

Les relations amoureuses, impossibles ou défendues, établies, presque toujours, entre de jeunes aristocrates portugaises et de galants officiers français, dont le dénouement était généralement malheureux, si ce n’est tragique, étaient très propices au développement d’une trame romanesque qui correspondait au goût du public lecteur de l’époque. Elles offraient la possibilité d’une caractérisation apparemment paradoxale des officiers français, qui se rapportait à l’influence de la culture française au Portugal.

Dans A Casa dos Fantasmas, la jeune aristocrate Leonor de Azevedo, fiancée à Manuel Coutinho, se retrouva harcelée par Lagarde qui prétendait lui faire épouser son neveu, l’officier de cavalerie Armand d’Aubry. Fort irrité par le refus irrévocable de la riche héritière, Lagarde se vengea en donnant l’ordre d’emprisonner son vieux père, Paulo de Azevedo, mais Leonor ne céda pas ainsi au chantage de l’ignoble français. Bien que Lagarde imaginât s’enrichir grâce au mariage de son neveu, le jeune officier français, au contraire, lorsqu’il découvrit le plan machiavélique de son oncle, se comporta comme un véritable chevalier obligeant Lagarde à libérer Paulo de Azevedo et respecta l’honorable décision de Leonor, de qui il finit par tomber amoureux, bien que ce ne fût pas réciproque.

La relation illicite existant entre le général Junot et la comtesse d’Ega, telle qu’elle est relatée dans les romans étudiés, ridiculisait tous ceux qui avaient soutenu le pouvoir français mais traduisait également la fascination que la civilisation française exerçait au Portugal : les plaisirs raffinés, la langue française et jusqu’aux galanteries employées à la cour impériale. Voici, à titre d’exemple, le dialogue suivant entre la comtesse et le duc d’Abrantes, récemment anobli :

« Junot se dirigea vers la porte, l’ouvrit précipitamment, et prenant la main de la jolie comtesse [d’Ega] qui patientait, la fit entrer dans son cabinet.
– L’aurore est apparue bien tard dans mon appartement, mais elle est apparue radieuse. Daignez que je baise cette main délicate à laquelle j’offrirai un sceptre.
– Toujours aussi galant, Général, répondit la comtesse d’une voix mélodieuse et cristalline, en enveloppant Junot d’un regard de gracieuse volupté. Si mon époux vous entendait il pourrait se montrer jaloux.
– Ce serait là une injustice sans pareil. Celui qui possède une fleur si admirable, celui qui abrite en son sanctuaire domestique une déesse si séduisante, doit se contenter d’en être le possesseur et ne pas chercher à empêcher les autres d’en humer le parfum. Qui possède une chapelle en sa demeure et des saints à l’autel, ne s’oppose pas pour autant à ce que le peuple y reçoive les sacrements et aille se recueillir au pied des images saintes.
– Ah ! Mon Dieu, répliqua la belle comtesse, riant d’un sourire enchanteur […] ; le général associe le profane au sacré d’une telle manière ! Mais avant de poursuivre davantage, laissez-moi vous conter l’objet de ma visite.
– Ne fut-il point motivé par un élan de charité ?
– Non, je ne donne pas l’aumône aux nantis.
– Des mendiants de l’amour, voilà ce qu’ils sont ; et l’on trouve tant de richesse dans votre regard !
– J’ai entendu dire que le général Junot, duc d’Abrantes avait dans l’idée de bannir la mendicité.
– Ce qui rendra d’autant plus nécessaire les oeuvres de charité au cœur des foyers.
– Décidément, répliqua la jeune comtesse en souriant, je n’ai point la force de lutter contre un courtisan de Sa Majesté l’Empereur des Français. Ces élégantes dames de Fontainebleau vous ont rendu maître dans l’art raffiné de la joute.
– « Au contraire » dit Thibault à voix basse à Jaime, « c’est en Portugal qu’il a trouvé des maîtresses. »
Jaime sourit de ce « calembour ». Entre‑temps la comtesse d’Ega poursuivait :
– L’objet de ma visite est tout simplement de vous féliciter pour la distinction que l’empereur a accordée en reconnaissance des mérites que le commandant en chef de l’armée de Gironde lui a prêtés. Il en allait de même au temps des chevaliers, lorsque seuls « les plus braves » se voyaient concéder un titre de noblesse.
– Et comme en ces temps‑là, je souhaiterais ardemment pouvoir m’agenouiller au pied d’une dame que je connais, en lui murmurant : « À la plus belle ».
Puis Junot, s’emparant de la douce main de la comtesse l’attira à ses lèvres et l’embrassa passionnément.
– « Flatteur », murmura-t-elle en souriant, et lui tapotant le bout des doigts de son éventail, « vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites ».

Dans un troisième exemple, le cœur vierge de Madalena Vila Velha fut rapidement conquis par un jeune et courageux officier de Napoléon, Eugène de Seigneurens, lequel, après l’avoir sauvée de la brutalité des soldats français, employa ses talents de galanterie pour lui faire oublier son amour d’enfance, Jaime de Altavila. Usant de stratagèmes habiles et audacieux, familiers à quiconque serait un fidèle des soirées mondaines, Eugène éveilla en Madalena des songes languissants et inquiétants. Bien que responsable du péché de Madalena, l’officier français lui vouait un « amour sincère et profond », obligeant ses compagnons d’armes à faire preuve de respect envers la jeune femme qui vivait à ses côtés. Après la signature de la Convention de Sintra, les deux amants partirent ensemble pour la France, mais Eugène fut obligé de retourner au Portugal, sous le commandement de Soult, et Madalena, découverte et persécutée par Jaime, qui ne lui avait pas pardonné sa trahison, finit par mourir dans le tristement célèbre désastre du Ponte das Barcas (Pont des Barques).

Curieusement, Jaime Cordeiro de Altavila, le héros patriote du roman Os Guerrilheiros da Morte, était fils d’un Français, illustre maître d’escrime, qui s’était marié au Portugal avec une des jolies femmes de chambre de la comtesse de Vila Velha. Madalena, la mère du héros, Mariana da Conceição Cordeiro, se laissa captiver par la figure martiale de Jacques de Hauteville ainsi que par la sonorité de la langue qu’il parlait. Jaime, quant à lui, qui dominait parfaitement le français, devint un jeune homme cultivé, fier de son ascendance paternelle et d’un prénom qui paraissait exercer un effet souhaitable dans le cœur de sa bien-aimée :

« Jaime, connaissant parfaitement la langue paternelle [et] appréciant intensément la lecture, […] se laissa imprégner des grandes idées novatrices de son époque […] ; [il était] follement épris de Madalena de Vila Velha, qui […] jurait l’aimer en retour, car […] elle adorait entendre le cuisiner français saluer Jaime, lorsqu’il le croisait, par :
– « Bonjour, Mr. de Hauteville » »

De fait, en dépit de la haine face à l’envahisseur, les Portugais des classes les plus favorisées continuaient à employer des expressions françaises, le même phénomène s’étant développé auprès de l’élite intellectuelle lors de la seconde moitié du dix-neuvième siècle et, par conséquent, les narrateurs de divers romans du corpus emploient fréquemment des expressions françaises sans se soucier de les traduire pour le public lecteur de l’époque. Dans Os Guerrilheiros da Morte, par exemple, nous retrouvons une longue réplique ironique, en langue française, dite par le personnage Lagarde, à propos de la lecture publique d’un sonnet à caractère patriotique déclamé par une dame :

“ – Charmant ! Adorable ! Quel petit chef d’œuvre ! Et vous le déclamez si bien, Madame ! Ah ! Mademoiselle Georges enragerait, si elle vous entendait ; je vous le jure ! Mais ça vaut beaucoup mieux que les Lusiades, n’est-ce pas ? C’est Boileau qui l’a dit : ‘Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.’ Eh ! Bien, Madame, il faut l’apprendre par cœur ! Moi, je me charge de vous donner des loisirs. Je vais vous mettre à l’ombre, sub tegmine fagi ; on a fait ses classes, Madame, vous le voyez. Holà, garde, à moi, comme on dit dans les tragédies. […]
– Vous ne m’entendez pas, Mr. de Hauteville ? »

Le narrateur justifiait l’absence de traduction du discours de Lagarde par le fait que ses lecteurs seraient suffisamment instruits pour comprendre la langue française. Cette allégation reflétait le fait que la langue et la culture française au Portugal étaient encore (et plus que jamais) prédominantes durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Cette influence se vérifiait d’ailleurs dans deux autres domaines, comme en témoignent les romans étudiés : celui des idées politiques et celui de la mode, ce dernier se rapportant au savoir-vivre en société.

En ce qui concerne les idées politiques, le protagoniste de Os Guerrilheiros da Morte constitue à nouveau un exemple instructif. Patriote par la noblesse du cœur et droit d’esprit, Jaime de Altavila partageaient avec d’autres hommes illustres de son époque (plus tard surnommés les “francisés” ou les “jacobins”) un certain enthousiasme, quelque peu compréhensible dans les premiers temps, face à l’espoir d’une réforme du pays liée à la présence des Français et à l’influence espérée d’idées novatrices. Bien que cet espoir se fût volatilisé rapidement, suite à l’arrivée de Junot à Lisbonne, Jaime avait encore une opinion bien tranchée quant à l’intérêt d’être sous un régime de gouvernement français plutôt que sous le joug britannique :

« Jaime […] observait le Portugal se laisser captiver par l’influence prépondérante des Anglais [et il] constatait que l’indépendance portugaise était presque devenue un vain mot. [Il] comprenait que dans cette lutte géante, qui divisait l’Europe, le Portugal devait accepter un vice-roi anglais ou un proconsul français. Il préférait une alliance avec Napoléon, dont il admirait l’immense génie, qu’une alliance avec les Anglais, et ne se sentait aucune répugnance à obéir aux ordres du général Junot, au lieu de suivre les avis de lord Cathcart [sic] ou de Sir Sidney Smith. »

On doit remarquer, enfin, l’influence de la mode française sur les tenues de l’époque et son importance en société, grâce à une description faite du costume du jeune et élégant héritier du Paço de Encourados, l’un des personnages principaux dans O Sargento-Mor de Vilar :

« […] Luís Vasques de Encourados […] était coiffé d’un chapeau pelucheux en fils de soie, de tour de tête moyen, et aux bords larges et ronds. Par-dessus son gilet, serré jusqu’aux côtes, il portait un manteau […] de couleur sombre et fourré de somptueuses peaux. Ce manteau, en accord avec la mode de l’époque, était assez long et portait le col haut, court et légèrement entortillé. Les pantalons qui le vêtaient s’ajustaient parfaitement du haut jusqu’au bas de sa cuisse, d’où ils disparaissaient sous les hautes tiges de ses bottes cerclées de blanc, qui lui montaient jusqu’aux genoux. Cet habit, hormis la haine que nous nourrissions à l’égard des Français, était à peu de choses près plus ou moins le même que celui porté par les républicains de 1792, modifié depuis légèrement par les partisans de l’empire, et était à la mode parmi tous les cercles quelque peu élégants du centre de l’Europe ; Luís Vasques y portait une attention particulière en raison de ses visites fréquentes à Porto.”


Conclusion

On peut donc vérifier, par certains aspects, une critique très négative à l’égard de la présence des Français au Portugal, mais on ne peut ignorer l’admiration indiscutable, pas toujours explicite, envers la France.

La seconde moitié du dix-neuvième siècle au Portugal fut, de fait, marquée par un élan patriotique fort, qui inspira les esprits de ceux qui désiraient croire à la renaissance de l’éclat de la nation et qui voyaient dans les gloires d’une époque révolue un exemple à suivre dans le présent. Curieusement, ce sentiment de frustration face au temps présent était partagé non seulement par les dits « Anciens », parmi lesquels on retrouvait, dans une large mesure, les auteurs de ce corpus, mais aussi par les autoproclamés membres de » la nouvelle génération », bien que les solutions envisagées fussent complètement différentes. Tandis que les « Anciens », marqués par un esprit ultra romantique, trouvaient en la récupération d’un passé glorieux un moyen d’apaiser les problèmes présents, les « Nouveaux » aspiraient à une révolution des mentalités qui réveillerait un pays endormi et décadent.

C’est dans cette conjoncture qu’ils voyaient donc tous en la France un modèle à suivre : littéraire, philosophique, social et politique. De fait, l’influence française au Portugal se vérifiait non seulement au sein des différents cercles « d’élites intellectuelles », mais aussi dans la mentalité du public lecteur portugais de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Cette vision exemplaire de la culture française, outre l’image répandue de la France comme celle d’une civilisation supérieure, justifie à mon avis, que les auteurs étudiés aient élaboré un récit (apparemment) paradoxal de la France et des Français à l’époque des guerres napoléoniennes. En vérité, entre 1807 et 1814, c’est-à-dire, durant les années où se déroule l’action des romans, les Français étaient les ennemis et les envahisseurs du Portugal ; mais lors de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, c’est-à-dire à l’époque de l’écriture au Portugal, la France et la culture française étaient considérées comme un modèle à suivre. On ne peut donc parler d’un paradoxe, mais plutôt de la conséquence inévitable de toute représentation d’un « Autre », étant donné qu’en lui interfèrent les circonstances d’un milieu spécifique et les projections d’un « Je ».

En ultime analyse, et comme le narrateur du roman Os Guerrilheiros da Morte le laissait entendre à propos du départ de la famille royale pour le Brésil sous la protection d’un escadron britannique, les salves d’artillerie célébraient, sans le savoir, non le salut de la monarchie portugaise, mais les obsèques de la monarchie absolue. La France de Napoléon, en envahissant le Portugal, libérait le pays du « vieux régime » et lui offrait l’opportunité d’inaugurer une nouvelle ère.


 

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