Les enseignes en français à Naples - Lundi 18 Mars 2013  Vendredi 19 Juillet 2013
Les enseignes en français à Naples – Lundi 18 Mars 2013 Vendredi 19 Juillet 2013

 

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PRÉFACE PAR GIANFRANCO PECCHINENDA
DOYEN DE LA FACULTÉ DE SOCIOLOGIE DE L’UNIVERSITÉ DE NAPLES « FEDERICO II »

Si l’on regarde attentivement les enseignes des magasins de Naples et de ses alentours, on découvre que celles qui renvoient à la langue et à la culture française sont très nombreuses. Leur présence est trop élevée pour qu’elle n’éveille qu’une simple curiosité.

L’émotion suscitée par les nombreuses photographies reçues pour le concours Les enseignes en français à Naples, révèle en nous un intérêt sensible pour le quotidien, qui nous aide à émettre des hypothèses riches de sens sur les raisons de cette présence.

La grande influence exercée par la culture française sur la ville de Naples et sur la « napoletanità » est une réalité irréfutable et les racines qui lient notre ville à la France y sont d’ailleurs bien visibles dans toute leur solide profondeur.

On pourrait facilement en reconstruire la genèse et l’évolution qui a suivi, en faisant appel aux analyses bien documentées de nombreux chercheurs prestigieux.

Rappelons qu’en février 1806 Joseph Bonaparte, frère aîné du grand Napoléon, avait fait son entrée dans le Royaume de Naples à la tête d’un corps d’expédition italo-français, après avoir battu les troupes des Bourbons il avait été proclamé Roi du Nouveau Royaume de Deux-Siciles. Commence alors une période très importante – connue comme La Décennie française – pendant laquelle les souverains transalpins gouvernent Naples et son territoire jusqu’à ce qu’après des défaites militaires, ils soient obligés de rendre les clés du Royaume aux Bourbons et au roi Ferdinand IV.

Si l’on remontait encore plus loin, on pourrait reconstruire les liens profonds qui unissent culture française et culture napolitaine, en faisant appel aux arbres généalogiques de certaines des grandes familles nobles d’origine transalpine, très nombreuses, qui, avec le temps, ont contribué à mêler de façon indissoluble le monde de la société française de cour, avec celui des familles napolitaines dont le nom est aujourd’hui encore prestigieux.

Le cas de la famille Del Balzo [les De Baux] pourrait en être un exemple, je connais personnellement des descendants directs de cette famille, dont l’histoire met bien en évidence comment aujourd’hui encore certains liens, que l’on peut faire remonter jusqu’à la Période angevine [1266 – 1381], sont  encore très présents.

Il y aurait en somme mille manières de démontrer efficacement, même à travers des méthodologies scientifiques rigoureuses, la persistance et la diffusion d’un lien qui, au cours des siècles, a vu la culture napolitaine s’ancrer à la culture française.

L’originalité du projet Les enseignes en français à Naples tient au fait qu’il s’attache moins à la grande Histoire officielle, faite de guerres, de grands condottieres, de successions et de stratégies dynastiques, de pactes et de conjurations entre familles aristocratiques, qu’à ce que l’on pourrait appeler « les phénomènes interstitiels », qui baignent notre vie quotidienne.

En effet il existe des formes de sociabilité, c’est-à-dire des modes d’interactions répétées entre les individus et les groupes d’individus, qui, avec le temps et indépendamment de tout mécanisme formel prédéterminé, sont enclins à se cristalliser en modes de penser, d’agir et sentir plus ou moins constants.

Je suis convaincu que s’arrêter pour analyser attentivement, comme nous le suggèrent les auteurs des photographies du concours, les enseignes des magasins napolitains, témoins de la persistance d’un lien très profond, à travers leurs entrelacements linguistiques, peut servir à nous révéler quelque chose de très significatif qui autrement risquerait d’échapper aux analyses faites avec d’autres méthodologies.

Observer les photographies de ces enseignes nous permet d’échapper à la routine du regard auquel le sens commun nous contraint d’une certaine façon; la perspective que nous fait adopter le regard photographique nous conduit à nous interroger sur les motivations possibles de certains comportements qui résisteraient autrement à l’analyse.

Fouiller, grâce aux photographies, entre les interstices de nos habitudes, permet de s’attarder à lire dans ces enseignes toute une partie, non négligeable, de l’histoire d’une sédimentation: celle de la fascination du boutiquier pour la langue et la culture des Messieurs, qui rejoignait à son tour celle de la bourgeoisie naissante pour la vieille mais encore solide aristocratie.

Comme le dirait Veblen: le boutiquier faisait croire au petit bourgeois qu’il pouvait avoir accès aux mêmes marchandises et aux mêmes services que ceux de « ces messieurs de l’aristocratie » , en leur offrant ainsi un solide moyen de distinction. De ce point de vue, comme on le sait, la langue et les manières de faire à la française ont toujours représenté le raffinement à imiter, particulièrement fascinant pour la société napolitaine.

De la même manière les enseignes ont représenté une partie importante des pratiques de la vie urbaine d’u ne métropole qui, en devenant de plus en plus grande, a ressenti le besoin d’établir des traits de hiérarchisation et de distinction même dans ses espaces publics.

Dans ce sens une cartographie plus systématique et complète de ces enseignes, accompagnée éventuellement par l’analyse d’autres indicateurs, pourrait s’avérer un instrument très utile pour élaborer une sorte de géographie de la consommation qui s’est imposée dans notre ville au cours des siècles. Enfin, même avec son caractère inattendu, il me semble apercevoir dans les produits de cette initiative originale, une incitation intéressante à regarder avec un œil différent certains des traits caractéristiques d’une culture, toujours prête à nous révéler, des profondeurs de ses racines hybrides, un potentiel et une richesse qui ne cessent jamais de nous étonner.

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