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Thierry Borja de Mozota, Ambassadeur de France aux Philippines | La lettre diplomatique

source : http://www.lalettrediplomatique.fr/


Pour une coopération franco-philippine approfondie et diversifiée

Par S.E.M. Thierry Borja de Mozota, Ambassadeur de France aux Philippines


Le 26 juin 2009 marque le 62ème anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la République française et la République des Philippines. Toutefois, les contacts entre les deux pays sont bien plus anciens puisque les premiers Français ayant foulé le sol philippin faisaient partie de l’expédition de Magellan en 1521.

Il est permis de supposer que ces derniers sont restés aux Philippines, vraisemblablement parce qu’ils y ont été tués, blessés ou fait prisonniers au cours de la bataille de Mactan. Au cours des XVIII et XIXème siècles, les relations se sont intensifiées. Ainsi, alors que des personnalités philippines de premier plan, tels José Rizal, Félix Résurréccion Hildago, Juan and Antonio Luna et bien d’autres s’expatrient dans notre pays, de nombreux écrits y voient le jour pour critiquer l’administration coloniale espagnole et soutenir Emilio Aguinaldo et la lutte des Philippins pour leur indépendance.

La France apparaît ainsi comme la source d’inspiration de la révolution philippine, ce qui peut expliquer pourquoi l’hymne national philippin s’inspire de la Marseillaise et pourquoi le drapeau philippin partage les même couleurs que le drapeau français. De même, il est intéressant de noter que le menu du banquet de Malolos, en septembre 1898, pour marquer la ratification de l’indépendance des Philippines, était rédigé en français.

Parallèlement, certains Français vont venir s’installer aux Philippines, donnant naissance à de véritables dynasties telles que les familles Lhuilliers, Gastons, Kahns et Henris, qui vont contribuer à développer un esprit français dans les secteurs de l’éducation, de la philosophie et des arts. De manière plus officielle, le premier consulat de France aux Philippines est ouvert à la fin du XIXème siècle, alors que les Philippines étaient encore une colonie espagnole.

Plus récemment, la visite d’Etat de la Présidente Corazon C. Aquino, invitée d’honneur des manifestations organisées à l’occasion du bicentenaire de la révolution française en 1989, reflète la relation particulière qui unit nos deux pays.

La culture française est appréciée aux Philippines ainsi que le démontre le succès rencontré, depuis plus de dix ans, par le « Printemps Français de Manille », ensemble de manifestations, organisées en coopération avec nos partenaires philippins, dans les domaines de la haute couture, de la grande cuisine, de la musique ou de la danse. Il en va de même du cinéma, un secteur où la France a toujours apporté son soutien à la production cinématographique philippine.

L’année 2009 marque d’ailleurs un moment historique dans les relations cinématographiques bilatérales avec la participation de cinq films philippins dans la sélection officielle du 62ème Festival de Cannes et la remise du prix de la Meilleure mise en scène à M. Mendoza. Parallèlement, le Festival du film français de Manille, compte tenu de sa popularité, a été étendu depuis peu à la ville de Cebu.

La langue française, du fait de l’histoire, n’a pas le même poids que l’anglais ou l’espagnol, quand bien même notre pays a eu une influence importante sur le système éducatif au travers des institutions créées par des religieux français tels que St. Jean Baptiste de la Salle, St. Paul de Chartres ou Ste. Marie Eugénie.

Toutefois, la coopération linguistique se développe avec l’introduction récente du français dans l’enseignement secondaire tandis que les départements des langues de l’Université des Philippines et de l’Université « Ateneo de Manila » devraient prochainement rejoindre le réseau des 677 institutions membres de l’Agence universitaire de la Francophonie.

Parallèlement, l’Alliance Française de Manille, premier opérateur pour l’enseignement du français aux Philippines, a développé son offre de cours dans les domaines tels que les relations internationales, l’hôtellerie-restauration et le tourisme pour faire face à une demande croissante. Une seconde Alliance Française à Cebu est par ailleurs en cours de labellisation, confirmant l’intérêt grandissant pour notre langue. Enfin, pour remédier à un déficit important d’enseignants de français, un programme de formation de professeurs vient d’être mis en place.

Dans le domaine de la coopération universitaire, les relations entre institutions d’enseignement supérieur françaises et philippines s’intensifient d’année en année. Ainsi, le nombre de départs d’étudiants philippins vers la France a augmenté de 60% entre 2007 et 2008 tandis que de nombreux accords de partenariats existent entre universités françaises et philippines, permettant l’échange d’étudiants, d’enseignants et de chercheurs. Cette tendance semble se confirmer en 2009.

L’année 2009 a, par ailleurs, vu la naissance de deux accords de double-diplômes franco-philippins, l’un dans le domaine du tourisme et de l’hôtellerie, l’autre dans le domaine du commerce et de la gestion.

Le développement des relations entre universités a ainsi pour conséquence de favoriser la coopération scientifique et la recherche. L’expertise française, reconnue sur le territoire, le bon niveau des universités philippines, le nombre et la diversité des organisations internationales présentes sur l’archipel, le potentiel important du pays en termes de biens publics mondiaux (ressources naturelles, biodiversité, énergie…) a conduit ces dernières années au développement avec les centres de recherche français (Centre de Coopération internationale en Recherche agronomique pour le Développement, Centre national de la Recherche scientifique, Bureau de Recherches géologiques et minières ou le Musée national d’Histoire naturelle) et les instituts de recherche nationaux, régionaux et internationaux présents aux Philippines, de nombreuses nouvelles coopérations, recherches conjointes, échanges de professeurs et de chercheurs.

Ces collaborations se réalisent souvent dans le cadre des programmes français ou européens, et concernent notamment les filières des sciences de l’ingénieur, les nouvelles technologies de l’information, les mathématiques appliquées, l’archéologie et la préhistoire, la volcanologie et la gestion des risques naturels, l’agriculture, l’aquaculture et la biodiversité.

La coopération entre nos deux pays revêt également un aspect technique, essentiellement dans les secteurs de la lutte antiterroriste, que ce soit au niveau du renseignement ou de la gestion de crise, de la lutte contre le tourisme sexuel et de celle contre le trafic de stupéfiants. Ces formations, dans un pays qui dispose déjà de véritables structures policières, visent à la sensibilisation et à l’apprentissage de techniques privilégiant la sécurité et la préservation des populations civiles et au partage de notre savoir-faire dans le cadre de liens privilégiés avec les autorités philippines.

Dans le domaine économique, l’importance du marché philippin pour les entreprises françaises mérite d’être mieux connue. Ainsi, en 2008, les exportations françaises y ont dépassé le milliard de dollars (728 millions d’euros), plaçant l’archipel juste derrière le Chili. Ces dernières années, les ventes françaises ont fortement augmenté (+15 % en 2008), grâce aux programmes d’extension et de renouvellement des deux grandes compagnies aériennes philippines. Si les Philippines sont notre 57ème marché, elles se placent au 22ème rang pour nos exportations aéronautiques.

Mais au-delà des résultats spécifiques du secteur aéronautique, il est intéressant de noter qu’en moyenne, que ce soit sur les cinq ou les dix dernières années, les Philippines ont été un marché plus important pour les entreprises françaises que d’autres marchés mieux connus comme le Vietnam ou l’Indonésie.

Ainsi au cours des dix dernières années, nos exportations vers les Philippines ont été en moyenne supérieures de près de 40% à nos ventes vers le Vietnam. Un point notable est que les exportations se sont principalement faites jusqu’à présent à destination du secteur privé philippin : les succès d’Eurocopter pour les clients privés sont un signe de la solidité financière de certains groupes philippins.

Par ailleurs, l’amélioration récente des finances publiques philippines a donné de nouvelles marges de manœuvre budgétaires et les besoins en infrastructures sont très importants : ceci a permis à une PME du Cantal, la société Matière, aux produits particulièrement adaptés aux conditions philippines, d’obtenir des contrats de fournitures de ponts métalliques pour des montants élevés (plusieurs centaines de millions d’euros) et ce sans aide publique.

Une particularité de la présence économique française aux Philippines, et qui explique peut-être la méconnaissance de ce marché, est précisément une faible présence physique. Les filiales françaises emploient très peu d’expatriés du fait de la qualité des cadres philippins ; au contraire certaines d’entre elles « expatrient » leurs cadres philippins vers d’autres marchés. Par ailleurs, plusieurs des sociétés françaises importantes travaillent uniquement pour le marché intérieur philippin ou à l’inverse utilisent leur implantation pour accéder au marché nord-américain, et ont donc finalement peu de liens économiques directs avec les maisons-mères françaises.

Le développement continu de nos relations culturelles et économiques se traduit par un accroissement de la population de nos compatriotes résidents (1 800 personnes inscrites au consulat), qui sont bien intégrés dans la société philippine, particulièrement accueillante à l’égard des étrangers.

Nombreux sont d’ailleurs les couples mixtes, certains installés aux Philippines depuis de nombreuses années. L’approfon-dissement de nos relations se traduit également par un nombre croissant de visas délivrés à Manille, de l’ordre de 13 000 en 2008, témoignant de l’intérêt grandissant de notre pays pour les Philippins, non seulement dans les domaines de la culture et du tourisme, mais aussi sur le plan des affaires et des études.

Il convient de noter le prestige de la France en matière de religion : nombreux sont les Philippins à faire le pèlerinage de Lourdes ou de Lisieux, dont la cathédrale sera bientôt ornée d’une fresque d’un célèbre artiste philippin, Manuel D. Baldemor.

Parallèlement, il est intéressant de noter une augmentation significative du nombre de touristes français aux Philippines, attirés par la beauté du pays et la gentillesse des Philippins, que des émissions de télévisions telles que « Thalassa », « Ushuaia » ou « Koh Lanta » ont contribué à faire découvrir.

Dans le futur, avec la démocratisation des moyens de transport et le développement des techniques de communications, je ne doute pas que les échanges, en particulier humains, entre nos deux pays continueront à augmenter. La France espère ainsi accueillir davantage de Philippins, notamment via la mise en place de programmes tels que la carte « compétences et talents », qui permet à de jeunes diplômés (Master or Phd) de travailler en France ou à des chefs d’entreprises d’y développer une activité professionnelle. Ces personnes pourront ainsi, à leur retour aux Philippines, utiliser les connaissances acquises en France au profit du développement de leur pays.

Pour conclure provisoirement sur l’avenir des relations entre nos deux pays, sans recourir à un optimisme obligé, il est clair qu’elles ne peuvent que s’approfondir et se diversifier. Les Philippines, malgré les difficultés rencontrées dans son parcours vers un développement harmonieux et dans la solidification de ses bases démocratiques, demeurent un pays au potentiel humain et économique de premier plan.

Fort de ses 90 millions d’habitants et de la richesse, encore souvent inexploitée, de ses ressources naturelles, l’archipel possède tous les atouts pour devenir un des moteurs de la croissance de l’Asie de demain. Pour cela, la France est prête et désireuse de l’accompagner dans un esprit d’amitié, de coopération et de confiance réciproques.

L’intégration réussie de nos deux communautés installées dans chacun de nos deux pays est le symbole de la compréhension et de la chaleur qui caractérisent nos liens. Cette proximité humaine n’est pas suffisante mais elle ne peut que faciliter le développement de nos échanges et augure favorablement du futur.

Le dialogue est, d’ores et déjà, constant au niveau politique et économique grâce à la grande disponibilité dont font preuve les responsables philippins désireux, tout comme nous, d’améliorer et de trouver des terrains d’entente sur l’ensemble des sujets d’intérêt commun, tant sur les questions de politique étrangère que sur des thèmes à caractère proprement bilatéral.

Mais les échanges ne se résument pas à des discussions entre diplomates et hommes politiques ou entrepreneurs. Il passe aussi, nous l’avons vu, par un dialogue des cultures et, dans le cas des Philippines, des religions. La présence de fortes minorités musulmanes dans nos deux pays engendre des préoccupations communes que nous avons commencé à aborder lors de la visite d’un universitaire musulman français de renom, Abdelwahab Meddeb.

Les conférences qu’il a pu prononcer dans différentes universités de l’île de Mindanao ont été l’occasion de confronter pacifiquement deux visions de l’Islam. Le succès de cette initiative, qui méritera un suivi, n’est qu’un exemple du potentiel que recèle, à tous les niveaux, un rapprochement entre nos deux pays.

Le terrain est, à l’évidence, favorable. Il nous reste à l’ensemencer de façon plus substantielle encore, pour en recueillir tous les fruits.


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