La vocation missionnaire de la France

Cardinal-Poupard-petit
Paul Joseph Jean Poupard, né le 30 août 1930 à Bouzillé, est un cardinal de l’Église catholique romaine, président émérite du Conseil pontifical pour la culture et ancien président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux du Saint-Siège. (wikipedia)

Je me souviens j’étais tout jeune écolier, à l’école libre, (c’est-à-dire catholique, de mon village angevin) de cette joie mystérieuse que j’avais ressentie, de cet appel aussi, en écoutant ces missionnaires, ces religieuses, ces religieux originaires du pays, des villages voisins, qui revenaient de loin en loin (et ils venaient de très loin) visiter leurs vieux parents, leurs frères et sueurs, leurs compagnes et leurs compagnons d’études devenus curés, vicaires, religieuses enseignantes, hospitalières et paroissiales. Ils venaient nous parler. Et, tout jeunes encore, nous frémissions de cet ardent amour qui leur avait fait tout quitter pour annoncer l’Évangile.

Leur passage suscitait élan et générosité. Nous étions pauvres, mais nous donnions de tout notre cœur. Une dimension missionnaire, tout à coup, venait donner des ailes à notre foi. Nous voulions, nous aussi, annoncer la bonne nouvelle de l’Évangile. Et les missionnaires partis, ils nous laissaient des images, des petits livres, des bulletins très modestes, mais qui, à un rythme régulier, plusieurs fois par an, venaient ranimer la flamme. Je me souviens toujours avec émotion de ce beau livre un peu romantique dont la lecture m’avait beaucoup ému et rempli de sainte joie. Le Chevalier apôtre, tel en était le titre. Et sa devise s’étalait fièrement sur la couverture « Passer les mers, sauver une âme et mourir ! »

L’héroïsme missionnaire. Le salut, sauver des âmes, empêcher les âmes de se perdre, et cela au prix de sa propre vie. Quelle émotion fut la mienne de découvrir en terre d’Afrique, près d’Abidjan, ces pierres tombales des premiers missionnaires morts au bout de quelques années, parfois de quelques mois, et même de quelques semaines ! Car ces généreux apôtres ne parlaient pas, comme nous, de l’inculturation, mais ils la pratiquaient avec héroïsme et sans le secours de la médecine, dont nous disposons aujourd’hui pour nous immuniser contre le climat, la nourriture, la boisson. Ils le savaient. Et ils assumaient généreusement le risque de la mort dite naturelle, ou de la mort provoquée, le martyre. Pour ma part, à chaque fois que je lis les récits missionnaires et les lettres des missions, je me sens affermi dans ma propre foi et je rends grâce à Dieu.

La vocation missionnaire de la France s’est nourrie de ces humbles lectures. Elle s’est développée à travers ces exemples vivants jusqu’à ce qu’un soupçon corrosif atteigne sa source et paraisse même la tarir. Pas de mission sans missionnaires, ni d’Église sans mission. Le père Gueguiner ne s’y trompait pas quand il parlait, au lendemain du concile, c’était en 1966, de désaffection spectaculaire, due en partie à une mauvaise théologie missionnaire et aux effets de la décolonisation. « L’Église, disait-il avec réalisme, depuis Vatican II se proclame missionnaire par essence, mais elle ne l’est pas toujours par existence. Il serait heureux de constater aujourd’hui qu’elle le redevient. L’inflation du langage se résorbe. Une idée qui n’agit pas à proportion de sa diffusion se dégrade, et le concept se dilue. Nous savons par une expérience cruelle que lorsque tout le monde se croit missionnaire, personne n’a plus l’idée de le devenir vraiment. Or il n’y a pas de mission sans missionnaire, ni d’Église sans mission. Aujourd’hui, après bien des polémiques stériles, des jugements injustes, des confusions regrettables, la vocation missionnaire de la France retrouve son réalisme et sa générosité dans la confiance et l’audace. Un salutaire rétablissement. Ce rétablissement salutaire a été précédé d’une réflexion approfondie. Et c’est justice de reconnaître que la vocation missionnaire de la France s’exprime aussi dans la qualité de cette réflexion théologique. Qu’il me suffise de rappeler ces deux beaux livres : Le Mystère du salut des nations (dispo sur simple demande à vivreacoeurouvert.phpet.org), de Jean Daniélou, et Le Fondement théologique des missions, Henri de Lubac. Il me faudrait citer ici tant de lettres pastorales des Evêques français, dans le sillage de encyclique Fidei Donum de Pie XII sur la mission de l’Église et l’esprit missionnaire, tant il est vrai que l’esprit missionnaire et l’esprit catholique sont un seul et même esprit.

Je voudrais au moins évoquer Monseigneur Henri-Alexandre Chappoulie qui fut, à Angers, l’évêque de mon jeune sacerdoce. Historien des misons d’Indochine au XVIIe siècle, ancien directeur des Œuvres pontificales missionnaires de Paris, il est mort le 13 janvier 1959 à Abidjan où s’était rendu pour visiter les communautés angevines des sœurs de la Pommeraye, en Côte-d’Ivoire. Il faudrait en citer beaucoup d’autres, dans le sillage de ce XIXe siècle, si injustement décrié et qui fut un grand siècle missionnaire français. Faut-il faire état de quelques chiffres significatifs ?

De 1820 à 1970, plus de 540 évêques missionnaires sont issus de France, le plus grand nombre venant des Missions étrangères de Paris, avec 253 évêques en pays de mission, suivis par les spiritains (64), puis les lazaristes (57).


Thérèse de Lisieux

En novembre 1887, Thérèse de Lisieux venait à Rome demander au pape Léon XIII la permission exceptionnelle d’entrer au carmel. Elle avait quatorze ans. Que lisait-elle pendant son pèlerinage ? Les Annales missionnaires. Sa soeur Céline nous le raconte : « Thérèse interrompit sa lecture et me dit :  » Je ne veux pas en lire plus. J’ai déjà un désir si violent d’être missionnaire : que serait-ce si je l’avivais encore par le tableau de cet apostolat ! Je veux être carmélite.  » » Thérèse sera carmélite. Et, en 1927, le pape Pie XI la déclarera, par décret pontifical, patronne universelle des missions. Vous connaissez sa lettre du 8 septembre 1896 : « J’ai la vocation d’être apôtre. Je voudrais parcourir la terre, prêcher ton nom et planter sur le sol infidèle la croix glorieuse. Mais, ô Bien-Aimé, une seule mission ne suffirait pas, je voudrais en même temps annoncer l’Évangile dans les cinq parties du monde, et jusque dans les îles les plus reculées… Je voudrais être missionnaire, non seulement pendant quelques années, mais je voudrais l’avoir été depuis la création du monde, et l’être jusqu’à la consommation des siècles. »

Telle est la vocation missionnaire de la France qui a donné, au cours des siècles, des fruits incomparables. Chacun peut les rencontrer, les toucher du doigt, dans ses déplacements à travers le monde. Je l’ai vu au Brésil, en Inde, en Scandinavie, au Sénégal et en Côte-d’Ivoire, au Japon. Partout les missions françaises sont à l’œuvre. Partout les instituts missionnaires fondés en France se développent. Le pape Jean-Paul II le disait à Lyon, le 4 octobre 1986 : « La France demeure un grand pays, à l’histoire prestigieuse et à la grande tradition culturelle, avec, à sa racine, une tradition spirituelle, fruit de la foi de tout un peuple qui a bâti ses cathédrales, produit des œuvres mystiques, développé d’innombrables initiatives de charité, entrepris une épopée missionnaire. »

Le lendemain, à Ars, Jean-Paul II nous rappelait que la mission ne saurait se limiter aux besoins de notre pays, si grands soient-ils. Elle est ouverte aux autres Églises, à l’Église universelle qui continue à compter sur l’entraide des prêtres français dans le sillage de la générosité missionnaire admirable qui s’est maintenue depuis un siècle et demi. Les diocèses français qui, même dans leur pauvreté actuelle, poursuivent cet effort de solidarité retrouvent pour eux-mêmes un dynamisme missionnaire.

[1] Poupard, Cardinal Paul. «France, fille aînée de l’église.» Chrétien magazine n°190

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