La mission de la France  par un Franco-Américain (1864)

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TEXTE INTÉGRAL

PRÉFACE

Les lignes suivantes ont été écrites, il y a quelques années, pour une occasion spéciale. La marche des événements dès lors en a suggéré la publication. Inspirées par l’amour le plus sincère pour la France et pour son illustre chef, elles seront sans doute accueillies avec bienveillance par ceux qui ont à coeur le perfectionnement moral de notre douce patrie.

Amérique du Nord, le 10 décembre 1863,


LA

MISSION DE LA FRANCE

0 mon pays, sois mes amours, Toujours !

Ayant été invité à vous adresser la parole, j’ai pensé que je ne saurais mieux faire que de vous parler de la France. Au moment où tous les regards se tournent vers elle et vers son auguste chef, quoi de plus naturel que nous, animés d’un juste orgueil à la vue de cet intérêt universel que notre patrie inspire, nous consacrions quelques instants à nous entretenir ensemble de la France.

Je pourrais, parcourant avec vous les divers points de son vaste territoire, jeter un coup d’oeil sur les inépuisables richesses d’un sol si fertile, et que les travaux toujours plus éclairés de nos cultivateurs rendent de jour en jour plus fécond. L’énumération des principaux produits de l’agriculture, considérés sous le rapport de la quantité et de la valeur, nous arrêterait assez longtemps ; que serait-ce donc si nous visitions ensemble les foyers de sa merveilleuse industrie, les grands centres de son commerce, et si, nous transportant au coeur même de la France, nous allions à Paris contempler tous les prodiges que le génie de notre race y a rassemblés, assister aux grandes manoeuvres de ces cohortes qui ont fait trembler la Russie et l’Autriche et brisé les fers de l’Italie, et recevoir instruction et lumière de la bouche même de nos illustrations scientifiques et littéraires. Des heures et des heures y passeraient, heures douces sans doule, heures remplies de charme, mais qui ne nous donneraient qu’une connaissance, ou plutôt une impression incomplète de la France. Le sol, les produits agricoles et industriels, le commerce, l’armée, les littérateurs et les savants, tout cela est dp la France, tout cela peut nous la faire mieux connaître, et si possible, plus aimer- mais cela n’est pas toute la France : c’est la France de nos jours, ce n’est pas la France de 89, de Louis XIV et de Charles Martel, c’est la France au dix-neuvième siècle, ce n’est pas la France telle que la verront les générations futures. Il nous faut chercher un point de vue à la fois plus général et plus élevé du haut duquel nous puissions embrasser notre glorieuse patrie tout entière ; et, ce point de vue, nous croyons l’avoir trouvé dans le sujet qui va nous occuper ce soir : la mission de la France.

Tout ce qui existe procédant du Dieu seul sage a été créé pour un but déterminé, est chargé d’une mission : proclamer la gloire du Très-Haut. Les cieux racontent la gloire du Dieu fort, et l’étendue donne à connaître sa puissance éternelle et sa divinité. Mais ce culte de la nature est imparfait : l’intelligence, la volonté, le coeur n’y ont aucune part. L’homme seul peut offrir au Père céleste un culte en esprit et en vérité, l’homme, image et fils de Dieu. Couronné de gloire et d’honneur, roi de la création, l’homme s’élève à toute la dignité de sa nature lorsque dans un élan de reconnaissance et d’adoration, il dépose aux pieds de l’Eternel sa couronne, et ne veut vivre qu’en lui et pour lui seul.

Mais l’homme pris isolément n’est pas tout l’homme, n’est pas l’homme tel que Dieu l’a conçu. Si l’homme est avant tout un être religieux, il est aussi un être sociable et doit, pour atteindre son parfait développement, vivre en société. D’abord dans la famille, point de départ de toute société, société en miniature, il reçoit des idées, des influences qui agissent sur lui et le modifient d’une manière puissante. Mais dans la jeunesse l’homme est essentiellement passif. Puis quand son corps a cessé de croître, que son éducation première est achevée, il devient membre actif et responsable de la société, mais à la condition de choisir entre le bien et le mal, entre le dévouement et l’égoïsme, entre Dieu et Mammon. Choix redoutable, décision presque toujours sans appel! Combien peu à ce moment suprême se tournent avec amour vers Dieu! Combien se découragent, font fausse roule et se perdent! Mais il en est qui, persévérant à bien faire, recherchent avec énergie, avec l’enthousiasme de la foi, l’honneur, la gloire et l’immortalité. Ces êtres d’élite sont nos vrais grands hommes, vrais types de l’humanité, images radieuses du Christ dans le monde. Eux et eux seuls sont hommes dans le sens le plus complet et le plus divin du mot.

Ce que nous venons de dire des individus peut également s’appliquer aux nations. La nation n’est-elle pas un individu, un membre de la famille humaine? Or, la nation, comme l’individu, a une mission à remplir. Il n’y a pas de fait biblique plus solidement établi que celui-là. Pharaon, personnifiant l’Egypte, ne subsiste que pour manifester la puissance de l’Eternel et glorifier son nom par toute la terre (Exode IX, 16). Dieu appelle Cyrus son berger, et les rois de Babylone ses serviteurs. Daniel, dans ses visions prophétiques, voit la suite des grands empires de l’antiquité que la main de l’Eternel élève et renverse tour à tour selon que les intérêts de son règne le réclament. Et qui ne sait que les Juifs et les Romains avaient pour mission spéciale de préparer les voies au Messie, les uns par leurs croyances et leur culte, les autres par cette valeur et cette discipline militaire qui les rendirent un jour les maîtres de l’univers. Dispersés parmi toutes les nations, les Juifs y avaient répandu l’idée d’un grand libérateur qui devait apparaître et opérer des merveilles; dominateurs du monde, les Romains, en renversant les barrières qui séparaient les peuples, en les soumettant à des lois uniformes, en les familiarisant avec leur langue, facilitèrent beaucoup la propagation de l’Evangile ; un Juif chrétien, du temps de Tibère et de Néron, pouvait, s’il était citoyen romain, circuler librement dans tout l’empire, et au moyen du grec et du latin faire connaître Jésus de synagogue en synagogue jusqu’aux extrêmes limites du monde connu. Ce fut l’oeuvre de saint Paul; mais celte oeuvre, les Juifs et les Romains y concoururent sans le savoir, et bien certainement sans le vouloir, comme ils avaient déjà, dans la salle du Prétoire, servi malgré eux aux desseins de Dieu, en condamnant à la mort de la croix Celui qui, pour nous sauver, échangea les splendeurs éternelles contre l’humble crèche de Bethléhem, le trône de la majesté divine contre les hauteurs maudites du Calvaire.

Ainsi l’existence d’une nation, sa position géographique, le rôle qu’elle joue, l’influence qu’elle exerce, tout vient de Dieu, et aux jours de sa plus grande liberté, quand, dans le sentiment intime de sa responsabilité, elle s’écrie, comme autrefois les Juifs : « Que le sang de cet homme retombe sur nous et sur nos enfants! » elle accomplit toutes les choses que la main et le conseil de l’Eternel avaient déterminé devoir être faites (Actes IV, 28). Partant de ce fait, nous disons que toutes les phases de l’histoire moderne ont eu pour but la propagation des idées chrétiennes, que les nations qui ont paru successivement sur la scène du monde ont contribué, chacune à leur manière, à cette propagande bénie, que les grandes nations travaillent sous la direction du Christ à cette oeuvre glorieuse, et que parmi ces nations, la France occupe la première place.

Ou je me trompe fort, ou cette assertion paraîtra à plusieurs, même à des compatriotes, bien hasardée. Aussi, avant de procéder à la preuve directe, je sens le besoin de m’appuyer de l’autorité d’un homme éminent. Selon M. Guizot, la civilisation consiste essentiellement dans deux faits, le développement de l’état social et le développement de l’état intellectuel, le développement de la condition extérieure et générale, et celui de la nature intérieure et personnelle de l’homme; en un mot, le perfectionnement de la société et celui de l’humanité ; non-seulement ces deux faits constituent la civilisation, mais leur simultanéité, leur intime et rapide union, leur action réciproque sont indispensables à sa perfection. L’illustre historien examine ensuite jusqu’à quel point la civilisation anglaise approche de cet idéal, et il trouve que, à tout prendre, le développement de la société a été plus étendu, plus glorieux en Angleterre que celui de l’humanité ; que les intérêts, les faits’ sociaux y ont tenu plus de place, y ont exercé plus de puissance que les idées générales ; que la nation y apparaît plus grande que l’homme individuel. Dans aucun pays peut-être, ajoute-t-il, les croyances religieuses n’ont possédé, et ne possèdent encore plus d’empire qu’en Angleterre; mais elles sont surtout pratiques; elles exercent une grande influence sur la conduite, le bonheur, le sentiment des individus ; mais des résultats généraux et rationnels, des résultats qui s’adressent à l’intelligence humaine tout entière, elles en ont très peu. Passant ensuite à l’Allemagne, M. Guizot reconnaît que si le génie pratique éclate partout en Angleterre, la pure activité intellectuelle est le trait dominant de la civilisation allemande; le développement intellectuel y a toujours devancé et surpassé le développement social ; l’esprit humain y a prospéré beaucoup plus que la condition humaine. Mais si, ni l’Angleterre ni l’Allemagne n’offrent l’image à peu près complète de la civilisation, la France, dit M. Guizot, a eu cet honneur qu’elle reproduit plus fidèlement qu’aucune autre nation le type général, l’idée fondamentale de la civilisation. Jamais l’homme n’y a manqué de grandeur individuelle, ni sa grandeur individuelle de conséquence et d’utilité pratique. Sa civilisation est la plus complète, la plus variée, la plus civilisée, pour ainsi dire. Voilà ce qui lui a valu le premier rang dans l’opinion désintéressée de l’Europe.

Il s’agit de montrer qu’elle est la plus propre à propager dans le monde les idées chrétiennes. Prenez l’Allemagne. Quelle impression laisse-t-elle à celui qui l’étudié au point de vue religieux? Celui d’un immense laboratoire intellectuel. Les idées y sont analysées, approfondies comme idées, par amour de la science, par enthousiasme pour le beau idéal; mais elles n’ont aucune, ou presque aucune influence sur la vie pratique. Choisissons un exemple entre mille. Voici un docteur célèbre appartenant à l’école rationaliste. Il emploie ses leçons de la semaine à renverser l’autorité du Nouveau Testament, ou à mettre en question l’authenticité d’un passage important des Ecritures. Arrive le dimanche. Que va-t-il faire ? A sa place un Français ne songerait pas à mettre le pied dans l’église; sa raison crierait à l’inconséquence, sa conscience murmurerait le mot d’hypocrisie. Mais notre docteur n’est point ainsi fait, et lorsque la cloche sacrée appellera les fidèles au temple, vous le verrez, suivi de sa femme et de ses enfants, prendre sa place au pied de la chaire évangélique, pour écouter avec recueillement, même avec édification une exposition très orthodoxe de ces mêmes textes que, comme docteur en théologie, il a déchirés de son mieux les jours précédents. Impossible de concevoir une séparation plus complète de la vie intellectuelle et delà vie pratique. Et remarquez que c’est là le caractère essentiel de toutes les oeuvres en Allemagne On n’yconnaît pas, ou presquepas, le monde extérieur; on ne s’y préoccupe pas des faits, on y vit d’idées. Avec de telles dispositions un peuple peut faire faire de grands pas à la science, il peut résoudre de grands problèmes philosophiques, il peut fournir aux autres nations l’étincelle qui, maniée par des mains habiles, allumera dans le monde un vaste incendie, mais il ne vaut rien pour une mission vraiment humanitaire.

L’Angleterre, il faut en convenir, est à cet égard dans des conditions supérieures à celles de l’Allemagne. Séparés par la mer du reste de la race germanique, les Anglo-Saxons ont eu un développement distinct que leur position insulaire, que leur vie maritime, que leur contact et leur mélange avec les races celtique et française ont rendu de plus en plus différent. Les Anglais sont moins idéalistes que les Allemands; c’est même le peuple pratique et positif par excellence. Le dironsnous? Ils sont trop pratiques, trop occupés de leur bienêtre matériel, trop amis du confort, trop enthousiastes de leurs institutions et de leur home; de là vient que leur influence est essentiellement locale, limitée à leur sol. A force de se passionner pour leur indépendance individuelle et la prospérité de leur terre natale, ils en sont venus à se préoccuper fort peu des autres nationalités, ou à ne voir en elles que des débouchés plus ou moins profitables pour les produits de leurs manufactures. Leur devise : « Dieu et mon droit » caractérise merveilleusement la nature de leur influence. Partout où l’Angleterre pose le pied elle apporte avec elle les grandes idées de Dieu, du devoir, de la liberté individuelle; son génie pratique les impose au sol, en fait la base de l’édifice politique et social, et y crée bientôt un vaste empire, témoin les Etats-Unis du Nord. Mais elle ne saurait aller au delà. Elle a beau se multiplier ellemême par voie d’annexion ou d’assimilation : toujours isolée, insulaire pour ainsi dire au milieu de l’océan des peuples, son influence ne dépassera guère les limites de ses diverses dépendances, et ne pourrait jamais être complètement humanitaire.

La France possède, au contraire, tous’ les dons requis pour un apostolat universel. Placée sur les limites du monde romain et du monde germanique, elle a pris, de bonne heure, en Germanie, l’amour passionné pour la liberté ; dans l’empire romain, ce génie organisateur administratif par lequel la France est devenue si célèbre, et ce besoin d’unité, de centralisation qui fait sa force. Mais, unité, ordre, liberté, voilà des traits caractéristiques d’un vrai christianisme que la France galloromaine possédait déjà par ses aspirations. La position géographique de la France actuelle convient parfaitement à une nation missionnaire. Baignée par les deux mers qui relient l’Europe à l’Ancien et au Nouveau Monde, environnée de tous côtés par des nationalités illustres, illustres dans les temps passés, comme l’Espagne, la Hollande et l’Italie, illustres dans les temps modernes, comme l’Angleterre, l’Allemagne et la Suisse, la France est par sa position seule le coeur et la tête de l’Europe; tout ce qu’elle pense, tout ce qu’elle dit, tout ce qu’elle fait agit comme un choc électrique sur les peuples les plus apathiques. Et l’on hésiterait à voir dans ce fait un plan providentiel ! Le caractère national est un indice non moins significatif de ce plan. De quoi s’agit-il en effet? Il s’agit d’idées et de doctrines à faire connaître et recevoir. Or, à quelles conditions une idée, une doctrine nous impressionne-t-elle au point de nous convaincre, de nous entraîner? N’est-ce pas lorsque celui qui nous la propose la conçoit d’une manière forte, la saisit avec enthousiasme, l’exprime avec clarté, avec chaleur, avec aisance? Et où est le peuple qui, plus que le nôtre, pénètre au fond d’une idée, la comprend et la juge dans toute sa portée? Où est le peuple qui plus que le Français s’enflamme pour une idée? Ouvrons l’histoire. Un moine arrive de la Terre-Sainte. Il raconte avec simplicité, avec force les souffrances auxquelles sont exposés les chrétiens, les avanies dont les Turcs les accablent, le joug dur, humiliant qu’ils leur imposent. Une émotion immense saisit alors l’assemblée. Une seule idée l’électrise tout entière : il faut délivrer la Terre-Sainte. Aussitôt rois et évêques, comtes et barons, chevaliers et prêtres, moines, ouvriers et paysans, les hommes avec les femmes, les vieillards comme les enfants, se lèvent et font retentir les plaines de Clermont de ce cri formidable et passionné : Diex volz, Diex volz ! « Dieu le veut, Dieu le veut ! » Ce cri est le signal des croisades et ce signal part de la France. Nous sommes donc susceptibles d’enthousiasrne, même d’enthousiasme religieux. Inutile de prouver qu’un Français doit parler clairement; tout ce qui n’est pas clair n’est pas français, ne l’est pas dans toute la force du terme. Enfin, tout le monde admet que nous sommes un peuple communicatif, sociable, d’un commerce facile et agréable. Or, ces divers dons, si essentiels à une oeuvre missionnaire, le Christ nous les a départis afin que nous les employions à répandre, à populariser parmi toutes les nations du globe, les grandes doctrines de l’Evangile.

Remarquez bien ces mots : populariser la grande doctrine de VEvangile. Je dis que c’est là la mission spéciale de la France, que c’est le talent qu’elle est tenue de faire valoir. S’il ne s’agissait que de faire connaître les faits du christianisme, une nation maritime et commerçante y suffirait; les Anglais, avec leurs innombrables vaisseaux, pourraient au besoin devenir les colporteurs universels; mais propager, faire connaître les faits du christianisme, ce n’est après tout qu’un travail préparatoire. Il faut répandre la Bible, la lettre du christianisme, mais avec cette lettre, il faut une parole qui l’explique et la vivifie; il faut la lecture, mais il faut aussi la prédication de l’Evangile; il faut un colporteur biblique, mais il faut aussi un apôtre évangélique; il faut une Angleterre pour répandre par millions, et par millions de millions la charte du christianisme, mais il faut aussi une France pour populariser les principes que cette charte renferme.

Je ne serais pas du tout surpris qu’il y eût dans cette assemblée des personnes, même des personnes appartenant à la France qui, jusqu’à cette heure, bien loin de considérer le peuple français comme un peuple religieux, c’est-à-dire sérieux, sesontpaisiblementrésignées à le considérer comme un peuple tout particulièrement irréligieux, c’est-à-dire léger. Pour bien des gens, qui dit Français dit léger. C’est là certes une idée des plus fausses. Oui, nous sommes un peuple religieux. Remontons au berceau de notre race. Voyez quel admirable instinct la dirige lorsqu’il lui faut choisir entre les idées étroites d’Anus et les grandes doctrines de l’Evangile! Tandis que la plupart des nations venues des contrées septentrionales se laissent infecter par les erreurs de l’arianisme, nos ancêtres embrassent la foi catholique, ils l’embrassent sérieusement, car les dogmes de cette foi se sentent dès lors partout, se retrouvent jusque dans leurs lois politiques et leurs codes judiciaires. Ecoutez la préface de la loi salique : « La nation des Francs, illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous les armes…, depuis peu convertie à la foi catholique, pure d’hérésie… Vive le Christ qui aime la France! Qu’il garde leur royaume et remplisse leurs chefs de la lumière de sa grâce… Que le Seigneur Jésus-Christ dirige dans les voies de la piété les règnes de ceux qui gouvernent » (Guizot, Civilisation en Europe, tome 1er, p. 242). Plus lard, la défaite des Maures dans les plaines de Poitiers, celle des Musulmans en Asie et en Afrique furent le résultat de l’enthousiasme religieux, et cet enthousiasme fut l’oeuvre de la France. Si jamais un chrétien s’est assis sur le trône et y a donné l’exemple d’une piété humble et fervente unie à l’indépendance de caractère, c’est bien Louis IX, et Louis IX était roi de France. Le mouvement national qui arracha la France au pouvoir des Anglais fut inspiré par la religion ; Jeanne d’Arc croyait avoir reçu une mission du ciel pour sauver le royaume Très-Chrétien; c’estau nom du Dieu des armées qu’elle attaqua et défit les troupes d’outre-mer. L’Université de Paris eut pendant le moyen âge une influence immense, et sur le pays et sur tous les pays chrétiens; elle n’était pas seulement le grand foyer littéraire et scientifique de l’Europe, elle en était encore le grand centre religieux. Elle a défendu les libertés de l’Eglise gallicane contre les empiétements de la cour de Rome ; ce sont ses principes qui ont servi de drapeau aux tentatives de réforme des conciles de Constance et de Bâle, qui ont fait faire et soutenir la pragmatique sanction de Charles VII. Si nous jetons un coup d’oeil sur l’histoire de la Réforme en France, une chose nous frappe, c’est la puissance des convictions religieuses qui la caractérise. Il fallait assurément des croyances énergiques et sincères pour supporter les rudes épreuves, les sanglantes persécutions dont on l’a abreuvée. Ah! qu’on se le dise bien, qu’on le sache une fois pour toutes, l’Eglise réformée française du seizième siècle n’a pas été simplement une école de savants docteurs, elle a été surtout une Eglise de confesseurs et de martyrs. Oui, nous sommes un peuple religieux. J’en appelle au dix-septième siècle, le siècle français par excellence. A côté des Daillé, des Claude, des Drelincourt, des Saurin qui ont illustré le protestantisme, que d’hommes distingués par leur piété la France ne cite-t-elle pas avec orgueil? Les Arnauld, les De Sacy, les Pascal, lesBossuet, lesFénelon n’ont-ils pas élédes hommes vraiment religieux, et leurs écrits n’indiquent-ils pas une conception élevée et spirituelle de l’Evangile? Oui, nous sommes un peuple religieux. Ce n’est pas en vain que nos rois tenaient à honneur leur titre de rois « Très-Chrétiens » et qu’ils prenaient pour devise ces mots significatifs : « Dieu protège la France, » Ce titre préfigurait bien le rang élevé que Dieu réservait à notre pairie, cette devise était une prophétie de son avenir glorieux.

On objectera peul-êtfe le dix-huitième siècle, et son incrédulité audacieuse et immorale, la révolution de 89 et ses saturnales impies. Mais où est le peuple qui n’ait pas eu ses moments d’irréligion, ses égarements, ses orgies? Quoi! l’homme comme individu marchera in^ cessamment sur le bord des abîmes du doute et de l’athéisme pratique; il sera ballotté entre les instincts de la brute et les aspirations les plus pures, les plus saintes ; il aura ses crises religieuses et morales, heures redoutables où souvent la tête tourne, l’intelligence s’affaisse, le corps s’épuise…; et une nation composée d’individus, une nation, individu elle-même au sein de l’humanité, s’avancerait constamment d’un pas uniforme et mesuré dans les sentiers de la foi, de la sagesse et de la piété!!! Oui, nous avons eu notre siècle de doute, d’impuretés et de blasphèmes. Oui, nous avons eu notre révolution sanglante et régicide. Oui, nous avons bu largement à la coupe des impudi– cités et du crime… Mais à qui la faute; oui, à qui la faute? La faute en est principalement à ceux qui, au mépris de la foi jurée, foulant aux pieds les traités les plus solennels, ont porté une main sacrilège sur les personnes, sur les propriétés, sur les droits inaliénables, et s’ils l’eussent pu, sur la conscience, d’une portion importante de notre population. Je veux parler de la funeste révocation de l’Edit de Nantes. Quand on eut chassé du sol, tué, enchaîné sur des galères, laissé pourrir dans les prisons, plus d’un million de Français; quand on eut ôté à la magistrature, à la marine, à l’armée, à l’industrie, au commerce l’élite de ses membres; que le clergé catholique ne se trouva plus en présence de ce corps de ministres protestants, distingués par leur science et leur piété, qu’il s’agissait de combattre, d’égaler et si possible, de surpasser, alors on se laissa aller à l’insouciance ; les fortes études forept négligées; on se fit prêtre non plus par vocation , mais par intérêt ; bientôt l’immoralité coula à pleins bords, et du sein de cette nation livrée à une noblesse dissolue et à un clergé mercenaire, ambitieux et souvent impudique, sortirent les bacchanales de la régence, l’incrédulité voltairienne et les attentats inouïs de la révolution. Les dragonnades de Louis XIV sont le prélude des massacres de septembre et du culte absurde et blasphématoire de la déesse de la Raison. D’ailleurs cette révolution qu’on voudrait faire peser comme un affreux cauchemar sur la conscience de la France est devenue, entre les mains de son divin protecteur, une source de lumière et de vie. Il a parlé, et soudain la nation, animée par un souffle d’en haut, adopte pour devise nationale ces paroles à jamais mémorables : Liberté, égalité, fraternité, et dès lors, comme si un ange puissant eût volé par le milieu du ciel, portant l’Evangile éternel, ces vérités si grandes et si simples de la liberté de l’homme, de l’égalité de tous devant la loi, du lien fraternel qui unit tant les individus que les nations, se répandent en tous lieux, se popularisent et se gravant dans la conscience humaine en deviennent le principe constitutif, et, pour ainsi dire, l’antique patrimoine.

Entendons-nous bien. Avant la révolution on avait écrit, prêché et démontré que tous les hommes sont égaux et par conséquent libres ; on avait entrevu la sublime doctrine de la fraternité des peuples. Mais ces principes, consignés dans les Ecritures, répétés chaque jour en choeur par des milliers de bouches dans cette suave prière que nos mères nous apprennent à bégayer sur leurs genoux : « Notre Père qui es aux cieux, » Pater noster qui es in coelis, ces principes étaient devenus pour les peuples modernes une lettre morte, un trésor scellé et caché, et n’avaient pas reçu dans tous les cas, leur entier développement. C’est la France qui a eu l’insigne honneur de saisir ces immortels principes, de les inscrire sur ses étendards, de les introduire à la suite de ses armées triomphantes chez tous les peuples de l’Europe, de les replacer sur le trône de l’opinion publique, en un mot de les populariser. Ses idées politiques et sociales, reflets souvent bien purs de la Révélation, ont été adoptées par les peuples les plus divers. Si parfois, comme jadis les Israélites, elle a mis au service de ses principes, sa bonne et forte épée bien plus que son éloquence, du moins ne s’est-elle pas attiré la haine du genre humain. Loin de là ; on aime la France; de toutes parts on regarde vers elle comme vers une libératrice, une amie; les races opprimées l’appellent leur grande et vaillante soeur, et si, d’un moment à l’autre, le règne de la Terreur s’établissait de nouveau sur les rives de la Seine, une douleur , un deuil immense s’emparerait des âmes patriotiques; on pleurerait sur l’asservissement de la France, comme on pleure l’infortune d’une soeur unique et bien-aimée.

Que nous prépare l’avenir? Depuis quatorze siècles le Seigneur dirige notre race ; il ne l’abandonnera pas, soyons-en sûrs, au temps de l’épreuve qui approche. Au contraire, il la bénira de toutes les bénédictions désirables. La première entre les grandes nations européennes , elle a réintégré dans tous ses droits le peuple israélite, lorsque partout ailleurs on le persécutait et le maudissait. Elle a appelé « ses frères » les Juifs méprisés, descendants méconnus des patriarches, des prophètes et des apôtres. Elle a donné une patrie aux frères du Christ. Par là, elle s’est acquis dans les tabernacles éternels un Ami puissant et fidèle. Jésus n’oubliera pas ce verre d’eau froide donné en son nom au plus petit de ses frères. Certes, il ne l’a pas oublié. Un coup d’oeil jeté sur l’histoire des dix dernières années ne permet pas de méconnaître les traces de Celui qui « travaille jusqu’à maintenant avec le Père. » Jamais les idées mères de la révolution n’avaient reçu une application plus large et plus sage. Jamais elles n’avaient circulé en Europe d’une manière aussi spontanée et aussi universelle. Il y a plus. Jusqu’à ces dernières années les questions de réforme religieuse et morale n’avaient pas occupé une place assez importante dans la pensée de notre peuple, et surtout dans celle de ses chefs. Nous n’étions sans doute pas assez mûrs pour un tel travail. Mais ce temps n’est plus. On commence à sentir du dégoût, et pour les superstitions surannées des siècles d’ignorance, et pour l’indifférentisme des écoles soi-disant philosophiques. On sent la nécessité de revoir et de reconstruire les institutions ecclésiastiques. On rêve un état de la société plus conforme à l’esprit du christianisme primitif, plus sérieux, plus moral. Les questions religieuses dans ce qu’elles ont de plus vital sont à la veille d’absorber l’attention de la France. Et pour diriger ces instincts du peuple, le Seigneur lui a suscité un souverain formé à l’école de l’expérience, rempli de sagesse, et pénétré du sentiment de sa haute mission.

Oui, nous en avons la douce espérance, un avenir magnifique s’ouvre devant notre belle patrie. Que le levain du pur Evangile la pénètre tout entière; que ses regards soient plus constamment fixés sur le Christ ; qu’elle apprenne tout de nouveau de lui ses devoirs et ses privilèges jusqu’à ce que, animée d’un saint enthousiasme, elle mette au service de Jésus tous les talents de sa belle intelligence, toutes les ressources de sa raison, toutes les aspirations de son noble coeui\ et lorsqu’elle aura achevé sa mission glorieuse et pacifique, qu’elle aura fait tomber les fers du dernier des esclaves, qu’elle aura fait briller devant toute âme humaine les éternelles beautés de l’Evangile, alors, aux grands jours des rétributions, malgré ses erreurs, ses inconséquences et ses crimes, le grand Empereur du ciel et de la terre lui dira : « Cela va bien ; entre, toi aussi, dans la joie de ton Seigneur !»

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