source : http://histoire-cnrs.revues.org/9261

Patrick Clastres, « L’histoire de France au miroir du sport », La revue pour l’histoire du CNRS [En ligne], 26 | 2010

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RÉSUMÉ

Les « jeux physiques » de l’Ancien Régime, puis les gymnastiques, le sport enfin, scandent l’histoire de France. La diffusion des sports notamment a partie liée avec le double processus de démocratisation et d’enrichissement de la société. La France se distingue en outre par les liens qui unissent sport et pouvoir. L’État a, certes, favorisé le développement du sport, mais ne l’utilise-t-il pas aussi pour briller sur la scène internationale ? C’est à ces questions, mais aussi à beaucoup d’autres que s’intéresse Patrick Clastres dans cet article.


Plan

  • L’ancien régime des jeux et la révolution du loisir sportif
  • Un État singulièrement sportif
  • La France du sport dans le monde

Imaginons un instant que l’historien ne dispose que des seules archives et sources ayant trait aux jeux et sports pour écrire l’histoire de France. Nous obtiendrions une drôle d’histoire où Rabelais l’emporte sur Descartes, le « desport » (ébattement physique dans Pantagruel) prime sur la raison, le joueur de paume dépasse le docteur de l’Université, le baron de Coubertin triomphe de Durkheim, Laure Manaudou et Zinédine Zidane valent plus et mieux que Simone de Beauvoir et Claude Lévi-Strauss. L’histoire des « passions françaises », pour reprendre l’expression de Theodor Zeldin, trouverait ainsi un nouvel équilibre entre le pouvoir d’influence prêté aux intellectuels et les vagues d’idolâtrie suscitées par les champions. Même si l’histoire-fiction, qui transforme l’historien en laborantin, correspond à une tendance récente de l’historiographie anglo-saxonne, nous adopterons une posture plus raisonnable. Notre expérimentation se limitera à passer de l’autre côté du miroir.
Du fait de leur succès populaire, les sports ont puissamment contribué à inscrire les Français dans la « civilisation des loisirs ». Et en diffusant les règles de l’associationnisme en direction de la jeunesse et des prolétaires, ils auraient même facilité l’apprentissage des us et coutumes démocratiques. De fait, l’histoire des sports permet de rappeler qu’une société civile s’est constituée dans l’hexagone à côté de l’État jacobin. Pour autant, et à la différence des pays anglo-saxons, la France présente la particularité d’une forte intervention publique dans l’espace des sports que symbolise la création, au demeurant tardive, d’un secrétariat d’État aux sports en 1963, et d’un ministère de plein exercice en 1966. Comme les autres nations qui ont la prétention de dominer le monde ou de s’y imposer au premier rang, la France a tenté de rayonner sportivement. Par la victoire de ses athlètes bien sûr, mais aussi par la création et la prise de contrôle des fédérations sportives internationales, par l’accueil des grandes compétitions internationales, par sa capacité, enfin, à diffuser sa culture sportive et les valeurs qu’elle lui attribue.

L’ancien régime des jeux et la révolution du loisir sportif

[…]


Un État singulièrement sportif
[…]

La France du sport dans le monde

À la différence de la Grande-Bretagne, la France n’est guère parvenue à convertir ses jeux traditionnels en sports et à les exporter. De fait, la boxe, le golf et le cricket, les footballs joués à la main (rugby) comme au pied (soccer), ou bien encore l’athlétisme et le tennis ont reçu leurs premiers règlements en Grande-Bretagne entre les années 1720 et 1870, avant de se diffuser dans l’Empire de la reine Victoria, et très souvent bien au-delà. Si l’impérialisme informel britannique passe aussi par les sports, la France de la IIIe République apparaît a contrario comme un conservatoire de folklores ludiques, d’échelle au mieux provinciale, et comme une patrie de gymnastes voués à la reconquête des provinces perdues en 1870 sinon à la défense du pré carré. Il est toutefois une exception à ce faible rayonnement ludique de la France : la pétanque. Inventée en 1907 à La Ciotat pour un ancien joueur de « longue provençale » perclus de rhumatisme, ce jeu de boules pratiqué « a pes tanca » (pieds collés) est devenu le loisir national des Français à compter des années 1950. Transformée en pratique professionnelle et médiatisée depuis les années 1980, la pétanque s’est même exportée dans plus de soixante-dix pays au point de dessiner une nouvelle francophonie.

Point de sport d’essence française donc, mais en revanche l’invention de compétitions de renommée mondiale. Si la bicyclette est anglaise, certes après bien des prototypes allemand (draisienne) et français (vélocipède), le sport cycliste est, lui, très largement une invention hexagonale, comme en témoignent les « classiques » sur route des années 1890 (Bordeaux-Paris, Paris-Roubaix, Paris-Tours), puis le Tour de France en 1903. Le concept même d’une boucle à étapes s’est diffusé ailleurs dans le monde : Giro d’Italia (1909), Pologne (1928), Vuelta espagnole (1935), Turquie (1968), Cameroun (2003), Oman (2010)… D’autres compétitions sportives ont une origine ou une spécificité française comme les Internationaux de tennis joués à Roland-Garros à compter de 1928, les 24 Heures du Mans lancées en 1923 par l’Automobile club de l’ouest, la Coupe d’Europe des clubs champions de football créée en 1955 à l’initiative du journal L’Équipe, ou le rallye-raid Paris-Dakar fondé en 1979 par Thierry Sabine.

Il faut compter également avec l’idée française de rénovation des Jeux olympiques « sous une forme moderne » émise en 1892 par Pierre de Coubertin. Reprenant un projet grec de « revival », c’est-à-dire de rénovation à l’antique, il propose une formule inédite qui rassemblerait les champions amateurs du monde entier autour d’un panel œcuménique de disciplines sportives (épreuves athlétiques de course à pied et de sauts, sports collectifs anglais, cyclisme, yachting, gymnastique individuelle, lancer du disque ressuscité par les organisateurs grecs, course de marathon forgée de toutes pièces par le linguiste français Michel Bréal…). Mais l’ambition du jeune baron parisien n’est pas seulement de faire émerger des champions à la manière anglo-saxonne. En facilitant la rencontre des jeunes sportsmen voués à diriger le monde, il attribue aux Jeux olympiques une dimension pacifiste. Au contrôle britannique des institutions gardiennes des règles du jeu (Boards) va correspondre la prise de contrôle française des fédérations internationales sportives (football en 1904, tennis et escrime en 1913).

Avec les années 1900 se répand donc l’idée que les rencontres internationales mesurent la puissance des nations. Et il faut bien considérer que, hormis quelques champions exceptionnels (Jean Bouin, Georges Carpentier, les Mousquetaires du tennis et Suzanne Lenglen, Marcel Cerdan, Ali Mimoun…), la France ne brille guère au tableau des médailles. Les succès de Yannick Noah à Roland-Garros en 1983 et de Platini et de ses co-équipiers en finale de l’Euro 1984 ouvrent une nouvelle ère, celle de « la France qui gagne ». Suivront, parmi bien d’autres, les titres mondiaux et olympiques de David Douillet en 1996 et 2000, la victoire des Bleus en finale de la Coupe du monde en 1998, les premières places mondiales d’Amélie Mauresmo en tennis et de Laure Manaudou en natation entre 2004 et 2007, ou la triple couronne mondiale, olympique et européenne des « Experts » en handball en 2008-2010. Et puis la France est devenue aussi une étape obligée du calendrier sportif mondial (coupes du monde de football en 1998, d’athlétisme en 2003, de rugby en 2007, et presque tous les championnats du monde de sports en salle depuis l’an 2000). Elle a pourtant échoué à trois reprises dans sa tentative d’obtenir les Jeux Olympiques d’été à Paris pour 1992, 2008 et 2012, les « déclinologues » en profitant pour dénoncer la France « frileuse », celle qui a voté non au référendum de 2005 sur la Constitution européenne.

On aboutit ainsi à ce paradoxe d’une France des années 1920 qui domine la Société des Nations, veille jalousement sur un immense empire colonial, mais rayonne faiblement sur la planète des sports, et d’une France des années 2000, ravalée au rang de puissance moyenne, enfoncée dans la crise, apeurée par la « mondialisation », mais qui monte sur les plus hautes marches des podiums. Même si la presse hexagonale démontre jour après jour le contraire et se saisit des déboires de l’équipe nationale de football en Afrique du Sud en 2010 pour faire le jeu des investisseurs privés au détriment du sport amateur. Là encore, le sport montre sa capacité à traduire les affrontements idéologiques qui traversent la France, en l’occurrence celle des années Sarkozy.

Fin

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