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LA FRANCE DES VIGNOBLES - L HISTOIRE N° 213
LA FRANCE DES VIGNOBLES – L’HISTOIRE N° 213 Annick Foucrier dans mensuel 213 daté septembre 1997

Annick Foucrier dans mensuel 213
daté septembre 1997


Depuis le xixe siècle, les vins californiens, issus de cépages français, n’ont cessé de gagner en qualité. Et leur succès est tel que certains prennent désormais place aux côtés des plus grands crus bordelais ou bourguignons.

En 1976, Steven Spurner, un Américain expert et distributeur de vins, organise à Paris une dégustation à l’aveugle dans laquelle il met en compétition des crus californiens et français, parmi les meilleurs. Stupeur des jurés lorsqu’ils découvrent qu’un stag’s-leap 1973 rouge a obtenu une meilleure appréciation qu’un mouton-rothschild 1970 et qu’un chardonnay de Château Montelena a été jugé supérieur à un meursault-charmes. Habilement médiatisé, l’événement est connu sous le nom de «jugement de Paris». Les Français seraient-ils surpassés dans un domaine qui leur semblait réservé ? L’histoire de la viticulture aux États-Unis montre en fait qu’ils ont largement contribué à la qualité des vins californiens. Dès 1621, des Languedociens sont recrutes par les autorités britanniques pour développer la culture de la vigne dans les colonies d’Amérique. Mais l’hostilité des indigènes, le manque de main-d’œuvre qualifiée, la concurrence du tabac et du riz comme cultures commerciales, et des maladies inconnues – parmi lesquelles ce que l’on saura plus tard être le phylloxéra -, font échouer les diverses tentatives des immigrants français, suisses ou allemands. Au début du xixe siècle, le président Jefferson encourage donc les importations par des tarifs douaniers faibles, dans le but de remplacer la consommation des alcools forts par celle du vin. En vain : les crus français restent trop chers. En outre, considéré comme sophistiqué, associé au style de vie des élites sudistes, le vin reste étranger à la culture des fondamentalistes protestants, des pionniers de l’Ouest et des immigrants ouvriers d’Europe du Nord-Ouest.

En revanche, de l’autre côté des montagnes Rocheuses, en Californie, les conditions sont plus favorables. La sécheresse des étés et l’isolement protègent la région des atteintes du phylloxéra. Dès la fin du xvme siècle, à l’époque de la colonisation espagnole, les missionnaires franciscains cultivent des pieds de vigne pour les besoins du culte. Cette production ayant bien réussi, certaines missions, en particulier celle de San Gabriel, près de Los Angeles, en commercialisent une partie. Mais le goût de ce vin de messe, fort et doux, n’est pas adapté à la consommation de table.

Dans les années 1830, ce sont des Français qui vont jouer un rôle pionnier dans le Sud de la Californie. Louis Bauchet arrive en 1827, mais c’est un Bordelais, Jean-Louis Vignes, qui est considéré comme le fondateur de la viticulture californienne de qualité. Né à Béguey, en Gironde, il s’installe en 1831 à Los Angeles, où il achète environ quarante-deux hectares de terre, bien situés au bord de la rivière. Une superficie importante, surtout si l’on considère qu’il n’y avait, avant son arrivée, que quarante hectares plantés en vignes dans toute la région. Sur son terrain pousse un sycomore magnifique qui donne son nom au domaine : El Aliso.

Jean-Louis Vignes fait venir de son Bordelais natal par le cap Horn des plants qu’il greffe sur des pieds locaux, plus rustiques et plus résistants. La production offre des perspectives prometteuses – en 1842, le viticulteur aurait même prophétisé qu’un jour viendrait où la Californie pourrait rivaliser en quantité et en qualité avec la « belle France »… Tonnelier, il monte un atelier pour fabriquer les fûts qui lui permettent de faire vieillir son vin dans des conditions appropriées. En 1855, il vend sa propriété à ses neveux, Jean-Louis et Pierre Sainsevain. Ce dernier ayant étudié la fabrication du Champagne, les frères Sainsevain peuvent produire, dès 1857, le premier «Champagne» de Californie – qu’ils n’hésitent pas, dans leurs publicités, à proclamer « supérieur au meilleur Champagne de Châlons ou de Reims ».

UNE DYNASTIE FRANÇAISE DANS LA VALLÉE DE SANTA CLARA

Dans les années 1840 et 1850, avec la ruée vers l’or, la viticulture se développe plutôt dans le Nord de la Californie. Dans la vallée de Santa-Clara (l’actuelle Silicon Valley), des Français tels que Louis Prévost, Jean-Baptiste Bontemps, Antoine Delmas ou Louis Pellier achètent des terres, plantent des vignobles et des vergers, font venir des dizaines de variétés françaises dont ils expérimentent l’adaptation à la région et qu’ils contribuent à répandre. Sur les terres fertiles de la vallée, les vignes prospèrent et approvisionnent le marché de San Francisco. Les entreprises familiales qui se développent là créent de véritables dynasties : ainsi Norbert Miras-sou, décédé en 1992, représente la quatrième génération de la célèbre famille de viticulteurs des Pellier.

Le phylloxéra est endémique dans l’Est des États-Unis. Dans les années 1860, le vignoble français est attaqué. L’insecte est identifié en 1868, et, dès l’année suivante, deux chercheurs de Montpellier et de Bordeaux proposent la seule solution possible : arracher les pieds malades et utiliser les espèces américaines comme porte-greffes. Durant la décennie suivante, avec l’amélioration des transports entre les côtes est et ouest des États-Unis, le parasite arrive en Californie : les vignobles du Nord sont contaminés. Cette fois encore, l’antécédent français apporte une expérience profitable : l’université de Montpellier fournit les techniques utilisées avec succès en France pour lutter contre ce fléau.

Cependant, alors que la production est à nouveau prospère et dynamique, les mouvements de tempérance obtiennent, en janvier 1919, le vote du 18e amendement qui interdit la production, le transport et la vente de toute boisson alcoolisée (définie comme ayant plus de 0,5% d’alcool). La viticulture est mortellement touchée. Si quelques vignobles survivent grâce à la fabrication de vin de messe (comme le beaulieu-vineyard de Georges de Latour) ou à la production de raisin, quand l’amendement est abrogé, en 1933, peu d’entreprises ont survécu, et leur équipement est hors d’usage. Pire encore, le goût du public américain s’est tourné vers la consommation de vins et d’alcools forts et sucrés.

Il faut attendre les lendemains de la Seconde Guerre mondiale pour que la production de qualité soit relancée, grâce à des améliorations techniques. Le vin est associé à une image positive de la France, celle de la joie de vivre et de la cuisine savoureuse. Joue aussi le «paradoxe français» : des médecins auraient trouvé une corrélation entre une consommation modérée de vin et de moindres problèmes cardiaques chez les Français que parmi les Américains, malgré une alimentation plus riche en graisses. Désormais, les crus californiens, tout particulièrement ceux de la vallée de Napa, visent le haut de gamme : la beauté de cette région couverte de vignobles, l’image de raffinement entretenue par quelques personnalités attirent les touristes et les consommateurs. Le Français Georges de Latour, arrivé en Californie au début du siècle, en est l’un des meilleurs promoteurs, gentleman-viticulteur à la pointe de la recherche, recevant les grands de ce monde dans son superbe domaine.

Le succès californien est tel qu a partir de 1973 des sociétés françaises réputées investissent dans les vallées de Napa et de Sonoma : d’abord la société champenoise Moët Hennessy qui y installe le domaine-chandon, suivie dans les années 1980 par Piper-Heidsieck, Mumm, Deutz. Des châteaux bordelais s’associent avec des sociétés locales, comme Philippe de Rothschild et son mouton-rothschild avec Robert Mondavi. Ces investissements offrent à la fois une possibilité de développement (entravé en France par le manque de terres et le prix élevé à l’hectare) et un point d’appui pour s’implanter sur un marché américain en expansion.

Mais la viticulture californienne est aujourd’hui très menacée : les meilleurs terrains, de plus en plus convoités par l’urbanisation et des nouvelles industries, deviennent rares et fort chers. En outre, les vins californiens subissent la concurrence des crus italiens et français, et désormais de ceux provenant d’Amérique du Sud, d’Australie ou d’Afrique australe. Plus grave enfin : le retour du phylloxéra, à la suite de l’utilisation de porte-greffes insuffisamment résistants. ?

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