source : https://www.persee.fr/

Tulet Jean-Christian, Sánchez Alvarez Juán. La croissance du vignoble du Chili par l’amélioration de la qualité et l’exportation. In: Sud-Ouest européen, tome 14, 2002. Les vignobles du sud-ouest européen dans la mondialisation (Coordonné par Jean-Claude Hinnewinkel et Philippe Roudié) sous la direction de Jean-Claude Hinnewinkel et Philippe Roudié. pp. 111-119.

www.persee.fr/doc/rgpso_1276-4930_2002_num_14_1_2812

 

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RÉSUMÉ

De 1995 à 2001, la surface des vignes à vin chiliennes est passée de 56 000 ha à 106 000 ha. Cette énorme croissance s ‘appuie sur une tradition déjà séculaire de la vigne dans ce pays, avec en particulier l’existence d’un groupe de producteurs-négociants très puissant, constitué dès le XIXe siècle. Elle tient surtout à l’adoption de techniques modernes de vinification et à la généralisation de l’usage de cépages meilleurs, principalement d’origine française. Ces transformations ont permis le développement d’une production de vins de bien meilleure qualité, avec un rapport qualité-prix lui permettant de trouver des débouchés internationaux importants. Cette production se substitue à celle de vins de table, destinée à un marché intérieur, qui était en perte de vitesse.

Plan
I. La «bodega» au cœur du système vitivinicole chilien
II. Le second souffle de la vigne
III. Les vins chiliens : des qualités relatives
IV. Une nouvelle territorialisation de la vigne
Conclusion


PREMIÈRES PAGES

Le Chili est un vieux pays producteur de vin, en particulier grâce à des conditions agro-écologiques favorables, assez rares dans le contexte latino-américain. L’importance de son vignoble s’est affirmée au XIXe avec le développement de la viticulture irriguée et la prééminence prise par le vin comme boisson quotidienne des Chiliens. Jusqu’aux années 1970, la fortune du vignoble a ainsi été liée à un marché intérieur vers lequel se dirigeait l’essentiel d’une production où la quantité primait en général sur la qualité. Ce système est entré en décadence avec la désaffection des Chiliens pour le vin, la consommation intérieure passant de 59 litres/an/personne en 1972 à moins de 15 litres en 2001. La surface en vigne s’est donc contractée, passant de plus de 110000 ha en 1970 à moins de 60000 ha en 1993.

À partir de cette date, la dégradation de la situation s’interrompt. Une période d’expansion assez spectaculaire lui succède, qui permet à la vigne chilienne de regagner en quelques années toute la surface qu’elle avait perdue dans les dernières décennies. Cette croissance nouvelle est issue d’une mutation du vignoble en faveur de produits d’une qualité largement améliorée par rapport à ce qui était l’essentiel de la production nationale. Dans le cas précis de la vigne, les opérateurs traditionnels chiliens, mais également des nouveaux venus détenteurs de capitaux à investir et des sociétés étrangères (espagnoles, françaises, nord- américaines…), se sont lancés dans le développement de la viticulture de qualité, délibérément tournée vers l’exportation. La législation, comme pour tout le reste de la production nationale, les laisse entièrement libres de planter ce qu’ils veulent, où ils veulent, comme ils veulent. Cette croissance s’apparente ainsi aux différents « booms » que le pays a déjà connus en matière de production agricole destinée à l’exportation : ceux de la poire, du kiwi, du lapin angora, et bien d’autres, ces diverses spéculations ayant attiré un grand nombre d’investisseurs, qui se sont retirés dès que les taux de profit se sont mis à diminuer. Dans cette perspective, l’exemple du vin est parfaitement représentatif d’un modèle chilien agro-exportateur. On peut donc également s’interroger sur la pérennité d’un tel système.


I. La «bodega» au cœur du système vitivinicole chilien

Les débuts de l’histoire de la vigne chilienne se confondent avec ceux de la colonisation. Les nouveaux venus, les religieux en particulier, en introduisent la culture. Son succès est tel que la couronne espagnole en prendra ombrage et tentera d’en limiter l’expansion afin de protéger les intérêts des producteurs de la métropole. En fait, ces mesures seront d’autant moins suivies d’effet que la plupart des personnages importants de l’époque coloniale plantent de la vigne. Dès 1594, la production de ce qui deviendra le Chili s’élève à 1,6 million de litres de vin. Cette croissance s’est d’abord effectuée au moyen de cépages venus de la péninsule ibérique, via le Pérou. Parmi ceux-ci, le pais, robuste et prolifique, demeure encore très présent aujourd’hui. La consommation de vins « fins » était assurée par des importations en provenance de France en général et de Bordeaux en particulier.

La première grande mutation du vignoble national se produit à partir du milieu du XIXe siècle, avec la conjonction de différents facteurs modifiant de manière très importante les conditions de production du pays. L’irrigation se développe rapidement. La mobilisation des réserves d’eau de la Cordillère, grâce la construction de canaux d’irrigation, aboutit à l’incorporation de très vastes espaces à l’agriculture et permet l’extension des emblavures. Cette croissance est également favorisée, à partir de 1860, par l’extension du réseau de chemins de fer dans la Vallée centrale. Enfin, le développement du crédit agricole favorise les activités des grands propriétaires, les prêts étant exclusivement consentis à ceux disposant de terres suffisantes pour les garantir. Tout ceci est favorisé par une période de forte demande extérieure, en matière de blé en particulier, qui assure la valorisation des investissements. Infrastructures et capitaux accumulés pendant cette période permettent la mise en place de nouveaux domaines vitivinicoles. Le Chili produit 25 millions de litres en 1859 et 350 millions au milieu du XXe siècle. Les transformations de cette époque s’accompagnent de la marginalisation des vignes situées plus au sud, dans la région de Concepción, au profit de celles situées plus au nord dans la région de Santiago et au sud de celle-ci. La création de ces nouveaux domaines est également liée à la forte influence de la France sur les élites locales. Celles-ci lisent le français, sont très attentives aux événements et aux modes en provenance de ce pays. Les plus fortunés voyagent souvent et sont en mesure d’observer directement les transformations qui se produisent pendant cette période, en particulier dans le vignoble bordelais, avec l’émergence des « châteaux » et la procédure de classement des meilleurs vins. Cette élite prend l’habitude de consommer de plus en plus de vins « fins ». L’idée de vouloir produire localement des vins analogues à ceux venant de France pouvait d’autant plus facilement être adoptée que les conditions physiques de la région centrale du pays sont parmi celles qui, en Amérique latine, s’apparentent le plus à celles prévalant en Europe. De grands propriétaires, dont le plus connu est Silvestre Ochagavía, vont ainsi créer des châteaux « à la française », incluant vignes et vinification, en important de nouveaux cépages, le plus souvent d’origine bordelaise (cabernet sauvignon, chardonnay, merlot), mais également du matériel et des techniciens français.

Tableau 1. Évolution du nombre des exploitations chiliennes selon leur surface en vigne de 1997 à 2000

La plupart de ces entrepreneurs ont fait fortune ailleurs que dans l’agriculture, en particulier dans les activités minières, ainsi Errázuriz, Urmeneta, Cousiño, Subercaseaux, Ossa, Pereira. Beaucoup de ces noms identifient encore aujourd’hui les vignobles parmi les plus prestigieux du pays. Seule exception notable, Domingo Fernandez Concha, dont la fortune est issue d’opérations immobilières dans la capitale. Ce dernier va fonder l’entreprise de vins Concha y Toro, qui est encore à présent la plus importante du pays, sinon l’une des plus prestigieuses. Pour tous ces personnages, le vignoble compte peu dans leur fortune, tout au moins au début. Il fait partie de ce que l’on pourrait nommer une fonction de représentation, avec la grande maison et le jardin d’agrément dans des domaines qui sont également des lieux de villégiature et de réception, surtout ceux situés aux approches de la capitale. Toutefois, au fil du temps, la vigne et la viticulture prennent de plus en plus d’importance, au point de devenir une activité majeure pour quelques- unes de ces familles, dont bon nombre de descendants appartiennent toujours à l’oligarchie locale.

À cette catégorie de propriétaires locaux vont s’agréger différents étrangers, venus principalement de France et d’Espagne. Certains, parmi les techniciens recrutés par les grands propriétaires pour développer les activités de la vigne, ont développé leur propre exploitation. Beaucoup d’autres, des Catalans en particulier, ont débuté dans la fabrication du vin, en achetant le raisin à différents producteurs, petits ou grands, et en vendant leur production sur les différents marchés de la Région centrale. Quelques-uns ont alors étendu leurs activités à la vigne proprement dite. Ces nouveaux venus vont progressivement s’assimiler au groupe des plus anciens par diverses associations, matrimoniales en particulier.

Ces différentes créations ont en commun d’accorder une place centrale à la fabrication du vin et à la bodega, qui est à la fois domaine viticole, centre d’achat du raisin produit par d’autres, lieu de transformation du raisin et structure commerciale. Ces bodegas, pour la plupart fondées dans la seconde moitié du XIXe siècle, se situent donc au centre des activités vitivinicoles du pays. Les petits producteurs en ont dépendu et en dépendent toujours pour vendre leur raisin. Le secteur coopératif est venu tardivement, après 1940. Il est resté peu important, au contraire de ce qui s’est produit dans nombre d’autres pays, avec un maximum s’élevant à 15 % de la production totale dans les années 1960. Il se trouve actuellement en très fort déclin. Il ne reste plus que 2 coopératives sur les 18 qui existaient. Les autres ont fait faillite ou se sont transformées en sociétés anonymes. Il n’y a pas davantage place pour de petites structures indépendantes, du type vigneron-embouteilleur, comme il en existe tant dans la France d’aujourd’hui. Un véritable oligopole de commercialisation du vin s’est ainsi créé au Chili. Les producteurs indépendants, qui forment l’écrasante majorité des exploitants, sont particulièrement invisibles. Ils ne sont et n’ont jamais vraiment été pris en considération, jamais étudiés, à la différence du monde ouvrier chilien. Leur nombre s’est pourtant accru de manière tout à fait significative au cours des dernières années. Il est vrai que le taux de croissance des exploitations viticoles augmente aujourd’hui très fortement en fonction de leur taille, phénomène qui, d’ailleurs, n’est pas davantage étudié.


II. Le second souffle de la vigne

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