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Bocaz, Luis. « Intellectuels et Francophonie au Chili », Hermès, La Revue, vol. 40, no. 3, 2004, pp. 79-83.


Luis Bocaz, ancien maître de conférences à l’université de Paris III et à l’Institut des Hautes Études de l’Amérique latine, Paris. Professeur invité du Doctorat d’Études des Sociétés latino-américains, université ARCIS, Chili.

Plan de l’article
L’idée de nation dans le dépassement de la culture coloniale
Francophonie et organisation culturelle républicaine
Francophonie et pensée critique au xxe siècle
Francophonie et particularité à l’ère de la globalisation

 

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Hermès, La Revue 2004/3 (n° 40)

Hermès, La Revue 2004/3 (n° 40)

Résumé. La présence de la francophonie dans la culture chilienne s’est manifestée, à travers le temps, en réponse aux nécessités de genèse, d’organisation, de consolidation et d’insertion internationale de l’État-nation. L’intellectuel, acteur fondamental dans l’organisation de la culture, se révèle être l’agent décisif pour la sélection réalisée dans le large spectre des valeurs de la culture française. Avec pour axe l’action de ce médiateur, une périodisation de l’histoire culturelle met en relief les moments significatifs de l’influence du modèle francophone dans la formation, au Chili, d’une culture nationale de contenu américain, telle que la postule Andrés Bello, dès l’étape de l’organisation de la République. L’examen de la particularité chilienne permet de dévoiler les noyaux importants de la fonction qu’a exercée dans le passé, et qu’exerce à l’heure de la globalisation, la francophonie dans le développement de la variante de la culture européenne née en territoire américain.


L’action de la culture française au Chili a répondu aux impératifs d’une organisation de la culture qui, depuis l’époque de la domination impériale espagnole, a évolué vers le développement d’une particularité fondée sur l’idée d’État-nation. C’est ainsi qu’au cours des siècles, l’intellectuel a réalisé une sélection de matériaux dans le vaste spectre de la Francophonie, pour l’accomplissement de quatre tâches essentielles : la rupture d’avec la culture coloniale ; la consolidation de l’organisation républicaine ; le renforcement d’une conscience critique sous l’ordre néo-colonial ; et la défense de la particularité, à l’ère de la globalisation.

En raison de son apport décisif à la genèse et à la construction de l’État-nation, nous avons situé la figure de l’intellectuel au centre de notre esquisse d’inventaire – restreint à la France – des liens avec la Francophonie ; l’intellectuel ici compris comme un médiateur culturel, doué d’une compétence cognitive reconnue qu’il met au service des valeurs centrales de la société. Le terme pourrait faire l’objet d’un débat quant à la pertinence de son extrapolation au Chili ; néanmoins, nous estimons pouvoir en justifier l’emploi, vu son indéniable efficacité descriptive dans différentes régions du monde et, surtout, son adoption précoce et sa survivance au Chili même, depuis l’affaire Dreyfus. Nous lui accordons donc une portée instrumentale en considérant qu’il recouvre des fonctions de médiation sous des noms différents à travers l’histoire culturelle : letrado (clerc, lettré) à l’époque coloniale, literato sous la République, jusque-là substantivation de l’adjectif « intellectuel ».

L’idée de nation dans le dépassement de la culture coloniale

Dans le processus de la Double Révolution, la Francophonie joue, au Chili, un rôle prépondérant pour l’éclosion d’une culture indépendante. Rappelons que vers la fin du xviiie siècle, les autorités coloniales espagnoles avaient interdit tout signe évocateur de la Révolution française. Témoin du sérieux de ces dispositions, le procès intenté à trois personnalités de la société coloniale, affaire connue comme La conspiración de los tres Antonios (La conspiration des trois « Antoine »). Deux de ces précurseurs étaient d’origine française. Mais, incontestablement, la victime la plus célèbre de ces mesures de censure fut Camilo Henríquez. L’illustre religieux, avant qu’il ne crée le journal Aurora de Chile et ne devienne, partant, le fondateur du journalisme national, avait payé très cher, dans les cachots de l’Inquisition de Lima, son assiduité clandestine à la lecture des idéologues de la Révolution. Sa liberté recouvrée, ce héros de l’émancipation fera circuler sous l’anagramme de Quirino Lemáchez, une vibrante adresse au Premier congrès national dans laquelle il prône les idées de liberté, le contrat social, la souveraineté populaire, attaque la Monarchie espagnole, et fait une apologie de l’intellectuel sous la dénomination de « philosophe ».

La phase armée de l’Indépendance terminée, la nouvelle classe dirigeante décide de faire appel à des professeurs européens pour former les cadres de l’émancipation culturelle. Le projet prospèrera dès l’étape de l’organisation de la République, après 1830. Deux remarquables acquisitions proviennent de France : Claude Gay et Ignacio Domeyko. Gay, un jeune disciple de Jussieu, va asseoir les bases de la recherche scientifique sur la nature et les ressources humaines du pays, au prix d’années d’un gigantesque labeur. La masse documentaire de son œuvre – 25 volumes et deux atlas – lui ouvrira d’ailleurs les portes de l’Institut de France. Domeyko, quant à lui, est un émigré politique, originaire de Pologne, formé à l’École des mines de Paris. Ses travaux scientifiques posent les fondations des études relatives à la géologie et à la minéralogie, essentielles à l’avenir économique d’un pays doté d’une exceptionnelle richesse minière. En 1867, il sera nommé au poste de recteur de l’Université du Chili.

Francophonie et organisation culturelle républicaine

À l’étape de l’organisation de l’État, la francophonie irrigue une grande diversité de champs de l’organisation culturelle que dirige Andrés Bello. Né au Venezuela, Bello arrive au Chili après un exil de dix-neuf ans en Angleterre. En sa qualité d’intellectuel, il appartient au cénacle londonien des personnalités les plus remarquables de l’Indépendance dont font partie ses brillants compatriotes, Francisco Miranda et Simón Bolívar, ainsi que le Chilien, Bernardo O’Higgins. L’étendue de sa formation personnelle et la profondeur de ses perspectives théoriques le désignent comme le médiateur suprême entre la culture du Vieux Continent et la variante de la culture occidentale qui a vu le jour sur le support territorial des anciennes colonies de l’Espagne. Rejetant certains préjugés eurocentriques tenaces, Bello affirme l’existence d’une créativité américaine qui, certes, doit accepter pour s’épanouir, de passer par un inévitable apprentissage du modèle culturel des pays plus avancés. Dans la voie de la prospection et du développement de la particularité locale, Bello appelle la jeunesse chilienne à imiter l’indépendance de pensée de l’Europe cultivée, mais de bien se garder d’en faire une copie servile. Pour Andrés Bello, de 1829 à 1865 (date de sa mort) le Chili aura été le laboratoire où s’élabore une culture nationale de contenu américain et où se met au point un appareil institutionnel opérationnel. Ce grand humaniste, rassembleur des contributions que les nouveaux États-nations américains apportent à la diversité culturelle, accomplit ainsi, sur le plan de la culture, le rêve frustré de Bolivar d’une unité politique.

Le fil conducteur de l’œuvre écrite et des créations institutionnelles de Bello met en évidence les multiples instances où la Francophonie fournit des outils d’irremplaçable valeur. Héritage direct de l’Illustration française, sa formation est encyclopédique et sera déployée au Chili dans une praxis culturelle qui embrasse la philologie, la littérature, la critique littéraire, le journalisme, l’éducation, le droit international et civil. De l’atmosphère néo-classique de sa jeunesse il avait gardé une certaine prédilection pour la poésie de Jacques Delille et fut lui-même l’auteur de deux poèmes célèbres de facture néo-classique, ce qui ne l’empêcha pas de surprendre les jeunes générations, férues de romantisme, en faisant montre de la connaissance intime qu’il avait des principales voix de ce mouvement. Sa paraphrase de La prière pour tous de Victor Hugo fut longtemps un morceau de mémorisation obligatoire pour tous les Chiliens.

Dans le domaine de l’éducation, sa conception de l’enseignement supérieur culmine avec le projet d’organisation de l’Université du Chili. En 1843, il en fut le fondateur et le premier recteur. Afin d’extirper de manière définitive les séquelles de l’ancien régime colonial, il adopte des éléments du modèle napoléonien : centralisation, orientation séculière de son activité scientifique, autonomie vis-à-vis du pouvoir civil, qui font de l’université nationale le lieu par excellence de formation de l’intellectuel républicain. L’ordre juridique bénéficie de sa codification de la législation civile. Son Code civil de la République du Chili, paru en 1856, dont l’une des sources principales est le code Napoléon, servira de modèle pour les corpus législatifs de nombreux autres pays américains. Dans le domaine des arts, en tant que recteur de l’université du Chili, Bello peaufine, avec l’architecte français Brunet de Baines, les cursus de la discipline, et son portrait le plus connu est l’œuvre de Raymond Monvoisin, peintre bordelais installé au Chili. Bello a également cultivé une amitié étroite avec Isidora Zegers, de formation musicale française et fondatrice du Conservatoire national. À ce bilan de sa francophilie, on pourrait ajouter, dans le domaine des sciences sociales, ses bons rapports avec l’économiste Courcelle Seneuil et, dans celui des sciences naturelles, ceux avec Claude Gay qui lui a d’ailleurs rendu hommage – à tout seigneur, tout honneur – en baptisant « malva belloa » une espèce non encore répertoriée de la flore chilienne.

L’étape de consolidation de la République est marquée par d’autres modalités d’influence de la Francophonie. Impressionnés par les événements français de 1848, Francisco Bilbao et Santiago Arcos lancent une critique de la structure sociale qui peut être classée au chapitre du socialisme utopique. En 1850, ils créent un organe associatif sous le nom de Société de l’égalité dont les membres portent des pseudonymes inspirés des acteurs de la Révolution française. Dans la deuxième moitié du xixe siècle, le positivisme de Comte, qui occupera une place significative dans l’éducation au Chili, féconde le libéralisme de José Victorino Lastarria ainsi que l’œuvre écrite et la prédication des frères Lagarrigue. Il est encore possible de visiter à Santiago le temple de la Religion de l’Humanité – situé dans leur maison de famille –, dont les archives épistolaires retracent la relation des Lagarrigue avec des adeptes du positivisme de plusieurs pays.

Francophonie et pensée critique au xxe siècle

À l’aube du xxe siècle, deux nouveaux acteurs font leur entrée sur la scène sociale : la classe ouvrière industrielle et les couches moyennes. Sub terra, œuvre de Baldomero Lillo, lue encore aujourd’hui et qui, pour ses cent ans, a fait l’objet d’un long métrage à succès, est un document sur les conditions de vie des mineurs du bassin houiller de Lota, que l’on n’a pas manqué de comparer au Germinal de Zola. Les éloges qui ont salué sa parution émanaient d’un nouveau groupe d’intellectuels issus des couches moyennes qui vilipende l’oligarchie, cite l’affaire Dreyfus et introduit l’usage du terme « intellectuel » sous l’acception qu’on lui accorde aujourd’hui. Ce groupe, fortement marqué par les grands événements internationaux : la Révolution mexicaine (1910), la Première Guerre mondiale et la Révolution russe, a pour cheval de bataille la réforme de l’Université dont les plus jeunes dénoncent la dérive, de facteur de construction d’un projet national à organe de reproduction de la pensée conservatrice. Ils se proposent de démocratiser ses structures et se battent pour la situer au centre de la production d’un discours critique sur la société oligarchique. La vague contestataire née à Cordoba, en Argentine, déferle sur la jeunesse universitaire du Chili et se propage dans toute l’Amérique latine.

La revue de la Fédération des étudiants du Chili, Claridad – Clarté, en hommage à Henri Barbusse et à ses idées d’internationalisme culturel –, déborde rapidement l’espace universitaire ; ses pages accueillent des textes de Pablo Neruda, un étudiant de français de l’Institut pédagogique et les débuts de la grande poésie chilienne du xxe siècle dont l’envolée visionnaire précéda le puissant processus culturel, social et politique qui se profilera après la crise de 1930. Le signe distinctif de cette génération fut de ne pas refuser d’engager dans l’arène politique le prestige gagné dans le littéraire. Vicente Huidobro qui disputa à Pierre Reverdy la paternité d’un « isme » avant-gardiste, chanta la Révolution d’octobre ; Gabriela Mistral – pseudonyme choisi en raison de son admiration pour le poète occitan –, avant que la France ne la découvrît dans un prologue déconcerté de Paul Valéry à l’occasion du prix Nobel qu’elle reçut en 1945, avait défendu, en 1928, les idées de réforme agraire et de nationalisation mises à l’ordre du jour par la Révolution mexicaine et la lutte anti-impérialiste d’Augusto Sandino au Nicaragua ; Pablo de Rokha, admirateur de Lautréamont, identifie son œuvre avec la lutte née de la nouvelle alliance entre la classe ouvrière et les couches moyennes. En ce qui concerne Neruda, sa biographie et son œuvre reflètent les multiples et solides liens qu’il entretient avec la francophonie. Dans les années 1930, il organise une « Alianza de Intelectuales » qui contribuera au triomphe de la coalition du Front populaire en 1938 et à la formulation d’une politique culturelle de contenu social. En 1948, exactement un demi-siècle après le J’accuse de Zola, Neruda reprend le titre pour un réquisitoire au Sénat de la République. Les anaphores de son Yo acuso stigmatisent un président qui, sous la pression de la Guerre Froide récemment officialisée par Winston Churchill à l’Université de Fulton, est le protagoniste d’un spectaculaire revirement politique, reniant son programme et adhérant sans restriction à la doctrine du containment du président Truman. En 1971, Neruda, dans son discours de réception du Prix Nobel, alors que le gouvernement d’Allende l’a déjà nommé son représentant en France, cite avec ferveur Rimbaud et fait allusion à ces événements qui lui avaient valu de fuir clandestinement le Chili.

Après les années trente, le profil de l’écrivain en tant qu’intellectuel s’accentue, mais de nouvelles modalités d’intervention apparaissent, ouvrant les portes au primat de la subjectivité des années 50 et de la libération latino-américaine des années soixante sous le rayonnement de la Révolution cubaine. Dans le domaine strictement littéraire, le surréalisme français a gagné du terrain. La poésie de Nicanor Parra, géniteur de l’antipoema ; celle de Gonzalo Rojas, Prix Cervantes 2004 ; la prose de María Luisa Bombal, de Juan Emar et de Carlos Droguett, révèlent dans leur esthétique la fréquentation de Breton et de ses amis.

Resterait encore à dresser la cartographie de l’influence de la francophonie sur la riche floraison littéraire et artistique de la deuxième moitié du xxe siècle. Ses répercussions sont facilement décelables dans les œuvres des créateurs appartenant à ce que l’on a appelé la génération des années 1950 ; il suffit de se pencher sur la poésie d’Armando Uribe et celle de Jorge Teillier et Enrique Lihn, tous deux hélas déjà disparus.

Francophonie et particularité à l’ère de la globalisation

À bien des égards, le Chili commence à vivre les effets de la globalisation à partir du coup d’État de 1973. Après l’accession au pouvoir de Salvador Allende, en 1970, l’expérience politique de l’Unité populaire éveilla un vif intérêt en Europe et en France, en particulier. Le Chili fut observé comme le terrain d’essai privilégié de nouvelles formes de sociabilité humaine, indices d’une assimilation créatrice du modèle de développement politique européen. Ceci explique que le renversement de sa démocratie ancienne et respectée a ému des pans entiers de l’opinion publique internationale. La répression brutale, la distorsion ou la destruction de l’organisation culturelle du pays, ont conduit à ce que l’on a appelé « el apagón cultural » (le black-out culturel) et rendu d’autant plus lente et pénible la reconquête des espaces de liberté.

Pendant cette phase initiale de globalisation, sous le régime dictatorial, la Francophonie a maintenu son contact avec les secteurs démocratiques et a fourni à l’intellectuel chilien des moyens de préservation d’une organisation de la culture démocratique. L’accueil en France d’un important contingent d’exilés a favorisé plusieurs domaines disciplinaires. L’Université permettra à des scientifiques tels que Francisco Varela et Armando Cisternas de continuer leur enseignement et leurs recherches et stimulera la production du latino-américanisme chilien. Les cercles des arts plastiques, où brillait depuis longtemps la figure de Roberto Matta, offrirent une continuité de travail à José Balmes, Prix national des arts, à Gracia Barrios et Guillermo Nuñez. Le cinéma consacra Raul Ruiz à un niveau qui rappelle celui de Borja Huidobro en architecture. Dans le domaine de la musique, s’installèrent en Île-de-France, Sergio Ortega, auteur du Pueblo Unido, Jorge Arraiagada, les groupes Quilapayún, Carumanta, Angel et Isabel Parra et les folkloristes Hector et Raquel Pavez. La compagnie de théâtre « Teatro Aleph » s’établit à Ivry. C’est à Paris que sera domiciliée la rédaction de la très célèbre revue Araucaria de Chile qui, sous la direction de Volodia Teitelboim, Prix national de littérature 2003, joua un rôle décisif dans la production, la diffusion et la continuité de la culture chilienne et latino-américaine dans quelques dizaines de pays d’exil.

Une fois restaurée la démocratie au Chili, la France a ratifié sa volonté de valoriser l’apport de la particularité chilienne à la diversité, face aux tendances d’uniformisation de la globalisation. En reconnaissance du rôle de l’intellectuel dans cette tâche, en 1992, à l’occasion des cérémonies du 500e anniversaire de la découverte de l’Amérique – les Latino-américains préfèrent parler de « rencontre des cultures » –, le ministère de la Culture et de la Communication a invité officiellement dix écrivains chiliens à une tournée de conférences et de tables rondes à Paris et en province. Les membres de cette délégation s’appelaient Poli Délano, José Donoso, Jorge Edwards, Diamela Eltit, Juan Luis Martínez, Luis Mizón, Nicanor Parra, Antonio Skármeta, Armando Uribe, et Mauricio Wacquez. L’une des conséquences indirectes et des plus intéressantes de cette manifestation est peut-être la découverte, et le succès éditorial qui s’en est suivi, de la formidable œuvre de Francisco Coloane un demi-siècle après sa publication au Chili, et l’espace ouvert à de jeunes talents tels que les écrivains Luis Sepúlveda et Mauricio Electorat.

À la fin du xxe siècle, l’intellectuel chilien, vecteur des valeurs de la Francophonie, est confronté, une fois de plus, au problème de la place de la particularité dans l’ordre international imposé par les pays développés. Il n’est pas surprenant que ce médiateur voie dans le triomphe du modèle de globalisation basée sur les droits de l’entreprise, une lamentable parodie de l’idée d’universalité du xviiie siècle, basée sur les droits de l’Homme, et qu’il ait l’impression d’être revenu aux incertitudes de l’âge de l’émergence de l’État-nation. Dans ce cas encore, sa réflexion doit porter sur le thème de l’insertion fonctionnelle de l’entité surgie de l’Indépendance – vulnérable, certes, mais d’une viabilité prouvée au xxe siècle – dans le nouvel ordre international. Mais, aujourd’hui, l’après-Guerre froide légitime toute opération d’affaiblissement de l’État-nation et de ses dispositifs de protection du citoyen, en provoquant le vide entre les pouvoirs qui contrôlent la globalisation et un individu isolé dans une société civile atomisée, et dépourvu de la rationalité du projet de construction qu’inspira la pensée des Lumières.

Il s’agit de nouveau de la nécessité d’une conscience créatrice de sens, d’une rationalité capable de dépasser le fatalisme épistémologique aujourd’hui, comme le fatalisme politique hier. Dans le cas spécifique du Chili, quelle pourrait-être la contribution de la francophilie dans ce défi ? L’intellectuel chilien trouve encore dans la Francophonie une fenêtre ouverte sur les valeurs de la culture européenne et mondiale pouvant assurer la continuité de la variante de la culture occidentale postulée par Bello en territoire américain. Le respect de la particularité locale, implicite dans la notion de diversité culturelle de la francophonie, constitue un instrument qui limite les effets de l’homogénéisation sub-culturelle de la globalisation et donne un sens aux interventions contre la menace de l’appauvrissement culturel des régions périphériques. L’étude des propositions émanant de la France – clause de l’exception culturelle, par exemple – destinées à préserver l’indépendance de l’organisation culturelle des critères de rentabilité commerciale de l’industrie culturelle, revêt un profond intérêt pour l’équilibre des efforts d’ouverture économique tous azimuts entrepris par le Chili. Il n’est pas certain que l’expansion des technologies de la communication, l’une des vitrines de la globalisation dans notre pays, modifie le cadre de référence de la francophilie. Le problème n’est pas celui des canaux, mais des contenus. Et ces contenus se rapportent essentiellement à la leçon d’une France qui, par-delà des différences d’origines, de langues et de traditions culturelles, a été un facteur clé pour l’unité de l’Europe.

Si comme le pensaient les hommes de la Vieille Patrie au Chili, en 1813, et Bolivar dans sa Lettre de Jamaïque, en 1815, l’Amérique latine a, à son actif, une origine, une langue, des mœurs et une religion communes pour créer, malgré sa faiblesse dans le traitement de l’intégration de sa population autochtone, une unité capable de lui donner un poids réel dans l’ordre international, cet enseignement de la francophonie à l’heure de la globalisation ne saurait-il être une source d’inspiration pour mener à bien ce grand dessein ?

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