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mensuel 322 daté juillet-août 2007
mensuel 322 daté juillet-août 2007

Olivier Compagnon dans mensuel 322
daté juillet-août 2007


Les Lumières, la république, les arts et les lettres, la mode… Tout juste libérée des tutelles espagnole et portugaise, l’Amérique latine contemple la France comme un modèle de modernité et de civilisation.

L’ « afrancesamiento » des élites latino-américaines est un lieu commun de la littérature de voyage au XIXe siècle. On ne compte plus les Européens qui, découvrant le Nouveau Monde émancipé de ses liens coloniaux avec la péninsule Ibérique, s’émerveillent que l’on parle communément français dans les salons mondains et les cafés de Mexico, que les étudiants de Lima déclament les Contemplations avec autant d’aisance que ceux de la vieille Sorbonne, que les femmes de la bonne société brésilienne arborent la même élégance que celle des Grands Boulevards.

Dès 1835, le diplomate et naturaliste français Arsène Isabelle livre ce témoignage sur le Rio de la Plata, où il vient de séjourner longuement : « A l’exception du peigne, les femmes de Buénos-Ayres et de Montévideo suivent les modes françaises ; il y a un assez grand nombre de modistes, de couturières, de lingères de cette nation, et les journaux de mode de Paris circulent dans tous les boudoirs des portenas.  » Un constat confirmé par Georges Clemenceau, qui note à de nombreuses reprises, trois quarts de siècle plus tard, la sensation de familiarité ressentie lors de son séjour en Argentine et en Uruguay.

Cette vision du XIXe siècle latino-américain mérite toutefois d’être nuancée, dans la mesure où elle rend imparfaitement compte de dynamiques politiques et culturelles plus complexes. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, les colonies ibériques d’Amérique vécurent pour l’essentiel repliées sur leur métropole. Le monopole commercial, instauré dès les premiers temps de la Conquête afin de préserver les richesses du Nouveau Monde des convoitises d’autres puissances, ralentit la circulation internationale des hommes et des savoirs, tandis que l’Inquisition traqua inlassablement toutes les formes d’hérésies et de subversions.

Toutefois, le contournement de plus en plus fréquent du monopole à partir du XVIIe siècle, puis sa remise en question dans les dernières décennies du XVIIIe, transforment le paysage intellectuel. Dès les années 1780, on lit les Lumières françaises dans les tertulias et autres clubs des principales villes d’Amérique ibérique. Les encyclopédistes, Voltaire, Rousseau et son Contrat social , l’abbé Raynal ou Mme du Châtelet sont débattus, même si ces écrits heurtent parfois l’orthodoxie religieuse des élites créoles. Des gacetas propagent les nouvelles idées venues d’Europe du Nord-Ouest et, à partir de 1789, rendent abondamment compte de la Révolution française.

Celle-ci, contribuant à renouveler les pratiques politiques créoles, devient une référence de premier plan pour les précurseurs des indépendances. Le Colombien Antonio Narino traduit la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et la fait circuler sous le manteau dans la vice-royauté de Nouvelle-Grenade dès 1793-1794. Le Vénézuélien Francisco de Miranda, qui a combattu en 1792 sous les ordres du général français Charles Dumouriez, est convaincu de l’universalité de l’idéal républicain et de la modernité politique révolutionnaire.

Certes, l’image de la Révolution française a été parfois entachée en ces années troublées. En 1791, la révolte noire de Saint-Domingue provoque de nombreuses peurs dans un monde esclavagiste où la hiérarchie sociale est également une hiérarchie raciale. En 1793, l’exécution de Louis XVI va à l’encontre du loyalisme des élites créoles à l’égard de la figure du roi. En 1804, l’indépendance haïtienne laisse craindre la création d’autres républiques noires.

Il n’en demeure pas moins que la France acquiert durant cette période l’image pérenne d’une terre de liberté et de progrès ; elle va irradier l’ensemble de la vie politique et intellectuelle du XIXe siècle. En 1851, l’écrivain et homme politique argentin Juan Bautista Alberdi rappelle ainsi la dette des révolutions américaines à l’égard de la France : « C’est à la science française que nous devons nos inspirations de liberté et d’indépendance. Par sa langue, sœur de la nôtre, par la clarté et l’abondance de ses livres, comme par l’identité des croyances, la France aura toujours une influence immense sur cette partie de l’Amérique. »

Dans la seconde moitié du siècle, il n’est guère d’élites progressistes qui ne se proclament ouvertement disciples du positivisme comtien – même si la pensée de Spencer connaît également un franc succès, en Argentine et en Uruguay notamment. Au Brésil, le Cours de philosophie positive et le Traité de géométrie analytique deviennent des ouvrages de référence dans tous les centres de formation intellectuelle – de l’Académie militaire à la faculté de médecine de Rio. En 1889, on proclame la république au son de La Marseillaise , et le nouveau drapeau est frappé de la devise positiviste Ordem e Progresso. Au Mexique, en 1910, la célébration des cent ans de l’indépendance est une réplique parfaite des festivités organisées à Paris en 1889.

Durant la Première Guerre mondiale, tandis que les valeurs portées par la France semblent en péril face à l’expansion de l’Allemagne, la fête nationale est fixée le 14 juillet par le gouvernement uruguayen. Des centaines de jeunes Latino-Américains s’engagent aux côtés des poilus afin de battre en brèche le « militarisme prussien » . Tandis qu’un groupe d’intellectuels d’Asuncion évoque « l’épopée de la Marne » comme une « aurore régénératrice de la civilisation moderne » et affirme que le Paraguay ne peut que soutenir « le peuple français que nous aimons tant, dont les rythmes d’harmonies égalitaires sont balbutiés par nos démocraties embryonnaires ».

Reposant initialement sur l’attraction intellectuelle et politique exercée par les Lumières et la Révolution, la francophilie exacerbée des élites latino-américaines s’étend, au lendemain des indépendances, à tous les pans de la vie culturelle. Au point que la France apparaît bientôt comme une véritable « métropole de substitution ». La rupture du lien colonial entraîne un rejet des valeurs ibériques et la quête de nouveaux référents supposés incarner le monde moderne et civilisé. Paris remplace Madrid et Lisbonne, et fait désormais figure de « capitale du monde ».

Il n’est pas de bonne éducation qui, au début du XXe siècle, ne soit sanctionnée par un séjour plus ou moins long dans la Ville lumière. L’Équatorien Garcia Moreno, le Vénézuélien Guzman Blanco, les Mexicains Porfirio Diaz et Francisco Madero ont ceci de commun qu’ils vécurent en France et accédèrent aux plus hautes responsabilités politiques dans leur pays. La communauté latino-américaine présente en France ne cesse de croître : on y recense en 1911 13 124 Américains hors citoyens des États-Unis ; 7 164 Américains du Centre et du Sud dans le seul département de la Seine.

Le français acquiert une place de choix dans les programmes d’enseignement : ainsi est-il enseigné vers 1900 dans toutes les écoles secondaires du Brésil et obligatoire pour accéder aux écoles supérieures du gouvernement. A partir des années 1880, le développement des Alliances françaises renforce encore cette tendance, qui ne s’inversera au profit de l’anglais qu’entre les deux guerres mondiales.

Au goût de la langue s’ajoute celui des lettres. Le romantisme brésilien naît sous l’égide de Chateaubriand et c’est à Paris que le poète Gonçalves de Magalhaes publie ses Suspiros poeticos e saudades 1836, où il est question de promenades aux Tuileries, de Napoléon à Waterloo et du général La Fayette. Tandis que Lamartine connaît une période d’insuccès en France, une campagne de presse est lancée en faveur de ses Cours familiers de littérature . Dans le Diario do Rio du 12 juin 1856, l’écrivain José de Alencar commente en ces termes le soutien apporté au poète français : « Ainsi ne faisons-nous rien d’autre que d’accomplir un devoir de conscience […]. Il ne sera pas dit que la terre de Colomb, que la splendide nature de l’Amérique ne répond pas à cet appel […]. Lamartine ne peut être étranger à aucun endroit du monde civilisé. Dans tout pays où il y a une presse, une littérature, une population aux instincts nobles, son cri sera accueilli comme un appel au secours lancé par un frère6. »

La référence à la France se retrouve dans beaucoup d’autres domaines. Le remodelage de la ville de Rio de Janeiro dans les premières années du XXe siècle est confié à Francisco Perreira Passos, élève de l’École des ponts et chaussées de Paris entre 1857 et 1860. Le percement de l’Avenida Central au coeur du vieux centre colonial, la volonté hygiéniste d’assainir la capitale et de contrôler la marginalité sociale sont, eux, l’application directe des principes haussmanniens. C’est aussi au nom de la réforme urbaine que, dans les années 1910, plusieurs églises coloniales seront détruites à Salvador de Bahia. Enfin, pour que les métropoles d’Amérique n’aient rien à envier au Paris des Expositions universelles, c’est à Eiffel que l’on demande de concevoir la gare centrale de Santiago du Chili.

L’histoire culturelle de l’Amérique latine ne se limite cependant pas à ces références françaises omniprésentes. L’Angleterre, principal partenaire économique et commercial de l’Amérique latine jusque vers 1900, a également laissé une marque profonde : en matière d’économie politique par exemple, mais aussi par la diffusion massive de ses produits de consommation courante ou en ce qui concerne l’urbanisme. La presse regorge à la fin du XIXe siècle d’encarts publicitaires vantant des marques anglaises. Et la ville basse de Valparaiso, au Chili, s’offre parfois au regard comme une petite Londres.

A partir de 1870, les diplomates français en poste outre-Atlantique peuvent aussi à bon droit s’émouvoir de la présence croissante de l’Allemagne sur la scène latino-américaine : la philosophie, les études juridiques, la stratégie commerciale, la formation militaire et la modernisation des armées constituent les principaux champs de ce rayonnement nouveau et souvent teinté de gallophobie.

Car la France du petit père Combes, de l’interdiction faite aux congrégations d’enseigner et de la séparation des Églises et de l’État a laissé un goût amer dans la bouche des hiérarchies catholiques, promptes à encenser le Reich ou à brandir l’image de l’autre France – celle des Claudel, Péguy et autres convertis de la Belle Époque. Surtout, les années 1890 sont celles de l’affirmation de la manifest destiny des États-Unis et ouvrent un cycle nouveau dans l’histoire de l’Amérique latine contemporaine, aussi bien en matière politique et économique que culturelle.

Par ailleurs, on ne saurait isoler les transferts culturels entre l’Europe et l’Amérique latine de la grande vague migratoire des années 1870-1930, dont les Français demeurent très largement en marge. Ainsi, les millions d’Italiens et d’Espagnols qui gagnent l’Argentine font naître des territoires imaginaires. En important les traditions culinaires ou les modes d’organisation sociale de l’Italie méridionale, les premiers dotent Buenos Aires d’une nouvelle identité, alors que les seconds contribuent au renouveau de l’hispanité – si prégnante dans les années qui suivent la Première Guerre mondiale.

Mais cette européanisation suscite aussi des critiques : ne réduit-elle pas les jeunes États latino-américains à de simples périphéries, voire à des colonies intellectuelles de la civilisation européenne ? A la fin du XIXe siècle, l’homme de lettres brésilien Silvio Romero dénonce ainsi « l’influence étrangère, française en particulier, [qui] se fait sentir non seulement dans l’adoption des doctrines scientifiques, philosophiques et littéraires, mais en arrive jusqu’au recours honteux du plagiat. Si l’on nous conseille d’abandonner l’imitation des Portugais, c’est pour nous pousser à singer les Français » . Et effectivement, dans les trois premières décennies du XXe siècle, la majeure partie des élites latino-américaines vont abandonner ce cosmopolitisme assumé pour la revendication d’un nationalisme culturel.

Ce tournant identitaire est favorisé par la Première Guerre mondiale, qui marque en Amérique latine une rupture dans les représentations de la France – et de l’Europe tout entière. L’enlisement de la guerre, son coût humain, les atrocités commises dans chacun des deux camps et les destructions matérielles sont la cause, à partir de 1915, d’un scepticisme croissant : sur l’idée que le conflit représente une lutte entre barbarie allemande et civilisation française se greffe progressivement celle qu’il marque la fin d’un monde, la mort des valeurs élaborées depuis la seconde moitié du XIXe siècle, l’agonie d’une culture issue du rationalisme et du matérialisme, le suicide de la civilisation européenne dans son ensemble.

L’intellectuel catholique brésilien Alceu Amoroso Lima se souvient dans ses Mémoires  : « Je voyais à Paris, centre de l’Europe, qu’un monde arrivait à la fin. C’était la fin de l’euphorie. […] Nous avons tous été enclins, surtout à partir de 1918, à revoir nos idées et tout ce qui pour nous représentait la Belle Époque. » Le constat est identique sous la plume du Bolivien Daniel Sanchez Bustamante, qui écrit dans El Tiempo de La Paz à la fin du conflit : « Nous avons vécu dépendants des modes, des problèmes, des méthodes et des conceptions de l’Europe, ignorant ou feignant d’ignorer qu’il doit exister aussi des problèmes […] sud-américains. Fascinés par l’éclat du Vieux Monde, nous avons laissé une ombre profonde s’étendre sur nos vertus propres. »

Des dynamiques à l’oeuvre dans l’entre-deux-guerres, les fondements sont jetés dès la fin des années 1910. Au prestige de Paris se substituera progressivement celui des États-Unis, nouveau centre culturel mondial. Aux logiques importatrices de modèles européens la quête de « o que é nosso » , comme disent les Brésiliens : de ce qui est à nous.

Certes, les références françaises ne disparaissent pas complètement après la Grande Guerre : le philosophe catholique Jacques Maritain est abondamment traduit à partir des années 1930, au point que son oeuvre devient une ligne de partage au sein du catholicisme latino-américain ; Sartre et Beauvoir sont accueillis triomphalement au Brésil en 1960 ; aujourd’hui encore, on lit dans les universités les plus éminents représentants de la french theory, de Foucault à Deleuze en passant par Derrida et Lyotard. Il n’en demeure pas moins que le centre de gravité culturel de l’Amérique latine s’est déplacé vers le nord au fur et à mesure qu’émergeait une culture de masse et que s’affirmait la puissance économique des États-Unis.

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