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Paris-Buenos Aires : Aller et retour au rythme du tango

Par M. Nardo Zalko, journaliste, spécialiste du tango

Né à Buenos Aires, journaliste pendant 25 ans à l’Agence France-Presse, Nardo Zalko vit en France depuis trente ans. Il est l’un des spécialistes de l’histoire du tango auquel il a consacré notamment deux livres : Tango, passion du corps et de l’esprit, Milan, 2001 et Paris Buenos Aires : un siècle de tango, Félin, 1998, réédité en 2004


TEXTE INTÉGRAL

C’est une histoire d’amour qui s’est nouée entre Paris et Buenos Aires un jour de 1906, grâce au tango. Née dans les faubourgs de Buenos Aires à la fin du XIXème siècle, et ayant grandi dans ses maisons closes, cette musique atterrit en France comme une météorite.

Son arrivée déclencha une explosion, engendra cette mystérieuse complicité entre les deux cités jamais démentie depuis, et dont les poètes populaires argentins n’ont cessé de s’inspirer.

La légende se mêle à l’histoire pour faire des marins de la frégate-école argentine Sarmiento les premiers ambassadeurs du tango. Au cours de leur voyage de promotion, ils laissèrent à Marseille et dans ses caboulots les partitions de La Morocha (La brunette) d’Enrique Saborido, et El Choclo (L’épi de maïs) d’Angel Villoldo. Elles prirent vite le chemin de la capitale.

Le choc que provoqua en France cette musique inconnue, cette danse embrassée et embrasée, fut tel qu’il égara l’écrivain des écrivains, Marcel Proust.

Happé par les accords des tangos qui scandaient les nuits parisiennes, il commit un curieux anachronisme. Dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, mélangeant le temps perdu et son temps présent, Proust écrit : « … les filles, belles, fières, moqueuses et françaises comme les statues de Reims, n’auraient pas voulu se mêler à cette horde de fillasses mal élevées, poussant le souci des modes de “bains de mer” jusqu’à toujours avoir l’air de revenir de pêcher la crevette ou d’être en train de danser le tango. » Et cent pages plus loin : «Octave obtenait, au Casino, des prix dans tous les concours de boston, de tango, etc., ce qui lui ferait faire s’il le voulait un joli mariage dans ce milieu des “bains de mer” où ce n’est pas au figuré mais au propre que les jeunes filles épousent leur “danseur”. »

Proust a situé son récit autour des années 1894-1895 : or, à peine émergé des faubourgs qui furent son berceau, le tango de Buenos Aires n’avait d’aucune manière franchi l’Atlantique. Il était impossible qu’il soit dansé par la foule massée dans une station balnéaire normande à la fin du siècle.

Mais ce livre, cinquième volume d’À la recherche du temps perdu, Proust l’a achevé en 1918. Les notes de tango qui submergeaient alors Paris s’étaient sans doute imposées à l’auteur et leur écho avait résonné jusqu’à Balbec…

Au moment où, piétinant la chronologie, Proust insérait le tango dans son livre, il y avait dix ans que le tango, expression originale d’une ville qui finissait le XIXème siècle en pleine mutation démographique et psychologique, s’était tourné vers Paris, à la recherche d’une légitimation.

Et ce sacre, Paris le lui accorda : ennoblis par le prestige français, les tangos allaient revenir vers Buenos Aires, enrichis d’expériences vécues dans la Ville Lumière.

Cette dette, les créateurs en furent d’emblée conscients, exprimant leur gratitude envers Paris, désormais un de leurs thèmes favoris.

Depuis, plus de cinq cents tangos évoquant Paris, ses quartiers, ses paysages, ses parfums, ses passants anonymes et ses figures légendaires, ont été écrits par des poètes du Río de la Plata. La langue française et l’argot parisien ont pénétré les vers de Buenos Aires, parfois subrepticement, parfois avec la force du mot irremplaçable.

La conquête initiale dura jusqu’à la Première guerre mondiale. La haute société française se soumit d’emblée à cette musique venue d’étranges latitudes. En pleine Belle Epoque, surgirent en tourbillon la mode tango, la couleur tango, les thés tango, les cabarets tango.

La rencontre des deux cultures s’est faite sur fond de polémique acharnée sur le caractère, sexuel ou non, de la nouvelle danse. Polémique à laquelle participa rien moins que le pape. L’écrivain Jean Richepin tenta de clore la dispute dans un discours, À propos du tango, prononcé à l’Institut, lors de la session publique annuelle des cinq académies.

D’abord expression essentiellement corporelle, cette danse devient tango-chanson à partir de 1917 avec des textes littéraires structurés.

Imprégnées de Paris, les paroles du tango exhumèrent de l’oubli des personnages de roman et des rues de la capitale française, fantômes resurgissant dans la cité perdue du fond de l’Amérique du Sud.

Les deux villes se mirent même à se ressembler.

La capitale française avait enrichi le patrimoine des obsessions portègnes : nostalgie, amertume, rancœur, mal de vivre, tristesse innée, amour impossible, mélancolie devant un passé qui est un paradis perdu, frustration et incrédulité frappant l’homme de la ville, soudain nu, face à une société qui se développe à toute allure en détruisant son univers.

La fusion entre le tango et Paris ne s’est répétée avec aucune autre ville. Ni Madrid, capitale de la «mère patrie», qui avait envoyé à Buenos Aires des dizaines de milliers d’immigrants. Ni Barcelone, qui fut si souvent, pour les hommes de tango, un tremplin avant le voyage rêvé vers Paris et qui, aujourd’hui encore, se considère comme « le troisième berceau » de cette musique. Et aucune ville d’Italie, pays qui a pourtant peuplé, avec ses hommes fuyant la misère, les faubourgs de la capitale argentine. Pas même Gênes dont les émigrants ont fondé un quartier, La Boca, où est probablement né le tango.

Le lien tissé entre les deux capitales trouve peut-être son origine à la fin du siècle dernier quand se faufilèrent dans le Cône sud des poèmes de Baudelaire et de Verlaine empreints d’un spleen qui allait plus tard imbiber les tangos :

« Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille », du premier, « Les sanglots longs / Des violons / De l’automne / Blessent mon cœur / D’une langueur / Monotone », du second.

Les poètes tangueros se souviendront de l’image verlainienne: « Il pleure dans mon cœur / Comme il pleut dans la ville » et la développeront sur tous les tons. De même, s’est enracinée dans le tango l’idée d’un Paris illusion et désespérance, terre du succès souvent suivi d’échec. Un envers de Buenos Aires, avec le froid de ses rues et la neige de ses trottoirs. Ville qu’un fleuve coupe en deux – alors que Buenos Aires tourne le dos au sien – et où l’amour pouvait se vivre en liberté.

Il fallait un héros pour sceller un lien si fort. Ce fut le créateur du tango chanté, Carlos Gardel, figure incomparable. Né à Toulouse, il est devenu le Porteño par excellence.

Et c’est par le tango que les hommes de Buenos Aires ont entendu, la plupart du temps, prononcer pour la première fois le nom de Paris. Pour ne jamais cesser de le chanter.


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