Histoire de la civilisation en [...] Guizot François (quatorzième leçon) v2
Histoire de la civilisation en [...] Guizot François (quatorzième leçon)

 

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Objet de la leçon. — Différence et ressemblance entre la marche de la civilisation de l’Angleterre et celle du continent. — Prépondérance de la France en Europe dans les 17e et 18e siècles. — Au 17e par le gouvernement français. — Au 18e par le pays lui-même. — Du gouvernement de Louis XIV. — De ses guerres. — De sa diplomatie. — De son administration. — De sa législation. — Causes de sa prompte décadence. — De la France au 18e siècle. — Caractères essentiels de la révolution philosophique. — Conclusion du Cours.

MESSIEURS,

J’ai essayé, dans notre dernière réunion, de déterminer le véritable caractère, le sens politique de la révolution d’Angleterre. Nous avons reconnu qu’elle était le premier choc des deux grands faits auxquels est venue aboutir, dans le cours du seizième siècle, toute la civilisation de l’Europe primitive, la monarchie pure d’un côté et le libre examen de l’autre. Ces deux puissances en sont venues aux mains pour la première fois en Angleterre. On a voulu en induire une différence radicale entre l’état social de l’Angleterre et celui du continent ; on a prétendu qu’aucune comparaison n’était possible entre des pays de destinée si diverse ; on a affirmé que le peuple anglais avait vécu dans une sorte d’isolement moral analogue à son isolement matériel.

Il y a eu, il est vrai, entre la civilisation anglaise et la civilisation des Etats continentaux une différence grave et dont il importe de se bien rendre compte. Vous avez déjà pu l’entrevoir dans le cours de nos leçons. Le développement des différents principes, des différents éléments de la société, s’est fait en Angleterre en quelque sorte simultanément et de front, beaucoup plus du moins que sur le continent. Lorsque j’ai tenté de déterminer la physionomie propre de la civilisation européenne comparée aux civilisations anciennes et asiatiques, j’ai fait voir que la première était variée, riche, complexe ; qu’elle n’était jamais tombée sous la domination d’aucun principe exclusif ; que les divers éléments de l’état social s’y étaient combinés, combattus, modifiés, avaient été continuellement obligés de transiger et de vivre en commun. Ce fait, Messieurs, caractère général de la civilisation européenne, a été surtout celui de la civilisation anglaise : c’est en Angleterre qu’il s’est produit avec le plus de suite et d’évidence ; c’est là que l’ordre civil et l’ordre religieux, l’aristocratie, la démocratie, la royauté, les institutions locales et centrales, le développement moral et politique ont marché et grandi ensemble, pêle-mêle pour ainsi dire, sinon avec une égale rapidité, du moins toujours à peu de distance les uns des autres. Sous le règne des Tudor, par exemple, au milieu des plus éclatants progrès de la monarchie pure, on voit le principe démocratique, le pouvoir populaire percer et se fortifier presque en même temps. La révolution du dix-septième siècle éclate ; elle est à la fois religieuse et politique. L’aristocratie féodale n’y paraît que fort affaiblie et avec tous les symptômes de la décadence : cependant elle est encore en état d’y conserver une place, d’y jouer un rôle important et de se faire sa part dans les résultats. Il en est de même dans tout le cours de l’histoire d’Angleterre ; jamais aucun élément ancien ne périt complètement, jamais aucun élément nouveau ne triomphe tout-à-fait ; jamais aucun principe spécial ne s’empare d’une domination exclusive. Il y a toujours développement simultané des différentes forces, transaction entre leurs prétentions et leurs intérêts.

Sur le continent la marche de la civilisation a été beaucoup moins complexe et moins complète. Les divers éléments de la société, l’ordre religieux, l’ordre civil, la monarchie, l’aristocratie, la démocratie, se sont développés non pas ensemble et de front, mais successivement. Chaque principe, chaque système a eu en quelque sorte son tour. Il y a tel siècle qui appartient, je ne voudrais pas dire exclusivement, ce serait trop, mais avec une prédominance très-marquée, à l’aristocratie féodale, par exemple ; tel autre au principe monarchique, tel autre au principe démocratique. Comparez le moyen-âge français avec le moyen-âge anglais, les onzième, douzième et treizième siècles de notre histoire, avec les siècles correspondants au-delà de la Manche ; vous trouverez en France à cette époque la féodalité presque absolument souveraine, la royauté et le principe démocratique à peu près nuls. Allez en Angleterre, c’est bien l’aristocratie féodale qui domine ; mais la royauté et la démocratie ne laissent pas d’être fortes et importantes. La royauté triomphe en Angleterre sous Elisabeth, comme en France sous Louis XIV ; mais que de ménagements elle est contrainte de garder ! que de restrictions, tantôt aristocratiques, tantôt démocratiques, elle a à subir ! En Angleterre aussi chaque système, chaque principe a eu son temps de force et de succès ; jamais aussi complètement, aussi exclusivement que sur le continent : le vainqueur a toujours été contraint de tolérer la présence de ses rivaux et de leur faire à chacun sa part.

A cette différence dans la marche des deux civilisations sont attachés des avantages et des inconvénients qui se manifestent en effet dans l’histoire des deux pays. Nul doute, par exemple, que ce développement simultané des divers éléments sociaux n’ait beaucoup contribué à faire arriver l’Angleterre, plus vite qu’aucun des Etats du continent, au but de toute société, c’est-à-dire à l’établissement d’un gouvernement à la fois régulier et libre. C’est précisément la nature d’un gouvernement de ménager tous les intérêts, toutes les forces, de les concilier, de les faire vivre et prospérer en commun : or, telle était d’avance, par le concours d’une multitude de causes, la disposition, la relation des divers éléments de la société anglaise : un gouvernement général et un peu régulier a donc eu là moins de peine à se constituer. De même l’essence de la liberté, c’est la manifestation et l’action simultanées de tous les intérêts, de tous les droits, de toutes les forces, de tous les éléments sociaux. L’Angleterre en était donc plus près que la plupart des autres Etats. Par les mêmes causes, le bon sens national, l’intelligence des affaires publiques ont dû s’y former plus vite ; le bon sens politique consiste à savoir tenir compte de tous les faits, les apprécier et faire à chacun sa part ; il a été en Angleterre une nécessité de l’état social, un résultat naturel du cours de la civilisation.

Dans les Etats du continent, en revanche, chaque système, chaque principe ayant eu son tour, ayant dominé d’une façon plus complète, plus exclusive, le développement s’est fait sur une plus grande échelle, avec plus de grandeur et d’éclat. La royauté et l’aristocratie féodale, par exemple, se sont produites sur la scène continentale avec bien plus de hardiesse, d’étendue, de liberté. Toutes les expériences politiques, pour ainsi dire, ont été plus larges et plus achevées. Il en est résulté que les idées politiques, je parle des idées générales, et non du bon sens appliqué à la conduite des affaires ; que les idées, dis-je, les doctrines politiques se sont élevées bien plus haut et déployées avec bien plus de vigueur rationnelle. Chaque système s’étant en quelque sorte présenté seul, étant resté longtemps sur la scène, on a pu le considérer dans son ensemble, remonter à ses premiers principes, descendre à ses dernières conséquences, en démêler pleinement la théorie. Quiconque observera un peu attentivement le génie anglais sera frappé d’un double fait : d’une part, de la sûreté du bon sens, de l’habileté pratique ; d’autre part, de l’absence d’idées générales et de hauteur d’esprit dans les questions théoriques. Soit qu’on ouvre un ouvrage anglais d’histoire, ou de jurisprudence, ou sur toute autre matière, il est rare qu’on y trouve la grande raison des choses, la raison fondamentale. En toutes choses, et notamment dans les sciences politiques, la doctrine pure, la philosophie, la science proprement dite, ont beaucoup plus prospéré sur le continent qu’en Angleterre ; leurs élans du moins ont été beaucoup plus puissants et hardis. Et l’on ne peut douter que le caractère différent du développement de la civilisation dans les deux pays n’ait grandement contribué à ce résultat.

Du reste, quoi qu’on puisse penser des inconvénients ou des avantages qu’a entraînés cette différence, elle est un fait réel, incontestable, et le fait qui distingue le plus profondément l’Angleterre du continent. Mais de ce que les divers principes, les divers éléments sociaux se sont développés là plus simultanément, ici plus successivement, il ne s’ensuit point qu’au fond la route et le but n’aient pas été les mêmes. Considérés dans leur ensemble, le continent et l’Angleterre ont parcouru les mêmes grandes phases de civilisation ; les événements y ont suivi le même cours ; les mêmes causes y ont amené les mêmes effets. Vous avez pu vous en convaincre dans le tableau que j’ai mis sous vos yeux de la civilisation jusqu’au seizième siècle ; vous le reconnaîtrez également en étudiant les dix-septième et dix-huitième siècles. Le développement du libre examen et celui de la monarchie pure, presque simultanés en Angleterre, se sont accomplis sur le continent à d’assez longs intervalles ; mais ils se sont accomplis ; et les deux puissances, après avoir successivement dominé avec éclat, en sont également venues aux mains. La marche générale des sociétés a donc, à tout prendre été la même ; et quoique les différences soient réelles la ressemblance est encore plus profonde. Un rapide tableau des temps modernes ne vous laissera aucun doute à ce sujet.

Dès qu’on jette un coup d’oeil sur l’histoire de l’Europe dans les dix-septième et dix-huitième siècles, il est impossible de ne pas reconnaître que la France marche à la tête de la civilisation européenne. En commençant ce cours, j’ai déjà insisté sur ce fait, et j’ai essayé d’en indiquer la cause. Nous le retrouvons ici plus éclatant qu’il n’a jamais été.

Le principe de la monarchie pure, de la royauté absolue avait dominé en Espagne sous Charles-Quint et Philippe II, avant de se développer en France sous Louis XIV. De même le principe du libre examen avait régné en Angleterre au dix-septième siècle, avant de se développer en France au dix-huitième. Cependant la monarchie pure n’était pas partie d’Espagne, ni le libre examen d’Angleterre pour envahir l’Europe. Les deux principes, les deux systèmes demeuraient en quelque sorte confinés dans le pays où ils avaient éclaté. Il a fallu qu’ils passassent par la France pour étendre leurs conquêtes ; il a fallu que la monarchie pure et la liberté d’examen devinssent françaises pour devenir européennes. Ce caractère communicatif de la civilisation française, ce génie social de la France qui s’est produit à toutes les époques, a donc brillé surtout à celle dont nous nous occupons en ce moment. Je n’insisterai point sur ce fait ; il vous a été développé avec autant de raison que d’éclat, dans les leçons où vous avez été appelés à observer l’influence de la littérature et de la philosophie française au dix-huitième siècle. Vous avez vu comment la France philosophique avait eu, en fait de liberté, plus d’autorité sur l’Europe que l’Angleterre libre. Vous avez vu comment la civilisation française s’était montrée beaucoup plus active, beaucoup plus contagieuse que celle de tout autre pays. Je n’ai donc nul besoin de m’arrêter sur les détails du fait ; je ne m’en prévaux que pour y puiser le droit de renfermer en France le tableau de la civilisation européenne moderne. Il y a eu sans doute, entre la civilisation française à cette époque et celle des autres Etats de l’Europe, des différences dont il faudrait tenir grand compte, si j’avais aujourd’hui la prétention d’en exposer vraiment l’histoire ; mais je vais si vite que je suis obligé d’omettre, pour ainsi dire, des peuples et des siècles. J’aime mieux concentrer un moment votre attention sur le cours de la civilisation française, image imparfaite, et pourtant image du cours général des choses en Europe.

L’influence de la France en Europe se présente dans les dix-septième et dix-huitième siècles, sous des aspects très différents. Dans le premier, c’est le gouvernement français qui agit sur l’Europe, qui marche à la tête de la civilisation générale. Dans le second, ce n’est plus au gouvernement français, c’est à la société française, à la France elle-même qu’appartient la prépondérance. C’est d’abord Louis XIV et sa cour, ensuite la France et son opinion qui gouvernent les esprits, qui attirent les regards. Il y a eu, dans le dix-septième siècle, des peuples qui, comme peuples, ont paru plus avant sur la scène, ont pris plus de part aux événements que le peuple français. Ainsi, pendant la guerre de trente ans, la nation allemande, dans la révolution d’Angleterre, le peuple anglais, ont joué dans leur propre destinée un bien plus grand rôle que les Français ne jouaient à cette époque dans la leur. Au dix-huitième siècle pareillement, il y a eu des gouvernements plus forts, plus considérés, plus redoutés que le gouvernement français. Nul doute que Frédéric II, Catherine II, Marie-Thérèse, n’eussent en Europe plus d’activité et de poids que Louis XV. Cependant, aux deux époques, c’est la France qui est la tête de la civilisation européenne, d’abord par son gouvernement, ensuite par elle-même ; tantôt par l’action politique de ses maîtres, tantôt par son propre développement intellectuel.

Pour bien comprendre l’influence dominante dans le cours de la civilisation en France, et par conséquent en Europe, il faut donc étudier, au dix-septième siècle, le gouvernement français ; au dix huitième, la société française. Il faut changer de terrain et de spectacle à mesure que le temps change la scène et les acteurs.

Quand on s’occupe du gouvernement de Louis XIV, quand on essaie d’apprécier les causes de sa puissance, de son influence en Europe, on ne parle guère que de son éclat, de ses conquêtes, de sa magnificence, de la gloire littéraire du temps. C’est aux causes extérieures qu’on s’adresse et qu’on attribue la prépondérance européenne du gouvernement français.

Cette prépondérance a eu, je crois, des bases plus profondes, des motifs plus sérieux. Il ne faut pas croire que ce soit uniquement par des victoires, par des fêtes, ni même par les chefs-d’œuvre du génie, que Louis XIV et son gouvernement aient joué à cette époque le rôle qu’on ne peut leur contester.

Plusieurs d’entre-vous peuvent se souvenir, et vous avez tous entendu parler de l’effet que fit en France il y a vingt-neuf ans le gouvernement consulaire, et de l’état où il avait trouvé notre pays. Au dehors l’invasion étrangère imminente, de continuels désastres dans nos armées ; au dedans la dissolution presque complète du pouvoir et du peuple ; point de revenus, point d’ordre public ; en un mot, une société battue, humiliée, désorganisée, telle était la France à l’avènement du gouvernement consulaire. Qui ne se rappelle la prodigieuse et heureuse activité de ce gouvernement. Cette activité qui en peu de temps assura l’indépendance du territoire, releva l’honneur national, réorganisa l’administration, remania la législation, fit, en un mot, renaître en quelque sorte la société sous la main du pouvoir

Eh bien ! Messieurs, le gouvernement de Louis XIV, quand il a commencé, a fait pour la France quelque chose d’analogue ; avec de grandes différences de temps, de procédés, de formes, il a poursuivi et atteint à peu près les mêmes résultats.

Rappelez-vous l’état où la France était tombée après le gouvernement du cardinal de Richelieu et pendant la minorité de Louis XIV : les armées espagnoles toujours sur les frontières, quelquefois dans l’intérieur ; le danger continuel d’une invasion ; les dissensions intérieures poussées au comble, la guerre civile, le gouvernement faible et décrié au dedans comme au dehors. Il n’y a jamais eu de politique plus misérable, plus méprisée en Europe, plus impuissante en France que celle du cardinal Mazarin. En un mot, la société était dans un état moins violent peut-être, mais cependant assez analogue au nôtre avant le 18 brumaire. C’est de cet état que le gouvernement de Louis XIV a tiré la France. Ses premières victoires ont fait l’effet de la victoire de Marengo : elles ont assuré le territoire et relevé l’honneur national. Je vais considérer ce gouvernement sous ses principaux aspects, dans ses guerres, dans ses relations extérieures, dans son administration, dans sa législation ; et vous verrez, je crois, que la comparaison dont je parle, et à laquelle je ne voudrais pas attacher une importance puérile, je fais assez peu de cas des comparaisons historiques, vous verrez, dis-je, que cette comparaison a un fond réel, et que je suis en droit de m’en servir.

Parlons d’abord des guerres de Louis XIV. Les guerres de l’Europe ont été dans l’origine, vous le savez, et j’ai eu plusieurs fois l’occasion de le rappeler, les guerres, dis-je, ont été de grands mouvements de peuples ; poussées par le besoin, la fantaisie ou toute autre cause, des populations entières, tantôt nombreuses, tantôt de simples bandes, se transportaient d’un territoire dans un autre. C’est là le caractère général des guerres européennes jusqu’après les croisades à la fin du treizième siècle.

Alors commence un autre genre de guerres très différentes des guerres modernes : ce sont des guerres lointaines, entreprises non plus par les peuples, mais par les gouvernements qui vont, à la tête de leurs armées, chercher au loin des Etats et des aventures. Ils quittent leur pays, ils abandonnent leur propre territoire, et s’enfoncent, les uns en Allemagne, les autres en Italie, d’autres en Afrique, sans autres motifs que leur fantaisie personnelle. Presque toutes les guerres du quinzième et même d’une partie du seizième siècle sont de cette nature. Quel intérêt, et je ne parle pas d’un intérêt légitime, mais quel motif seulement avait la France à ce que Charles VIII possédât le royaume de Naples ? Evidemment c’était une guerre qui n’était dictée par aucune considération politique ; le roi croyait avoir des droits personnels sur le royaume de Naples, et dans un but personnel, pour satisfaire son désir personnel, il allait entreprendre la conquête d’un pays éloigné, qui ne s’adaptait nullement aux convenances territoriales de son royaume, qui ne faisait au contraire que compromettre au dehors sa force, au dedans son repos. Il en est de même de l’expédition de Charles-Quint en Afrique. La dernière guerre de ce genre est l’expédition de Charles XII contre la Russie. Les guerres de Louis XIV n’ont point eu ce caractère ; ce sont les guerres d’un gouvernement régulier, fixé au centre de ses Etats, travaillant à conquérir autour de lui, à étendre ou à consolider son territoire ; en un mot, des guerres politiques. Elles peuvent être justes ou injustes, elles peuvent avoir coûté trop cher à la France ; il y a mille considérations à développer contre leur moralité ou leur excès ; mais en fait elles portent un caractère incomparablement plus rationnel que les guerres antérieures ; ce ne sont plus des fantaisies ni des aventures ; elles sont dictées par des motifs sérieux, c’est telle limite naturelle qu’on veut atteindre, telle population qui parle la même langue et qu’on veut s’adjoindre, tel point de défense qu’il faut acquérir contre une puissance voisine. Sans doute l’ambition personnelle s’y mêle ; mais examinez l’une après l’autre les guerres de Louis XIV, celles surtout de la première partie de son règne, vous leur trouverez des motifs vraiment politiques ; vous les verrez conçues dans un intérêt français, dans l’intérêt de la puissance, de la sûreté du pays.

Les résultats ont mis le fait en évidence. La France d’aujourd’hui est encore, à beaucoup d’égards, telle que les guerres de Louis XIV l’ont faite. Les provinces qu’il a conquises, la Franche-Comté, la Flandre, l’Alsace, sont restées incorporées à la France. Il y a des conquêtes sensées, comme des conquêtes insensées : Louis XIV en a fait de sensées ; ses entreprises n’ont point ce caractère de déraison, de caprice, jusque là si général ; une politique habile, sinon toujours juste et sage, y a présidé.

Si je passe des guerres de Louis XIV à ses relations avec les Etats étrangers, à sa diplomatie proprement dite, je trouve un résultat analogue. J’ai insisté, Messieurs, sur la naissance de la diplomatie en Europe, à la fin du quinzième siècle. J’ai essayé de montrer comment les relations des gouvernements et des Etats entre eux, jusqu’alors accidentelles, rares, courtes, étaient devenues à cette époque plus régulières, plus longues ; comment elles avaient pris un caractère de grand intérêt public ; comment en un mot, à la fin du quinzième et dans la première moitié du seizième siècle, la diplomatie était venue jouer un rôle immense dans les événements. Cependant, jusqu’au dix-septième siècle, elle n’avait pas été, à vrai dire, systématique ; elle n’avait pas amené de longues alliances, de grandes combinaisons, surtout des combinaisons durables, dirigées d’après des principes fixes, dans un but constant, avec cet esprit de suite enfin qui est le véritable caractère des gouvernements établis. Pendant le cours de la révolution religieuse, les relations extérieures des Etats avaient été presque complètement sous l’empire de l’intérêt religieux ; la ligue protestante et la ligue catholique s’étaient partagé l’Europe. C’est au dix-septième siècle, après le traité de Westphalie, sous l’influence du gouvernement de Louis XIV, que la diplomatie change de caractère. D’une part, elle échappe à l’influence exclusive du principe religieux ; les alliances, les combinaisons politiques se font par d’autres considérations. En même temps elle devient beaucoup plus systématique, plus régulière, et dirigée toujours vers un certain but, d’après des principes permanents. La naissance régulière du système de l’équilibre en Europe appartient à cette époque. C’est sous le gouvernement de Louis XIV que ce système, avec toutes les considérations qui s’y rattachent, a vraiment pris possession de la politique européenne. Quand on recherche quelle a été à ce sujet l’idée générale, le principe dominant de la politique de Louis XIV, voici, je crois, ce qu’on découvre.

Je vous ai parlé de la grande lutte qui s’engagea en Europe entre la monarchie pure de Louis XIV, prétendant à devenir la monarchie universelle, et la liberté civile et religieuse, l’indépendance des Etats, sous le commandement du prince d’Orange, de Guillaume III. Vous avez vu que le grand fait de l’Europe, à cette époque, c’est le partage des puissances sous ces deux bannières. Mais ce fait, Messieurs, on ne s’en rendait point compte alors comme je l’explique aujourd’hui ; il était caché, ignoré, même de ceux qui l’accomplissaient ; le système de la monarchie pure réprimé, la liberté civile et religieuse consacrée, tel devait être au fond le résultat de la résistance de la Hollande et de ses alliés à Louis XIV ; mais la question n’était pas ainsi ouvertement posée entre le pouvoir absolu et la liberté. On a beaucoup dit que la propagation du pouvoir absolu avait été le principe dominant de la diplomatie de Louis XIV ; je ne le crois pas. Cette considération n’a joué un grand rôle dans sa politique que tard, dans sa vieillesse. La puissance de la France, sa prépondérance en Europe, l’abaissement des puissances rivales, en un mot, l’intérêt politique de l’Etat, la force de l’Etat, c’est là le but auquel Louis XIV a constamment tendu, soit qu’il ait lutté contre l’Espagne, l’empereur d’Allemagne, ou l’Angleterre ; il a beaucoup moins agi en vue de la propagation du pouvoir absolu que par un désir de puissance et d’agrandissement de la France et de son gouvernement. Parmi beaucoup de preuves, en voici une qui émane de Louis XIV lui-même. On trouve dans ses Mémoires, à l’année 1666, s’il m’en souvient bien, une note conçue à peu près en ces termes :

«J’ai eu ce matin une conversation avec M. de Sidney, gentilhomme anglais, qui m’a entretenu de la possibilité de ranimer le parti républicain en Angleterre.M. de Sidney m’a demandé pour cela 400 mille livres. Je lui ai dit que je ne pouvais en donner que 200 mille. Il m’a engagé à faire venir de Suisse un autre gentilhomme anglais, qui s’appelle M. de Ludlow, et à causer avec lui du même dessein.»

On trouve, en effet, dans les Mémoires de Ludlow, vers la même date, un paragraphe dont le sens est :

«J’ai reçu du gouvernement français une invitation de me rendre à Paris, pour parler des affaires de mon pays ; mais je me défie de ce gouvernement.»

Et Ludlow, en effet, resta en Suisse.

Vous voyez que l’affaiblissement du pouvoir royal en Angleterre était à cette époque le but de Louis XIV. Il fomentait des dissensions intérieures, il travaillait à ressusciter le parti républicain, pour empêcher que Charles II ne devînt trop puissant dans son pays. Dans le cours de l’ambassade de Barillon en Angleterre, le même fait se reproduit sans cesse. Toutes les fois que l’autorité de Charles II paraît prendre le dessus, que le parti national est sur le point d’être écrasé, l’ambassadeur français porte son influence de ce côté, donne de l’argent aux chefs de l’opposition, lutte en un mot contre le pouvoir absolu, dès que c’est là le moyen d’affaiblir une puissance rivale de la France. Toutes les fois que vous regarderez attentivement à la conduite des relations extérieures sous Louis XIV, c’est là le fait dont vous serez frappé.

Vous le serez aussi de la capacité, de l’habileté de la diplomatie française à cette époque. Les noms de MM. de Torcy, d’Avaux, de Bonropaus sont connus de tous les hommes instruits. Quand on compare les dépêches, les mémoires, le savoir faire, la conduite de ces conseillers de Louis XIV, avec celle des négociateurs espagnols, portugais, allemands, on est frappé de la supériorité des ministres français ; non-seulement de leur sérieuse activité, de leur application aux affaires, mais de leur liberté d’esprit, ces courtisans d’un roi absolu jugent les événements extérieurs, les partis, les besoins de la liberté, les révolutions populaires, beaucoup mieux que la plupart des Anglais eux-mêmes de cette époque. Il n’y a de diplomatie en Europe au dix-septième siècle, qui paraisse égale à la diplomatie française, que la diplomatie hollandaise. Les ministres de Jean de Wytt et de Guillaume d’Orange, de ces illustres chefs du parti de la liberté civile et religieuse, sont les seuls qui paraissent en état de lutter contre les serviteurs du grand roi absolu.

Vous le voyez, Messieurs, soit qu’on considère les guerres de Louis XIV, ou ses relations diplomatiques, on arrive aux mêmes résultats. On conçoit comment un gouvernement qui conduisait de la sorte ses guerres et ses négociations, devait prendre en Europe une grande consistance, et s’y présenter non-seulement comme redoutable, mais comme habile et imposant.

Portons nos regards dans l’intérieur de la France, sur l’administration et la législation de Louis XIV ; nous y trouverons de nouvelles explications de la force et de l’éclat de son gouvernement.

Il est difficile de déterminer avec quelque précision ce qu’on doit entendre par l’administration dans le gouvernement d’un Etat. Cependant, quand on essaie de se rendre compte de ce fait, on reconnaît, je crois, que, sous le point de vue le plus général, l’administration consiste dans un ensemble de moyens destinés à faire arriver le plus promptement, le plus sûrement possible, la volonté du pouvoir central dans toutes les parties de la société, et à faire remonter vers le pouvoir central, sous les mêmes conditions, les forces de la société, soit en hommes, soit en argent. C’est là, si je ne me trompe, le véritable but, le caractère dominant de l’administration. On voit d’après cela que, dans les temps où il est surtout nécessaire d’établir de l’unité et de l’ordre dans la société, l’administration est le grand moyen d’y parvenir, de rapprocher, de cimenter, d’unir des éléments incohérents, épars. Telle a été l’œuvre en effet de l’administration de Louis XIV. Jusqu’à lui, il n’y avait rien eu de plus difficile, en France comme dans le reste de l’Europe, que de faire pénétrer l’action du pouvoir central dans toutes les parties de la société, et de recueillir dans le sein du pouvoir central les moyens de force de la société. C’est à cela que Louis XIV a travaillé et réussi jusqu’à un certain point, incomparablement mieux du moins que les gouvernements précédents. Je ne puis entrer dans aucun détail ; mais parcourez les services publics de tout genre, les impôts, les routes, l’industrie, l’administration militaire, tous les établissements qui appartiennent à une branche d’administration quelconque ; il n’y en a presque aucun dont vous ne trouviez soit l’origine, soit le développement, soit la grande amélioration sous le règne de Louis XIV. C’est comme administrateurs que les plus grands hommes de son temps, Colbert, Louvois, ont déployé leur génie et exercé leur ministère. Ce fut par là que son gouvernement acquit une généralité, un aplomb, une consistance qui manquaient autour de lui à tous les gouvernements européens.

Sous le point de vue législatif, ce règne vous offrira le même fait. Je reviens à la comparaison dont j’ai parlé en commençant, à l’activité législative du gouvernement consulaire, à son prodigieux travail de révision, de refonte générale des lois. Un travail du même genre a eu lieu sous Louis XIV. Les grandes ordonnances qu’il promulgua, l’ordonnance criminelle, les ordonnances de procédure, du commerce, de la marine, des eaux et forêts, sont des codes véritables qui ont été faits de la même manière que nos codes, discutés dans l’intérieur du conseil d’Etat, quelques-uns sous la présidence de Lamoignon. Il y a des hommes dont la gloire est d’avoir pris part à ce travail et à cette discussion, M. Pussort par exemple. Si nous voulions la considérer en elle-même, nous aurions beaucoup à dire contre la législation de Louis XIV ; elle est pleine de vices qui éclatent aujourd’hui, et que personne ne peut contester ; elle n’a point été conçue dans l’intérêt de la vraie justice et de la liberté, mais dans un intérêt d’ordre public, pour donner aux lois plus de régularité, de fixité. Mais cela seul était alors un grand progrès ; et l’on ne peut douter que les ordonnances de Louis XIV, très supérieures à l’état antérieur, n’aient puissamment contribué à faire avancer la société française dans la carrière de la civilisation.

Vous voyez, Messieurs, que sous quelque point de vue que nous envisagions ce gouvernement, nous découvrons bientôt les sources de sa force et de son influence. C’est à vrai dire le premier gouvernement qui se soit présenté aux regards de l’Europe comme un pouvoir sûr de son fait, qui n’eût pas à disputer son existence à des ennemis intérieurs, tranquille sur son territoire, avec son peuple, et s’inquiétant uniquement de gouverner. Tous les gouvernements européens avaient été jusque là sans cesse jetés dans des guerres qui leur ôtaient toute sécurité comme tout loisir, ou tellement assiégés de partis et d’ennemis intérieurs, qu’ils passaient leur temps à combattre pour leur vie. Le gouvernement de Louis XIV a paru le premier uniquement appliqué à faire ses affaires, comme un pouvoir à la fois définitif et progressif, qui ne craint pas d’innover parce qu’il compte sur l’avenir. Il y a eu en effet très peu de gouvernements aussi novateurs que celui-là ; comparez-le à un gouvernement de même nature, à la monarchie pure de Philippe II en Espagne : elle était plus absolue que celle de Louis XIV, et pourtant bien moins régulière et moins tranquille. Comment Philippe Il était-il parvenu d’ailleurs à établir en Espagne le pouvoir absolu ? En étouffant toute activité du pays, en se refusant à toute espèce d’amélioration, en rendant l’état de l’Espagne complètement stationnaire. Le gouvernement de Louis XIV, au contraire, s’est montré actif dans toutes sortes d’innovations, favorable aux progrès des lettres, des arts, de la richesse, de la civilisation en un mot. Ce sont là les véritables causes de sa prépondérance en Europe ; prépondérance telle qu’il a été sur le continent, pendant tout le dix-septième siècle, et non-seulement pour les souverains, mais pour les peuples mêmes, le type des gouvernements.

Maintenant on se demande, et il est impossible de ne pas se demander comment un pouvoir si éclatant, si bien établi, à en juger par ce que je viens de mettre sous vos yeux, on se demande, dis-je, comment ce pouvoir est tombé si vite dans une telle décadence ; comment après avoir joué un tel rôle en Europe, il est devenu dans le siècle suivant si inconsistant, si faible, si peu considéré. Le fait est incontestable. Dans le dix-septième siècle, le gouvernement français est à la tête de la civilisation européenne ; dans le dix-huitième siècle, il disparaît ; c’est la société française, séparée de son gouvernement, souvent même dressée contre lui, qui précède et guide dans ses progrès le monde européen.

C’est ici que nous retrouvons le vice incorrigible et l’effet infaillible du pouvoir absolu. Je n’entrerai dans aucun détail sur les fautes du gouvernement de Louis XIV ; il en a commis de grandes ; je ne parlerai ni de la guerre de la succession d’Espagne, ni de la révocation de l’édit de Nantes, ni des dépenses excessives, ni de beaucoup d’autres mesures fatales qui ont compromis sa fortune. J’accepterai les mérites de ce gouvernement tels que je viens de les montrer. Je conviendrai qu’il n’y a jamais eu peut-être de pouvoir absolu plus complètement avoué de son siècle et de son peuple, ni qui ait rendu de plus réels services à la civilisation de son pays, et de l’Europe en général. Eh bien, Messieurs, par cela seul que ce gouvernement n’avait pas d’autre principe que le pouvoir absolu, ne reposait que sur cette base, sa décadence a été subite et méritée. Ce qui manquait essentiellement à la France de Louis XIV, ce sont des institutions, des forces politiques indépendantes, subsistant par elles-mêmes, capables en un mot d’action spontanée et de résistance. Les anciennes institutions françaises, si tant est qu’elles méritent ce nom, ne subsistaient plus ; Louis XIV acheva de les détruire. Il n’eut garde de chercher à les remplacer par des institutions nouvelles ; elles l’auraient gêné ; il ne voulait pas être gêné. La volonté et l’action du pouvoir central, c’est là tout ce qui paraît avec éclat à cette époque. Le gouvernement de Louis XIV est un grand fait ; un fait puissant et brillant, mais sans racines. Les institutions libres sont une garantie non-seulement de la sagesse des gouvernements, mais encore de leur durée. Il n’y a pas de système qui puisse durer autrement que par des institutions. Là où le pouvoir absolu a duré, c’est qu’il s’est appuyé sur des institutions véritables, tantôt sur la division de la société en castes fortement séparées ; tantôt sur un système d’institutions religieuses. Sous le règne de Louis XIV les institutions ont manqué au pouvoir ainsi qu’à la liberté. Rien en France à cette époque ne garantissait ni le pays contre l’action illégitime du gouvernement, ni le gouvernement lui-même contre l’action inévitable du temps. Aussi voyez le gouvernement assister à sa propre décadence. Ce n’est pas Louis XIV seul qui a vieilli, qui s’est trouvé faible à la fin de son règne, c’est le pouvoir absolu tout entier. La monarchie pure était aussi usée en 1712 que le monarque lui-même. Et le mal était d’autant plus grave que Louis XIV avait aboli les mœurs aussi bien que les institutions politiques. Il n’y a pas de mœurs politiques sans indépendance. Celui-là seul qui se sent fort par lui-même est toujours capable soit de servir le pouvoir, soit de le combattre. Les caractères énergiques disparaissent avec les situations indépendantes, et la fierté des âmes naît de la sécurité des droits.

Voici donc, à vrai dire, l’état dans lequel Louis XIV a laissé la France et le pouvoir : une société en grand développement de richesse, de force, d’activité intellectuelle en tout genre ; et à côté de cette société en progrès, un gouvernement essentiellement stationnaire, n’ayant aucun moyen de se renouveler, de s’adapter au mouvement de son peuple ; voué, après un demi-siècle de grand éclat, à l’immobilité et à la faiblesse, et déjà tombé, du vivant de son fondateur, dans une décadence qui ressemblait presque à la dissolution. C’est là la situation où s’est trouvée la France au sortir du dix-septième siècle, et qui a imprimé à l’époque suivante une direction et un caractère si différents.

Que l’élan de l’esprit humain, que le libre examen soit le trait dominant, le fait essentiel du dix huitième siècle, ce n’est pas la peine de le dire. Déjà, Messieurs, vous en avez beaucoup entendu parler dans cette chaire ; déjà, par la voix d’un orateur philosophe et par celle d’un philosophe éloquent, vous avez entendu caractériser cette époque puissante. Je ne puis prétendre, dans le court espace de temps qui me reste, à suivre devant vous toutes les phases de la grande révolution morale qui s’est alors accomplie. Je ne voudrais pas cependant vous quitter sans avoir appelé votre attention sur quelques traits peut-être trop peu remarqués.

Le premier, celui qui me frappe d’abord et que je viens déjà d’indiquer, c’est la disparition pour ainsi dire à peu près complète du gouvernement dans le cours du dix-huitième siècle, et l’apparition de l’esprit humain comme principal et presque seul acteur. Excepté en ce qui touche les relations extérieures, sous le ministère du duc de Choiseul, et dans quelques grandes concessions faites à la direction générale des esprits, par exemple dans la guerre d’Amérique ; excepté, dis-je, dans quelques événements de ce genre, il n’y a jamais eu peut-être un gouvernement aussi inactif, aussi apathique, aussi inerte que le gouvernement français de ce temps. A la place de ce gouvernement si actif, si ambitieux, de Louis XIV, qui était partout, se mettait à la tête de tout, vous avez un pouvoir qui ne travaille qu’à s’effacer, à se tenir à l’écart, tant il se sent faible et compromis. L’activité, l’ambition a passé du côté du pays. C’est le pays qui, par son opinion, par son mouvement intellectuel, se mêle de tout, intervient dans tout, possède seul enfin l’autorité morale, qui est la véritable autorité.

Un second caractère qui me frappe dans l’état de l’esprit humain au dix-huitième siècle, c’est l’universalité du libre examen. Jusque là, et particulièrement au seizième siècle, le libre examen s’était exercé dans un champ limité, spécial ; il avait eu pour objet tantôt les questions religieuses, quelquefois les questions religieuses et les questions politiques ensemble ; mais ses prétentions ne s’étendaient pas à tout. Dans le dix-huitième siècle au contraire, le caractère du libre examen, c’est l’universalité ; la religion, la politique, la pure philosophie, l’homme et la société, la nature morale et matérielle, tout devient à la fois un sujet d’étude, de doute, de système ; les anciennes sciences sont bouleversées ; des sciences nouvelles s’élèvent. C’est un mouvement qui se porte en tous sens, quoique émané d’une seule et même impulsion.

Ce mouvement a de plus un caractère singulier et qui ne s’est peut-être pas rencontré une seconde fois dans l’histoire du monde, c’est d’être purement spéculatif. Jusque là dans toutes les grandes révolutions humaines, l’action s’était promptement mêlée à la spéculation. Ainsi, au seizième siècle, la révolution religieuse avait commencé par des idées, par des discussions purement intellectuelles ; mais elle avait presque aussitôt abouti à des événements. Les chefs des partis intellectuels étaient très promptement devenus des chefs de partis politiques : les réalités de la vie s’étaient mêlées aux travaux de l’intelligence. Il en était arrivé ainsi au dix-septième siècle dans la révolution d’Angleterre. En France, au dix-huitième siècle, vous voyez l’esprit humain s’exercer sur toutes choses, sur les idées qui se rattachant aux intérêts réels de la vie, devaient avoir sur les faits la plus prompte et la plus puissante influence. Et cependant les meneurs, les acteurs de ces grands débats restent étrangers à toute espèce d’activité pratique, purs spéculateurs qui observent, jugent et parlent sans jamais intervenir dans les événements. A aucune époque le gouvernement des faits, des réalités extérieures, n’a été aussi complètement distinct du gouvernement des esprits. La séparation de l’ordre spirituel et de l’ordre temporel n’a été réelle en Europe qu’au dix-huitième siècle. Pour la première fois peut-être l’ordre spirituel s’est développé tout-à-fait à part de l’ordre temporel. Fait très grave et qui a exercé une prodigieuse influence sur le cours des événements. Il a donné aux idées du temps un singulier caractère d’ambition et d’inexpérience ; jamais la philosophie n’a plus aspiré à régir le monde et ne lui a été plus étrangère. Il a bien fallut un jour en venir au fait ; il a bien fallu que le mouvement intellectuel passât dans les événements extérieurs ; et comme ils avaient été totalement séparés, la rencontre a été plus difficile, et le choc beaucoup plus violent.

Comment s’étonner maintenant d’un autre caractère de l’état de l’esprit humain à cette époque, je veux dire sa prodigieuse hardiesse ? Jusque-là, sa plus grande activité avait toujours été contenue par certaines barrières ; l’homme avait vécu au milieu de faits dont quelques-uns lui inspiraient de la considération, réprimaient jusqu’à un certain point son mouvement. Au dix-huitième siècle, je serais en vérité embarrassé de dire quels étaient les faits extérieurs que respectait l’esprit humain, qui exerçaient sur lui quelque empire ; il avait l’état social tout entier en haine ou en mépris. Il en conclut qu’il était appelé à réformer toutes choses ; il en vint à se considérer lui-même comme une espèce de créateur : institutions, opinions, mœurs, la société et l’homme lui-même, tout parut à refaire, et la raison humaine se chargea de l’entreprise. Jamais pareille audace lui était-elle venue en pensée ?

Voilà, Messieurs, la puissance qui, dans le cours du dix-huitième siècle, s’est trouvée en face de ce qui restait du gouvernement de Louis XIV. Vous comprenez qu’il était impossible que le choc n’eût pas lieu entre ces deux forces si inégales. Le fait dominant de la révolution d’Angleterre, la lutte du libre examen et de la monarchie pure devait donc aussi éclater en France. Sans doute les différences étaient grandes, et devaient se perpétuer dans les résultats ; mais au fond la situation générale était pareille, et l’événement définitif a le même sens.

Je n’ai garde, Messieurs, de prétendre en exposer ici les infinies conséquences. Je touche au terme de ces réunions ; il faut que je m’arrête.

Je veux seulement, avant de vous quitter, appeler votre attention sur le fait le plus grave et, à mon avis, le plus instructif qui se révèle à nous dans ce grand spectacle. C’est le péril, le mal, le vice insurmontable du pouvoir absolu, quel qu’il soit, quelque nom qu’il porte et dans quelque but qu’il s’exerce. Vous avez vu le gouvernement de Louis XIV périr presque, par cette seule cause. Eh bien, Messieurs, la puissance qui lui a succédé, l’esprit humain, véritable souverain du dix huitième siècle, l’esprit humain a subi le même sort ; à son tour il a possédé un pouvoir à peu près absolu ; à son tour il a pris en lui-même une confiance excessive. Son élan était très beau, très bon, très utile ; et s’il fallait se résumer, exprimer une opinion définitive, je me hâterais de dire que le dix-huitième siècle me paraît un des plus grands siècles de l’histoire, celui peut-être qui a rendu à l’humanité les plus grands services, qui lui a fait faire le plus de progrès et les progrès les plus généraux ; appelé à prononcer dans sa cause comme ministère public, si je puis me servir de cette expression, c’est en sa faveur que je donnerais mes conclusions. Il n’en est pas moins vrai que le pouvoir absolu, que l’esprit humain a exercé, à cette époque, l’a corrompu, qu’il a pris les faits contemporains, les opinions différentes de celles qui dominaient, dans un dédain, dans une aversion illégitime ; aversion qui l’a conduit à l’erreur et à la tyrannie. La part d’erreur et de tyrannie en effet qui s’est mêlée au triomphe de la raison humaine à la fin du siècle, part si grande, on ne peut le dissimuler, et il faut le proclamer au lieu de le taire, cette part d’erreur et de tyrannie, dis-je, a été surtout le résultat de l’égarement où l’esprit de l’homme a été jeté à cette époque par l’étendue de son pouvoir. C’est le devoir, et ce sera, je crois, le mérite particulier de notre temps, de reconnaître que tout pouvoir qu’il soit intellectuel ou temporel, qu’il appartienne à des gouvernements ou à des peuples, à des philosophes ou à des ministres, qu’il s’exerce dans une cause ou dans une autre, que tout pouvoir humain, dis-je, porte en lui-même un vice naturel, un principe de faiblesse et d’abus qui doit lui faire assigner une limite. Or, il n’y a que la liberté générale de tous les droits, de tous les intérêts, de toutes les opinions, la libre manifestation de toutes ces forces, leur coexistence légale, il n’y a, dis-je, que ce système qui puisse restreindre chaque force, chaque puissance dans ses limites légitimes, l’empêcher d’empiéter sur les autres, faire en un mot que le libre examen subsiste réellement et au profit de tous. C’est là pour nous, Messieurs, le grand résultat, la grande leçon de la lutte qui s’est engagée à la fin du dix-huitième siècle entre le pouvoir absolu temporel et le pouvoir absolu spirituel.

Je suis arrivé au terme que je m’étais proposé. Vous vous rappelez que j’avais eu pour objet, en commençant ce cours, de vous présenter le tableau général du développement de la civilisation européenne, depuis la chute de l’Empire romain jusqu’à nos jours. J’ai parcouru bien vite cette carrière, sans pouvoir, à beaucoup près, ni vous dire tout ce qu’il y avait d’important, ni apporter les preuves de tout ce que j’ai dit. J’ai été obligé de beaucoup omettre, et cependant de vous demander souvent de me croire sur parole. J’espère pourtant avoir atteint mon but, qui était de marquer les grandes crises du développement de la société moderne. Permettez-moi encore un mot. J’ai essayé en commençant de définir la civilisation, de décrire le fait qui porte ce nom. La civilisation m’a paru consister dans deux faits principaux : le développement de la société humaine et celui de l’homme lui-même ; d’une part, le développement politique et social, de l’autre, le développement intérieur, moral. Je me suis renfermé cette année dans l’histoire de la société. Je n’ai présenté la civilisation que sous son point de vue social. Je n’ai rien dit du développement de l’homme lui-même. Je n’ai point essayé de vous exposer l’histoire des opinions, du progrès moral de l’humanité. J’ai le projet, quand nous nous retrouverons dans cette enceinte l’année prochaine, de m’enfermer spécialement en France, d’étudier avec vous l’histoire de la civilisation française, mais de l’étudier avec détail, et sous ses faces diverses. J’essaierai de vous faire connaître non-seulement l’histoire de la société en France, mais aussi celle de l’homme ; d’assister avec vous aux progrès des institutions, des opinions, des travaux intellectuels de toute sorte ; et d’arriver ainsi à comprendre quel a été dans son ensemble, et d’une manière complète, le développement de notre glorieuse patrie. Elle a droit, Messieurs, dans le passé comme dans l’avenir, à nos plus chères affections.

(Applaudissements prolongés )

FIN.

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