La Francopolyphonie comme vecteur de la communication (1 - 2006)
Emmanuel SAMSON Alliance française de Moldavie. Contribution à l’ouvrage collectif « La Francopolyphonie comme vecteur de la communication » 2006 p. 79 – 82

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REPRODUCTION INTÉGRALE DU CHAPITRE

 

L’influence de la France est reconnue comme un élément déterminant dans l’histoire de la Roumanie. Dès la fin du XIXème siècle, les historiens Pompiliu Eliade puis, après lui, Nicolae Iorga, familiarisèrent l’idée d’une influence française prépondérante au sein de l’esprit public roumain.Comme l’a démontré Pompiliu Eliade, l’influence française se développe grâce à plusieurs intermédiaires, de la seconde moitié du XVIIIème siècle jusqu’à la proclamation du Premier Empire français.

C’est sous le règne des Phanariotes que l’influence française prend son origine car c’est durant cette période de domination grecque que la langue française est introduite dans les Principautés de Moldavie et de Valachie. Les hospodars grecs sont généralement d’anciens drogmans de la Porte, ils connaissent donc les principales langues de l’Europe et en particulier l’italien et le français, langues de rédaction des traités. Par exemple, Nicolas Mavrocordat, le prince qui ouvre l’ère phanariote, parle et écrit couramment le français, devenu pour lui une langue familiale. De plus, l’usage d’employer des secrétaires français pour toutes les relations avec l’étranger devient général à la cour des princes phanariotes de la seconde moitié du XVIIIème siècle. La présence de secrétaires français auprès des hospodars représente pour la France un bon moyen de surveillance. En quelque sorte, ce sont les premiers Français qui ont vu les Principautés. Outre leur activité de secrétaires, ils ne contribuent que très peu à faire connaître la France dans les Pays roumains. Pompiliu Eliade les décrit de la façon suivante : ils «n’étaient pas des gens d’un talent exceptionnel ni même, la plupart du temps, des gens d’une honnêteté irréprochable» mais plus souvent des «aventuriers, des indigents, des gens sans emploi». On peut citer ici l’exemple du Comte d’Hauterive. Il faut également souligner que dès le début du XVIIIème siècle, les ambassadeurs français à Constantinople envoient des hommes de confiance auprès des princes, généralement des médecins. Ces hommes, nous le verrons plus tard, sont appelés à exercer une influence plus durable […]

Parmi tous les hospodars phanariotes, c’est Alexandre Ypsilanti qui contribue le plus au développement de l’influence française. Par l’apport de cuisiniers, de secrétaires et de précepteurs français, il vise à imiter la cour de Versailles. Toujours par esprit d’imitation, cette attention pour la langue française est suivie par la masse de l’aristocratie, les boyards. Les boyards indigènes se mettent donc aux langues, le français est la troisième après le grec – la langue des maîtres – et l’italien – bien plus proche du roumain que le français – et emploient des gouverneurs – le plus souvent français – pour l’éducation de leurs enfants. Le développement des écoles grecques est une des principales causes des progrès de l’influence française sous les Phanariotes. On y enseigne en effet l’italien et le français aux fils de négociants, aux fils de prêtres et aux fils de boyards du deuxième ou du troisième rang.
La période phanariote est donc le premier intermédiaire du développement de l’influence française dans les Principautés, tout d’abord grâce à l’action personnelle des princes en faveur de la langue française puis par la poursuite du mouvement par les boyards, par intérêt ou par imitation, qui permet un développement un peu plus général.
En temps de guerre, l’influence française est cette fois-ci apportée par les armées russes. Les Russes ont subi l’influence française pendant tout le XVIIIème siècle, et surtout à partir du règne d’Elisabeth (1741-1762) puis sous Catherine II (1762-1796).
C’est donc à partir de la moitié du XVIIIème siècle mais de façon plus virulente dans les dernières campagnes (de 1789 à 1806) que les Russes se font les nouveaux intermédiaires de la présence française dans les pays danubiens. Parmi les officiers russes cohabitent des militaires de toutes les nations (Français, Grecs, Polonais, Anglais, Allemands), ils communiquent en français entre eux et avec les boyards. Issus de familles nobles, ces officiers ont tous connu une éducation française. Pompiliu Eliade nous fait d’ailleurs remarquer que «si les Phanariotes donnèrent les premières leçons de français à l’aristocratie moldo-valaque, ce furent certainement les Russes qui leur enseignèrent à le bien prononcer.»
Par leur venue et leur occupation, le français devient langue des salons, des jeunes et des femmes dans leurs relations avec l’envahisseur. Les boyards font avec eux l’apprentissage des moeurs françaises. On danse sur les musiques européennes, les hommes apprennent les jeux de hasard et polissent leurs manières extérieures. La haute aristocratie est en effet très séduite par la politesse des Russes appelée «politesse française». Après le départ des envahisseurs, un changement s’opère, les jeunes filles sortent de leurs harems et on se préoccupe davantage de leur éducation, confiée à des instituteurs venus de France, d’Italie ou d’Allemagne.
Et, des principautés danubiennes, à cause du voisinage, c’est la Moldavie qui s’est le plus prêtée à cette “influence russo-française”.
En marge de la langue ou des moeurs, la Révolution française a beaucoup marqué la société roumaine du XIXème siècle. Quels ont été les échos des idées de 1789 dans les Principautés ? Dans les pays roumains, on connaît et on considère une France nouvelle de laquelle émanent des idées et des aspirations à la liberté. Cette nouvelle image circule dans le monde des marchands et des boyards grecs qui introduisent des journaux et des publications dans lesquels on évoque la grande Révolution. La société roumaine voit un intérêt direct dans les événements révolutionnaires français, on en retient souvent que l’Assemblée avait déclaré qu’elle appuierait toute nation qui voudrait la liberté. A cette époque, les Principautés étaient au coeur du Problème oriental, elles ont connu de longues occupations militaires et d’importants territoires ont été arrachés à l’espace national et annexés aux empires voisins. Dans ces conditions, les idées de la Révolution représentaient une motivation pour la résistance et elles ont été reçues et entendues exactement comme telles

Parmi les peuples d’Orient, ce sont les Grecs qui ont le mieux compris la portée de la Révolution. La bourgeoisie grecque a permis l’introduction massive de livres et de publications françaises. Elle s’adonne également à la traduction des oeuvres classiques de la littérature française tels les ouvrages de Racine, Corneille, Voltaire ou Montesquieu. Même si la réception des principes de 1789 dans l’espace roumain peut être rangée dans le phénomène général européen, l’intérêt des Roumains pour les idées de la Révolution est dans les Principautés proportionnel à la diffusion de la langue française en Moldavie et en Valachie

Souvent, aux yeux de la société roumaine, la Révolution française est incarnée en un seul homme : Napoléon Bonaparte. Il peut être lui aussi considéré comme un intermédiaire de l’influence française dans les Principautés car le rôle politique qu’il y a joué, positif ou négatif, accepté ou repoussé, a modifié le visage de l’influence française en l’amenant plus concrètement vers un domaine politique et diplomatique. Il nomme deux nouveaux agents français dans les consulats de Jassy et de Bucarest. A Jassy, Méchain est nommé pour s’assurer la fidélité du prince de Moldavie, Alexandre Moruzzi. Pendant son séjour en Espagne, Napoléon Ier dévoile ses projets pour les Principautés, il compte laisser faire le Tsar en Valachie et en Moldavie, même si le Parti National s’y oppose. En apparence, c’est la ruine complète de l’influence française. Par exemple, après la chute de Napoléon Ier, les nouveaux princes prennent des mesures vexatoires à l’égard des Français. C’est le début d’un nouveau régime : le régime russe. Mais Napoléon Ier a joué un rôle dans le réveil du sentiment national roumain. Grâce à un certain rapport de fascination existant entre le peuple roumain et l’empereur français, il met en évidence à leur yeux les notions de patrie et d’indépendance.

Le dernier intermédiaire du développement de l’influence française dans les Principautés est la présence d’émigrés français. Pompiliu Eliade discerne trois courants d’émigration. Le premier est constitué par les émigrés de la Révolution. Ils sont en nombre insignifiant, ils sont «de noblesse infime ou même douteuse» et cherchent surtout dans les Pays roumains un moyen de vivre. Ce ne sont pas des instituteurs mais plutôt des amuseurs qui importent les jeux de société français dans les salons de l’aristocratie moldo-valaque à qui ils deviennent sympathiques. Puis vient le courant des émigrés conseillers princiers. Nous pouvons ici citer deux exemples célèbres : le Comte de Belleval, conseiller du prince de Moldavie Alexandre Sutu (1801-1802), et le Marquis de Beaupoil, gouverneur des enfants d’Ypsilanti puis ministre du hospodar en Valachie. Le troisième courant est celui des émigrés instituteurs. Si leur nombre est très restreint au XVIIIème siècle, le flux devient bien plus important après la proclamation du Ier Empire français. Avant même leur arrivée, une tradition s’était déjà établie, pour devenir un boyard accompli, un homme cultivé, cu carte (ayant un diplôme), il était indispensable de manier trois langues (le grec, l’italien et le français). Pour cela, les précepteurs orléanais étaient très recherchés pour leur diction très pure. Ainsi, les grandes familles avaient chacun son émigré et comme elles commençaient à avoir des vues différentes en politique, il y en avait pour toutes les nuances : Dopagne le royaliste, l’abbé Lhommé, le prêtre réfractaire, ou Lincourt le révolutionnaire. Il existe de nombreux exemples, et parmi eux certains ont éduqué les enfants des plus grandes familles, appelés plus tard à jouer un rôle prédominant sur la scène politique roumaine. En 1816, Madame Caumont est gouvernante à Bucarest des enfants du prince Alexandre Mavrocordato. L’abbé Lhommé a fait l’éducation de Mihail Sturdza, prince de Moldavie (1834-1849), et de Mihail Kogalniceanu, conseiller du prince Cuza (1859-1866). Le développement de l’influence française dans les Principautés offre l’opportunité à des intervenants français de s’installer dans les pays roumains pour y acquérir une certaine importance et jouir d’une influence qu’une communauté peut faire perdurer. En 1843, Duclos, gérant du consulat de Jassy, considère que : «La seule influence rivale de la sienne, que la Russie rencontre en ce pays est la nôtre. Influence qui s’est formée, qui s’accroît naturellement, sans aucun travail de notre part.»

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