source : wikisource
Henri Stein
Les Architectes des cathédrales gothiques
Henri Laurens, éditeur (Les Grands Artistes), s.d. (1909?) (pp. 103-116).

Les Architectes des cathédrales gothiques

Chapitre V. L’expansion française à l’étranger

 


L’expérience consommée que surent brillamment acquérir ces maîtres d’œuvre dans la construction de toutes les églises gothiques de France a partout forcé les frontières ; la renommée dont ils jouissaient se répandit au loin, et peu de contrées purent se soustraire à leur influence. Au nord, à l’est, au midi, jusque dans d’infimes villages, on découvre chaque jour de nouveaux édifices qui portent en eux-mêmes l’indiscutable trace d’une imitation plus ou moins défigurée de notre architecture gothique ; bien plus, les témoignages des chroniqueurs, les textes les plus authentiques révèlent une manifestation lointaine de cet art français. Les apôtres de cette expansion se recrutent dans le clergé régulier, principalement chez les Cisterciens dont les couvents épars sont toujours bâtis, dans la seconde moitié du xiie et au xiiie siècle, sur des modèles empruntés à la Bourgogne ; ce sont les princes de la maison de France, qui choisissent des artistes parmi leurs compatriotes et les emmènent à leur suite ; ce sont des prêtres autochtones qui, promus archevêques hors de France, se souviennent du chef-d’œuvre qui embellit la métropole à l’ombre de laquelle ils ont grandi ; ce sont de simples ouvriers étrangers qui, venus dans nos chantiers pour y faire leur apprentissage auprès de maîtres éminents, et devenus maîtres à leur tour, ont rapporté dans leur patrie des procédés et des plans dont ils ne tardèrent pas à faire usage instinctivement ; c’est enfin cette puissante civilisation qui, au temps de Louis IX et de Philippe IV, débordant sur le monde entier, sut faire triompher un art né dans le bassin de la Seine et devenu en peu de temps universel.

Un chroniqueur anglais, témoin de l’incendie qui détruisit le chœur de la cathédrale de Canterbury en septembre 1174, rapporte que, parmi les architectes français et anglais venus pour donner leur avis sur la reconstruction, le choix du chapitre se fixa sur Guillaume de Sens, « aussi habile en charpenterie qu’en architecture ». Celui-ci accepta, mais trois ans après le pauvre homme tombait d’un échafaudage d’une hauteur de cinquante pieds, restait des mois entiers au lit et ne pouvant se rétablir, regagna de son mieux sa patrie. Il avait réédifié la nef ; le confrère anglais qui le remplaça reconstruisit le chœur en conservant le plan de son prédécesseur. De nombreux détails de disposition, dans les voûtes, dans les colonnes, dans les moulures, seraient là pour attester l’analogie entre Sens et Canterbury s’il en était besoin. D’autres églises construites en Angleterre au xiiie siècle conservent des traces évidentes d’influence normande, mais il n’est pas nécessaire que pour cela les maîtres d’œuvre aient traversé la Manche : les modèles ont été pris à Coutances, à Bayeux, dans cette province de Normandie qui eut toujours tant d’affinité et de relations avec l’Angleterre. Et par l’Angleterre l’architecture gothique a pénétré en Norvège (Trondjhem, Stavanger).

En Suède, au contraire, l’importation semble avoir été directe. Déjà, grâce aux Cisterciens, diverses églises conventuelles présentaient des symptômes réels d’influence française ; mais la coopération la plus intéressante à constater est celle d’Étienne de Bonneuil, qui devint « maistre de l’euvre de l’église de Upsal en Suece » ; d’origine parisienne très vraisemblablement, il signa un contrat par lequel il acceptait de se rendre à Upsal avec divers « compaignons et bachelers », et put partir en septembre 1287 : sa présence est signalée dans cette résidence lointaine quelques années plus tard, sous la désignation de « Stephanus lapicida ». La cathédrale d’Upsal rappelle un peu Paris et Amiens : on peut le constater malgré les nombreuses restaurations qui l’ont défigurée, et d’autres édifices de la Suède (par exemple Malmö) dérivent à leur tour d’Upsal.

En Allemagne, on trouve à la cathédrale de Magdebourg, à Bamberg, à Limbourg sur la Lahn, à Halberstadt, des imitations plus ou moins directes de la cathédrale de Laon, dont ces églises sont en partie contemporaines ; de même la cathédrale de Soissons ou sa voisine l’église abbatiale de Braisne ont servi de type à Xanten, à Trêves ; de même le plan de la cathédrale d’Amiens a inspiré celui de Cologne, et l’école bourguignonne a fait souche à Ratisbonne. La sculpture de Naumbourg sort de Reims ; celle de Bamberg vient de Chartres. Mais en toutes ces villes les architectes ont-ils été d’origine française ? Ne faut-il pas croire plutôt à des maîtres d’œuvre ayant émigré en France puis revenus dans leur pays avec des méthodes françaises, qu’ils abandonnèrent assez vite parfois, à l’exemple de cet architecte de la collégiale de Wimpfen sur le Neckar, en 1268, « qui tunc noviter de villa Parisiensi e partibus venerat Francie » ? On connaît le premier architecte de la cathédrale de Strasbourg, qui est un véritable Allemand : mais celui-là avait dû sans aucun doute séjourner en France. Tout en s’inspirant d’autrui, l’art gothique allemand reste souvent allemand.

Nous savons cependant que Mathieu d’Arras, qui travaillait à Avignon en 1342, emmené par l’empereur Charles IV pour aller embellir Prague et doter cette ville d’une cathédrale, en donna les plans et en dirigea l’édification jusqu’à sa mort ; nous savons aussi que ce monument fut continué après lui par Henry Arler, ancien maître des œuvres de Boulogne-sur-Mer, et terminé par Pierre Arler, son fils sans doute, en 1386. On assure que Henry aurait en outre préparé les plans de la cathédrale d’Ulm. Rappelons aussi Villard de Honnecourt : lui-même s’est chargé de nous apprendre qu’il fut mandé en Hongrie dans la première moitié du xiiie siècle, et qu’il y demeura un assez long temps, semble-t-il. On ne sait au juste quel rôle fut le sien sur la terre étrangère, mais il est difficile de penser qu’il n’y vécut pas de son métier : on lui attribue sans preuves suffisantes la construction de la cathédrale de Cassova, qui avec quelques autres cependant a toutes les apparences d’un monument français[1]. D’autre part, toujours en Hongrie, l’ancienne cathédrale de Calocza, où l’on a reconnu des analogies avec Chartres, possédait autrefois la sépulture de l’architecte qui vraisemblablement l’avait édifiée au xiiie siècle, un Français nommé Martin Bavegy : sa pierre tombale existe encore, encastrée dans le chevet de la cathédrale moderne.

En Espagne, on a peu de témoignages formels. Dans les premières années du xiiie siècle, l’ancien monastère de Val de Dios, où s’introduisent les Cisterciens, est enrichi par eux d’une nouvelle église dont la première pierre est posée en présence de maître Gautier, architecte français, et qui est de style gothique primitif. À Gerona on constate en 1320 la présence des maîtres d’œuvre de la cathédrale de Narbonne, et la France dès le xiiie siècle a importé en maint endroit son style gothique du Nord sous des influences diverses : la cathédrale de Burgos a quelques rapports avec Bourges ; celle de Leon a de frappantes analogies avec Chartres ; celles d’Avila, de Salamanque et de Zamora, un peu plus anciennes, dérivent aussi de notre architecture, quoique moins nettement. Quant à la cathédrale de Tolède, elle a été fondée en 1226 et on doit sa construction à un architecte français nommé Pierre, qui fit souche dans le pays (M. Enlart l’identifie avec Pierre de Corbie) ; là aussi l’influence de Bourges est caractéristique.

L’Italie n’a pas échappé à la règle générale. C’est un maître d’œuvre parisien, Philippe Bonaventure, qui part en 1389 pour l’Italie où il va diriger, mais pour deux ans seulement, les travaux du fameux « duomo » de Milan, commencés depuis peu ; dix ans après, paraissent de nouveaux architectes parmi lesquels Pierre Loisart ; puis, sur la recommandation d’un habitant de cette ville, « Johannes Alcherius », le chapitre accepte pour conduire l’œuvre un architecte parisien qui se nomme Jean Mignot ; mais l’engagement fut de courte durée[2]. On trouve en Toscane des spécimens très intéressants d’architecture bourguignonne, introduite par les Cisterciens à San Galgano et à Casamari, et l’influence du gothique français se fit sentir par là dans les cathédrales de Sienne, d’Assise, de Gênes, même jusqu’à Bologne : malheureusement on ne possède aucune donnée sur les intermédiaires auxquels on doit attribuer l’importation ainsi constatée. L’Italie méridionale est, elle aussi, peuplée d’églises de style français : citons entre autres les cathédrales de Cosenza, de Lanciano, de Barletta, élevées au xiiie siècle. Vers 1260, on voit l’empereur Frédéric II, qui avait assisté en Allemagne à l’éclosion du gothique français, confier la direction de ses travaux de construction à un ingénieur militaire de renom, Champenois d’origine, Philippe Chinard, qu’il avait connu en Chypre. Peu d’années après, Charles d’Anjou aura à son service un ingénieur-architecte français, Jean de Toul (ou de Lorraine), et son maître d’œuvre Pierre d’Angicourt, venu de l’Île-de-France, est intitulé dans les comptes « prothomagister operum curie » (1269-1284) : nul doute qu’on lui doive quelques-uns des nombreux édifices religieux élevés alors dans le royaume de Naples avec les méthodes françaises, comme les cathédrales de Naples et de Lucera. Ces influences étrangères durèrent environ un siècle. Dans les États pontificaux, on voit Benoît XII, en 1335, confier la mission de surveiller la réparation de la basilique de Saint-Pierre de Rome à Jean Poisson, originaire de Mirepoix et frère d’un des principaux architectes du palais des Papes à Avignon. Un autre de ces architectes, Guillaume Colombier, émigra aussi en Italie ; on trouve sa trace, en 1377, à Anagni et à Rome.

L’île de Chypre, où régnèrent assez longtemps des princes de souche française, devait être fatalement enveloppée dans cette diffusion générale. Les preuves en sont nombreuses et évidentes. À Nicosie, l’archevêque qui entreprit d’édifier la cathédrale était Parisien, frère d’un chantre de Notre-Dame ; un de ses successeurs était un ancien archidiacre de Troyes, et sans aucun doute des architectes parisiens ou champenois y ont collaboré. Eudes de Montereau, qu’on a toutes raisons de croire fils de Pierre, accompagna Louis IX en Palestine ; on lui doit les fortifications de Jaffa comme celles d’Aigues-Mortes ; il était l’auteur de la célèbre église (détruite) des Cordeliers à Paris et d’autres monuments en France ; son passage en Chypre, pendant l’année 1247, n’a sans doute pas été sans influence sur la cathédrale de Nicosie. D’autres monuments contemporains, étudiés avec soin par M. Enlart, dérivent plus ou moins directement de la Sainte-Chapelle de Paris, et c’est là sans doute encore un des résultats du voyage royal. Plus tard s’éleva dans un autre coin de l’île la cathédrale de Famagouste, à rapprocher de l’église Saint-Urbain de Troyes : peut-être conviendrait-il d’y rattacher le souvenir de ce Jean Langlois, fameux maître d’œuvre troyen déjà nommé, qui quitta la Champagne en 1267 pour un pèlerinage à Jérusalem.


  • N’oublions pas qu’à l’époque du séjour de Villard en Hongrie régnait dans ce pays le roi Béla dont la sœur, Élisabeth de Hongrie, plus tard nonisée, fit de larges offrandes pour la reconstruction de la cathédrale de Cambrai ; et à Marbourg, en 1235, fut commencée, sous l’invocation de cette reine récemment décédée, une magnifique église dont le style tout français appartient peut-être au même architecte.
  •  Mignot, arrivé en 1399, avait vivement critiqué le travail de ses collègues italiens ; pendant longtemps on lui donna raison, et l’on le déclara « bonus magister et conveniens pro fabrica » ; mais après la mort de l’archevêque qui le soutenait, il fut destitué de ses fonctions (1401), et dès lors la construction fut réservée presque exclusivement à des artistes italiens.

 

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