source : http://www.archivesdefrance.culture.gouv.fr

Premiers tomes de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert,1751

célébrations nationales (archivesdefrance)

Recueil 2001

L’anniversaire célébré cette année est, à sa manière, celui de l’expansion des Lumières. De 1751 sont datés les deux premiers tomes de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers dont Diderot a défini l’enjeu en des lignes à juste titre mémorables :

 » Le but d’une encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la Terre; d’en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons, et de le transmettre aux hommes qui viendront après nous; afin que les travaux des siècles passés n’aient pas été inutiles pour les siècles qui succéderont; que nos neveux devenant plus instruits, deviennent en même temps plus vertueux et plus heureux; et que nous ne mourions pas sans avoir bien mérité du genre humain « .

L’Encyclopédie fut la plus grande entreprise éditoriale du temps en volume, en capital investi, en ouvriers employés. Édité par souscription, l’ouvrage connut un succès attesté par les multiples rééditions et contrefaçons qui accompagnèrent sa parution. En un siècle qui fut l’âge d’or des dictionnaires, il s’agissait au départ, en 1745, de procéder à la traduction augmentée du Dictionnaire universel anglais en deux volumes, la Cyclopaedia or an Universal dictionary of arts and sciences d’Ephraim Chambers, paru à Londres en 1728 et souvent réédité. En 1747, deux jeunes  » gens de Lettres « , Diderot et d’Alembert, à la notoriété alors modeste, encore que, pour Diderot, déjà sulfureuse, sont chargés de l’édition par les libraires parisiens associés, Le Breton, Durand, David et Briasson. L’ouvrage, prévu pour constituer dix volumes, atteindra, à son achèvement, 28 volumes – 17 de discours et 11 de planches – et aura demandé plus de 25 ans de travail.

Si l’accomplissement de  » cet ouvrage immense et immortel « , pour citer Voltaire, marque avant tout l’ampleur des vues et l’énergie intellectuelle de ses concepteurs, sa publication souleva bourrasques et tempêtes.

Ce n’est pas un savoir paisible que celui qu’offre l‘Encyclopédie : le caractère d’un bon dictionnaire, disait Diderot,  » est de changer la façon commune de penser « , et ces majestueux in-folio sont, de fait, traversés par les combats politiques, religieux, scientifiques du temps (lisons, p.e., AUTORITÉ POLITIQUE, INTOLÉRANCEde Diderot, COLLÈGE, ÉLÉMENS DES SCIENCES de d’Alembert,INOCULATION de Tronchin). Très vite, une redoutable conjuration – les jésuites, menant campagne dans leur Journal de Trévoux et dénonçant l’  » impiété  » des articles, bientôt relayés par les jansénistes et leurs représentants au Parlement – alerte le pouvoir royal et aboutit à l’interdiction de l’Encyclopédie (temporaire en 1752, définitive en 1759 avec révocation du privilège et, peu après, condamnation papale). Les dix derniers volumes de texte, parus en 1765, et les 11 volumes de planches, achevés en 1772, auront vu le jour grâce à l’efficace protection de Malesherbes, alors directeur de la Librairie, et à la pugnacité du maître d’œuvre Diderot qui sut affronter, outre ces multiples traverses, des accusations de plagiat, la défection de d’Alembert, et la censure secrète de ses articles par son libraire lui-même.

Par la suite, à partir de 1776, un supplément et une table furent donnés par le libraire Panckoucke.

Les innovations de l’Encyclopédie par rapport aux autres grands Dictionnaires universels de son temps, comme celui de Trévoux, dont elle fut à la fois la critique et le dépassement, se marquent essentiellement sur quatre plans :

– Entreprise collective, elle fait appel aux savants spécialisés, donc aux savoirs vivants et non plus seulement aux compilations livresques : d’Alembert s’occupe des mathémathiques; Daubenton contribue à l’histoire naturelle, Bordeu, Tronchin, à la médecine, Rousseau à la musique, Dumarsais à la grammaire générale, Diderot à l’histoire de la philosophie; parmi ces  » talents épars « , on trouve aussi Voltaire, Turgot, Jaucourt, d’Holbach, Quesnay, tant d’autres, sans oublier les anonymes, artisans ou artistes : plus de 150 collaborateurs, issus pour la plupart de la bourgeoisie d’ancien régime, techniciens, praticiens, liés à l’activité productive du temps.

– Elle est un dictionnaire, certes, mais raisonné. Le  » système figuré des connaissances humaines « , l' » arbre encyclopédique « , renouvelé de celui du Chancelier Bacon, fonde l’entendement sur les trois facultés que sont mémoire, raison et imagination, aux multiples ramifications : chaque article est, en principe, accompagné de la  » branche  » de savoir dont il relève, permettant ainsi d’obvier à l’arbitraire de l’ordre alphabétique par une lisibilité transversale renforcée par le système des renvois entre articles.

– Elle intègre les  » arts mécaniques  » dans le cercle des connaissances : la description des arts et des métiers, impulsée par Diderot, unit l’inventaire des procédés de fabrication, des inventions techniques à la divulgation des secrets d’ateliers. Loin de se limiter à un glossaire de termes techniques, elle inclut une collection sans précédent de définitions ; elle témoigne, entre autres, de l’extraordinaire effort de Diderot pour penser une  » langue des arts « , devenant ainsi – citons Jacques Proust –  » le premier homme de lettres qui ait considéré la technologie comme une partie de la littérature « .

– Elle offre 11 volumes de planches, relais indispensable à la description des métiers :  » un coup d’œil sur l’objet ou sur sa représentation en dit plus qu’une page de discours « , souligne Diderot. Grâce aux planches, activité humaine et nature deviennent lisibles, voire limpides. Par les dessins d’abord, dus notamment à L.-J. Goussier, puis par les gravures, sont montrés, outre l’anatomie et l’histoire naturelle, les lieux, les outils, les gestes du travail, surtout de la manufacture, tous les secteurs de la technique et de la production.

Mais, au-delà de ces traits novateurs, ce qui caractérise l’Encyclopédie est avant tout d’avoir été un recueil critique : critique des savoirs, dans leur élaboration, leur transmission et leur représentation, critique aussi du langage et des préjugés véhiculés par l’usage, des interdits de pensée, de l’autorité surtout, et du dogme. Et de cette œuvre, à laquelle sceptiques, huguenots, athées, voire pieux abbés ont collaboré, jaillit une véritable polyphonie.  » Tentative d’un siècle philosophe « , légué à la lointaine postérité, l’ouvrage le plus surveillé et censuré de son temps atteste, au-delà des inévitables erreurs, prudences ou contradictions qu’on y peut rencontrer, de ce que furent les Lumières : l’appétit de savoir, la liberté de penser, le goût d’inventer et la nécessité de douter. Et il émane de ces austères colonnes une impatience allègre, aux antipodes tant de la dérision désabusée que des maussades unions du savoir et du sérieux.

La descendance encyclopédique fut si riche qu’on n’évoquera que sa postérité immédiate, les éditions de Genève, de Toscane, la refonte luthérienne d’Yverdon, l’Encyclopédie méthodique de Panckoucke et, au XIXe siècle, ces monuments que sont la Description de l’Égypte, sous l’Empire, ou plus tard le Grand Dictionnaire de Pierre Larousse.

L’Encyclopédie aujourd’hui, à l’heure des premières tentatives de numérisation de l’ouvrage, nous apparaît étrangement contemporaine : il y a 250 ans en effet qu’elle propose ce que nous appelons un parcours interactif, grâce au jeu incessant des renvois, dont nos liens hypertextes sont l’avatar électronique. Contemporaine, dans sa volonté de questionner et de décloisonner les savoirs. Contemporaine, voire en avance même sur notre temps, par sa capacité à rendre, en une langue limpide, le savoir accessible à tous ceux qui le cherchent, par son projet didactique auquel seul le souci du  » genre humain  » et de son avenir donne sens et contenu.

Marie Leca-Tsiomis
CNRS Paris-Sorbonne/UMR 8599

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